Maman, comment on dit musulman en anglais?

Tranche de vie, une maman musulmane en funambule sur un horizon flou et incertain pour ses enfants. Tristesse, colère et peur sont attablées à son quotidien.

-Et comment on le dit en anglais?

Phrase récurrente dont j'use et j'abuse depuis le 13 novembre avec mes deux enfants. Je ne crains plus pour leur français, parfois il leur arrive même de m'apprendre des choses à ce propos lus et glanées ici ou là. Et pour cause, lecture de pavés à huit et dix ans dans la langue de Molière, tant chérie dans notre petite famille. Pas de télévision, pas de radio, pas de conditionnement de la pensée, ils se la forgent seuls du mieux qu'on peut les pousser à cela. Maman et papa regardent avec eux en streaming les documentaires, parfois après les avoir visualisés eux même quand ils ont le temps. Aujourd'hui je réalise en fréquentant d'autres enfants de leur âge qu' ils un peu vierges de tous les préjugés à l'emporte-pièce dont tout le monde est friand, même moi je n'y échappe pas. Je les aborde ces préjugés avec leur père mais jamais devant eux. Eux, j'essaye dans la mesure du possible de leur relater des faits à la manière d'un journaliste. Evidemment on parle de nos émotions, de nos sentiments. Evidemment c'est important d'échanger là-dessus, mais mes émotions, mes peurs, mes colères, ils savent que ce ne sont pas des faits. Ils savent que ce sont des réactions humaines et légitimes disproportionnelle parfois, biaisées par mon vécu..Ils savent à présent la différence..ou du moins je pense les avoir préparés à ce qu'ils la comprennent tôt ou tard.

Ce matin ils jouent tous les deux sur le canapé, emmêlés bruyamment comme une pelote de barbelés. Moi je bois mon café en parcourant les titres des journaux sur mon écran, je regarde, je lis, je trie, je leur parle de ce qui se passe dans le monde un peu vaguement, avec mes mots, sans images chocs. Parfois on approfondit l'Histoire pour qu'ils comprennent, alors on cherche, et là je les perds. Ils ne m'écoutent pour l'heure qu'aux trois quarts quand j'aborde le passé. Je ne force jamais une information à rentrer dans leur crâne, j'ai confiance en leur pouvoir à ne retenir que l'essentiel, de manière consciente ou inconsciente. Il faudrait qu'ils soient prêts, eux aussi ils trient dans ce que je leur avance..et ça me rassure.

Le calme soudain après quelques cris, un "aïe" hurlé, et un "Arrête!" péremptoire lancé presque machinalement. "Maman on peut regarde un dessin animé?", je sais qu'ils ont fini les devoirs d'école, qu'ils ont besoin vital de décompresser ce samedi matin après une semaine d'école; j'accepte alors, mais pas sans condition : "Oui..mais en anglais".

Sans lever les yeux de l'écran je sais qu'ils sont étonnés par cette nouvelle antienne, mais ils s’exécutent portés par une confiance grandissante en mes décisions et que je me suis efforcée à gagner au fil du temps, pas sans peine. Je les entends en finissant mon expresso âpre et froid, ils argumentent à deux pour le choix d'une animation, contre-argumentent même sans que je n'en loupe une miette, attentive à leur pouvoir de persuasion, à la qualité des arguments usités pour se convaincre l'un l'autre. Je suis on ne peut plus fière de cette autonomie qu'ils gagnent jour après jour dans la résolution de leurs différents (non sans foirages complets chroniques, précisons le..). Finalement un compromis trouvé sans que je n'intervienne : "Porco rosso" en anglais sous-titré en français.

Je range ma tablette, et je les rejoins sur le canapé face à l'ordinateur de salon. Ils remarquent à peine ma présence, moi je me repais de la leur pas comme je le faisais avant le 13 janvier 2015. Non, j'ai peur, mais d'une peur poison qui s'insinue en moi lentement, peur pour eux surtout même pas pour moi, peur qu'ils payent pour ce que ces tarés font de leur pays au nom d'Allah. Je ne leur ai jamais autant parlé du vrai Islam que depuis janvier, je ne leur avais jamais autant répété, exemples à l'appui, combien c'est une religion de paix. Mieux que des phrases extraites à la barbare de leur contexte, j'explique toujours le sacro-saint contexte. J'évoque les nuances, les exemples, les histoires qui accompagnent, qui contredisent, les livres à l'appui. Je trie moi même dans la religion teintée déformée par la tradition transmise, je vérifie dans les livres originels écrits en arabe littéraire. Je comble les trous avant qu'un endoctrineur de mes deux, d'une quelconque secte, ne vienne leur raconter n'importe quoi un jour. Je me rends compte que je les couve du regard, préoccupée, plus que je ne regarde l'écran, j'essaye de ne pas regarder les sous-titre pour sonder moi aussi mon anglais. J'essaye d'oublier cette boule logée sournoisement dans mes entrailles quand je pense à leur devenir s'il m'arrivait quelque chose. Au fond de moi, je sais que je les prépare..à avoir des ailes. A avoir le choix de subir ce qu'ils n'ont jamais choisi...ou ne pas subir et partir au loin dans un lieu où les a priori sont moins pesants : Le Canada. Même nos choix de vacances cette année : Londres, les Pays de Galle, l'Ecosse l'Irlande pendant deux semaines en voiture, n'est pas anodin. Préparation du terrain pour un séjour linguistique dans deux ans pour notre aîné. Le drapeau canadien a déteint sur mon horizon et infuse l'espoir d'un havre de paix où je les vois hommes, grands, épanouis, utiles pour une société qui ne leur crie pas au détour d'une rue "Sales terroristes, allez vous en, on veut plus de vous".

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