Les élucubrations d'une musulmane

J'ai mis plusieurs jours à émerger de cet état de choc dans lequel la tuerie de Charlie Hebdo m'a instantanément plongée.

J'ai mis plusieurs jours à émerger de cet état de choc dans lequel la tuerie de Charlie Hebdo m'a instantanément plongée.

Le fait est que lorsqu'on me demande mon avis ou une prise de position, en tant que musulmane j'entends, je ne suis capable, tout au mieux, que d'user de phrases préfabriquées glanées ici et là, manquant cruellement de recul. Pourtant, aux confins de ma caboche voilée, ça macère, ça fermente, et j'attends patiemment que ça se décante avant de réellement modeler un avis.

Ce soir cependant, les phrases prêtes-à-porter sont arrivées à péremption, mises sans surprise, à rude épreuve par l'enchaînement des drames. Ce soir, je suis acculée devant le mur de mes propres errances. Il ne me reste plus qu'écrire, en espérant que ce billet soit un cheminement, un modeste pas esquissé en arrière pour voir les trous dans mon mur, les briques qui ne veulent pas s'emboîter, repérer les lézardes. Nulle prétention d'informer. Juste un partage, des confessions intimes.

Je ne pourrais vous asséner mes propres vérités, elles ne sont pas exportables ou viables en dehors du terreau de mes expériences. Puis je l'avoue sans honte, elles sont blettes et naïves. Et pour cause, elles sont surtout constamment en mouvance. Non je ne parviens pas à en arrêter quelques unes sans que les évenements ne finissent par les bousculer assez vite et les remplacer par d'autres.

Ce soir donc, je préfère partager avec vous le chaos des idées qui s'entrechoquent à défaut d'une construction et d'un ordre fragile.

A l'origine de ce chaos, un coup de fouet. Le même pour tous. C'était le 8 janvier dernier. J'ai pleuré comme beaucoup. J'aurais aimé dire que tout n'était que compassion. Non, je n'ai pas d'affinités avec la manière de traiter les sujets d'actualité chez Charlie Hebdo. Alors j'ai pleuré les hommes qu'ils étaient avant tout, j'ai pleuré également parce que j'avais mal à la France. Comme tout le monde. J'ai eu peur de voir la liberté d'expression écorchée, peur tout bêtement d'y laisser ma vie à mon tour aussi, mais j'ai eu davantage peur de mes voisins, de mon entourage non-musulmans, plus nombreux eux que des terroristes, peur des amalgames.

Je me suis sentie en effet, démunie une fois de plus devant l'hydre du fondamentalisme. Peu importe le pays touché dans le passé, Etats-unis, Algérie, Egypte, etc, souvent les armes arrivent à bout d'une tête sans atteindre le coeur même de ce cancer, qui se régénère ailleurs avec une férocité croissante. Cellules répondant à une algorythme folle que nous n'arrivons pas à entièrement décortiquer ou à comprendre. Les souvenirs de l'Algérie émergent peu à peu et me voilà tétanisée. Toutes ces années à vouloir les enterrer, sans succès. Les massacres perpétrés, le sang, les bombes, les conflits, l'élite décimée, l'intellegentsia saignée...tout me revient à pleine figure et je suis tétanisée de peur, du moins je le suis restée quelques jours durant.

Car la peur a cédé le pas petit à petit à la colère.  D'abord contre les médias "pompiers pyromanes". Puis en remontant le cours de l'Histoire, dans le désordre, je me suis retrouvée :

En colère contre les livres d'Histoire qui parlent peu de la guerre d'Algérie et son million de martyrs

En colère devant la paralysie des puissances mondiales devant les conflits Israelo-Palestiniens.

En colère contre la politique d'immigration de la France qui aurait pu évoluer depuis le temps qu'on en parle pour devenir plus sélective, épargnant à des gens du maghreb de sauter brutalement de l'âne à l'avion.

En colère, contre beaucoup de mes compatriotes, allergiques à la notion même de gouvernement, développant une peur et une méfiance instinctive presque envers l'Etat.

En colère contre notre léthargie  nous maghrébins à participer et à peser dans ce même gouvernement, préférant raser constamment le mur pour être les plus gentils possibles, donner tort aux médias, accepter le racisme ordinaire, et nous dire constamment que nous le méritons quelque part après tout.

En colère contre nous même français d'origine maghrébine  d'avoir encore dans nos familles en France des gens analphabètes sans qu'on ne les pousse à au moins apprendre la langue Française, au moins pouvoir communiquer avec enfants et petit-enfants, transmettre ces racines qui manquent à beaucoup de jeunes déracinés.

En colère contre les pays occidentaux qui se sont mêlés militairement de fragiles équilibres dans certaines zones du monde, souvent appatés par le pétrole et autres carottes économico-géopolitiques, parfois voulant inculquer la démocratie taillée sur mesure pour le pays exportateur et sans que ce ne soit possible de la greffer ailleurs sans l'ajuster au pays récépteur. Je reste intimement convaincue que la démocratie ne peut naître que du peuple lui même, qui sait ses besoins mieux que je ne le saurais. En ça, l'Egypte et le besoin historique de militaires pour tenir le pays est un exemple qui illustre bien mes propos.

En colère contre ceux qui confondent Islam et religion chrétienne. En Islam il n'y a pas d'équivalent à l'église. Tout musulman peut prier toute sa vie Allah sans qu'un autre humain ne fasse le lien entre lui et son dieu. Les Imams sont en théorie des guides qui connaissent la religion sur le bout des doigts et des lèvres. En pratique, leurs connaissances sont souvent limitées, et ne manquent pas de transmettre une version subjective du coran. Personnellement, mon entourage tout autant, je n'ai jamais fait cas d'une quelconque autorité dans ma pratique, sauf le premier jour du Ramadan où besoin est de m'indiquer le premier jour de jeûne. 

D'autres colères plus complexes, plus ou moins légitimes se sont bousculées au fil des jours et gisent encore au pied du mur agonisantes, en ce moment même où je les libère. Les lézardes nombreuses laissent néanmoins passer la lumière : Des voix tolérantes s'élèvent, la France n'est pas gangrénée par le racisme, Je le vois aux gestes rares mais si précieux envers les musulmans, au quotidien.De tout temps la France fut capable à la fois du pire et du meilleur, aujourd'hui plus que jamais.

Quelles solutions donc pour s'en sortir? Certainement des actes forts venant de chacun de nous qui péseront dans ce combat, agir en profondeur, dans la tolérance de l'autre. Non, ça ne passera pas avant que la Palestine sorte de ces décennies de massacres, ça ne passera pas avant que la France n'accepte ses musulmans, et cesse de trembler devant un morceau de voile et quelques poils au menton parce que les médias ont tout fait pour dresser cette peur, d'ailleurs, rien ne m'a plus apaisée que ces coeurs collés aux portes des mosquées, ou ces prêtres qui ont veillé sur la prière du vendredi. Nulle avancée aussi avant que chaque famille musulmane ne se remette en question : "quelle image je donne de l'Islam?" "Est ce que je participe véritablement à la vie de ce pays pour qu'après je puisse avoir une voix?" etc. Pas avant que les médias ne cessent aussi de stigmatiser les religions et les musulmans pour servir des intérêts politico-politiques. Pas avant d'effacer ces distinctions entre juifs, musulmans, agnostiques, athées, et chrétiens. La laïcité appliquée réellement est une clé en soi. Que la France n'oublie jamais que les musulmans sont les premières victimes de ces bains de sang à travers le monde. Le massacre de Boko Haram l'atteste, l'Histoire de l'Algérie tout autant. Ce qui fait qu'au final, nous sommes tous embarqués dans la même guerre, dont l'issue ne saurait être atteinte sans une véritable cohésion en amont et en aval.

 

 

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