Cambridge Analytica ou pourquoi les démocraties ont besoin de leurs philosophes

Cambridge Analytica est davantage qu’un scandale à propos de Facebook. Ce que les lanceurs d’alerte de Cambridge Analytica et de Facebook révèlent c’est un marché lucratif exploitant vos données personnelles pour influencer vos opinions et vos comportements de citoyens. Ce marché consiste en la captation de vos données via des applications ciblant vos intérêts puis dans la diffusion de contenus persuasifs sur mesure, le micro-targeting, exploitant les failles de votre rationalité pour vous influencer dans la direction voulue par le client. Ce marché a même donné naissance à une nouvelle discipline: la « captologie », soit l'étude des ordinateurs comme outils de persuasion, étudiée par exemples au Stanford Persuasive Tech Lab.

Si des investisseurs paient des entreprises comme Cambridge Analytica des millions pour capter vos données et vous influencer, c’est parce que ça marche: vous êtes des agents crédules, aisément influençables. Or cette nouvelle forme de propagande, chirurgicale et pudique, est un danger majeur pour la démocratie. Le fondement de la démocratie est la promotion de la responsabilité de chacun envers ses opinions individuelles. Croire dans la démocratie, c’est croire que les citoyens sont capables d’opinions rationnelles individuelles. Croire dans la démocratie c’est vouloir protéger la souveraineté de l’expression de ces opinions.

La structure de la démocratie fait de vous des proies convoitées pour votre capacité de décision. Plus vos opinions sont malléables plus vous êtes une proie appétissante pour des entreprises comme Cambridge Analytica. Plus il est aisé pour elles de vous manipuler, plus vous devenez un danger pour la démocratie. Elles vous volent plus que vos données : elles vous volent votre pouvoir de décision en manipulant vos émotions et vos croyances. A l’échelle de la société, c’est la démocratie toute entière qu’elles cherchent à voler.

Quitter Facebook n’est qu’un pansement. Il est urgent pour les démocraties de protéger leur bien le plus précieux: la capacité de jugement de leurs citoyens. Le moyen le plus sûr contre la captation et la manipulation des opinions individuelles, c’est la lutte contre la crédulité. Toute démocratie devrait faire de cette lutte une priorité en donnant à ses citoyens des armes critiques pour ne pas se laisser influencer, pour distinguer ce qui est rationnellement justifié de ce qui ne l'est pas. Comment faire ?

La solution se trouve dans les instituts universitaires qui enseignent la philosophie. La philosophie a deux composantes souvent mal dissociées : c'est une activité intellectuelle et c'est le produit de cette activité, un ensemble de doctrines. C'est l'activité philosophique qui m'intéresse ici car ce sont les compétences qu'elle développe qui la rendent indispensable à la démocratie. Dans cette optique, les doctrines philosophiques n'ont qu'un rôle instrumental, celui de modèles pour exercer son esprit critique.

L’activité philosophique est, en grande partie, une sorte d’art martial pour l'esprit : un art noble de la dispute. Un art martial est un ensemble de techniques de défense, de contre-attaques et d’attaques étudiées pour pouvoir être efficacement employées en situation de conflit. Quand les situations de conflit sont des combats physiques, les techniques pertinentes sont physiques. Pratiquer la philosophie c’est aussi exercer des techniques de défense, de contre-attaques et d’attaques pour pouvoir les utiliser efficacement en situation de conflit. Mais les situations pertinentes sont des conflits d’opinions, des désaccords. Ainsi les techniques apprises en philosophie sont des techniques de défense, de contre-attaques et d’attaques d’opinions. L’étudiant de philosophie apprend à se défendre contre les opinions injustifiées de ses adversaires, il apprend à contre-attaquer au moyen d’objections et il apprend à attaquer au moyen de raisonnements originaux. En ceci l’activité philosophique est un art de la dispute. Elle n’est pas le seul : les avocats, les communicants, eux aussi pratiquent un art de la dispute. Mais, dans leur sport, tous les coups, même ceux en-dessous de la ceinture, sont permis : les appels aux émotions, les sophismes, les failles dans les règlements. En philosophie, les coups bas sont interdits : on ne s'y dispute qu’à coups d’arguments rationnels sur la base de prémisses justifiées. Voilà pourquoi la philosophie est un art noble de la dispute.

A la fin de sa formation, l’étudiant en philosophie est immunisé contre les tentatives de ceux qui cherchent à influencer son jugement par des techniques de persuasion autres que rationnelles ; il peut parer leurs attaques et sait défendre ses opinions rationnellement en toutes circonstances. Ce sont ces capacités dont les démocraties ont besoin. Si l’apprentissage de l’art noble de la dispute se généralisait dans la société, les citoyens seraient mieux armés contre ceux qui cherchent à capter et manipuler leurs émotions et leurs opinions sur les réseaux sociaux. Pour cela, il suffirait aux démocraties de donner aux philosophes leur rôle naturel : celui d’apprendre aux citoyens à ne pas se laisser influencer. Qu’attendent-elles ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.