Pour un plan de santé efficace

Je suis médecin généraliste. Les plans qui veulent creer des postes de médecins généralistes salariés dans des régions sous-dotées se succèdent sans résultats. Pourtant il parait qu'il n'y a jamais eu autant de médecins. Pourquoi alors ? 

Toute la France devient maintenant sous-dotée. Paris devient un désert médical en terme de médecins généralistes; quel est votre délai d'attente, Parisiens, pour voir le vôtre? J'exerce dans les Bouches-du-Rhone, dans une ville bien desservie par ailleurs, et mes confreres partent en retraite sans successeurs. Dans ma commune, 6 vont partir dans l'année sans être remplacés. Beaucoup de ceux qui restent me disent ne plus pouvoir accueillir de nouveaux patients, en recevant déjà plus de 40 par jour. C'est deja trop, cela ne permet plus, au delà, d'assurer des consultations de qualité. Pas envie de faire de l'abattage. Il faut le temps de la réflexion, le temps d'écouter et de considérer ce que dit le patient, le temps de l'examiner correctement. En moyenne 20 minutes par patient (ce sera peut-etre 10 pour un simple rhume et 45 pour un cas complexe), c'est ce qu'il faut pour la qualité. Multipliez-le par 40 patients. Cela fait déjà 13 heures par jour de travail effectif. Personnellement je ne m'en plains pas, car j'ai la chance d'avoir un travail formidable, bien payé, qui rend de tres grands services, passionnant, avec une garantie de l'emploi, sans employeur qui m'oppresse... Mais comment travailler plus?

Or j'exerce dans le Sud de la France, région où se concentrent les médecins. Que dire alors des régions du centre?

Comment y remédier? Ouvrir le numerus clausus, oui c'est bien. Les étudiants sont recalés avec 16 sur 20 de moyenne au concours d'entrée. Auraient-ils fait de plus mauvais médecins que ceux qui ont eu 17 ? Apprend-t-on des vertus humanistes en premiere année de médecine, apprend-t-on l'écoute du patient? Non. Alors pourquoi 17 et pas 16? Et pas 15? Pourquoi tant de vocations gâchées?

Mais ce n'est pas ce qui explique la désaffection des étudiants pour la médecine "de ville". Moins de 10% la choisissent. Les autres préfèrent des postes salariés, arguant que les responsabilités du médecin isolé sont trop importantes, que sa charge de travail est trop forte, qu'il subit la charge du chef d'entreprise qu'est le généraliste ou le cardiologue libéral, en plus de celle purement médicale (employeur, gestionnaire, comptable, répondre aux appels téléphoniques, taches administratives tres lourdes en plus des consultations, etc). Bref les conditions d'exercice leur paraissent beaucoup trop pesantes, et en effet elles le sont.

Si l'on veut résoudre ce problème, il faut à mon sens proposer à tout médecin de devenir salarié de la Sécurité Sociale, en ville, payé au niveau auquel il est actuellement payé en libéral pour la même quantité de travail (ça ne changera donc rien pour la Sécu / mutuelles, sachant que je préfèrerais voir disparaitre mutuelles et assurances privées pour laisser un remboursement à 100% par la Sécu car c'est l'organisme le plus rentable et le plus généreux), ou plutot moins payé pour une quantité de travail moindre: exemple 6000 € nets par mois pour 35h par semaine, avec 5 semaines de congés par an comme tout salarié. S'il veut travailler 48 h par semaine comme nous le faisons habituellement, il aura droit à des RTT. Ce salaire peut paraitre important mais il correspond à peu pres, pour ce nombre d'heures, à ce que gagne un généraliste aujourd'hui en revenu net de charges (ce qui me parait logique vu sa charge de travail, sa responsabilité, ses années d'études, etc). Autrement dit: "net de charges" signifie "une fois qu'il a payé son loyer, son ou sa secrétaire, ses différents frais, ses charges sociales". Donc si l'on veut lui proposer un poste à avantages équivalents, donc qui puisse l'attirer, il faut, si on le salarie au niveau où je l'ai dit, lui attribuer aussi un cabinet d'exercice dont il n'a pas à payer les charges ni le secrétariat, et dont le prix est par conséquent laissé à la collectivité (Sécu, mairie...). Ainsi il aura l'équivalent en revenu de ce qu'il perçoit aujourd'hui en libéral, mais en étant bien moins effrayé par la lourdeur de la tâche.

Abusif, me direz-vous? Pourquoi lui payer une secrétaire, pourquoi son loyer professionnel? D'abord, je viens de le dire, il ne gagnera que ce qu'il gagne aujourd'hui, pas plus puisque dans les deux cas, j'ai parlé en revenu net. D'autre part, je suis tres favorable à ce que ce régime de salariat ne soit pas réservé aux médecins mais étendu à tout individu, quelle que soit sa profession, mais avec un salaire versé non pas par l'employeur mais par une Sécu (non pas sociale), c'est à dire une Caisse nationale des salaires. Chacun n'étant pas payé par son employeur mais par cette caisse. Avec un salaire débutant à 1500 € nets en début de carrière, pour se terminer pour les plus hauts gradés, en fin de carrière, à 6000. Payé à vie, retraite comprise. Avec une autogestion dans toutes les entreprises de plus de quelques salariés. Avec une autogestion par les salariés de ces caisses de salaires. Avec remplacement de la dette des entreprises par une cotisation de celles-ci destinée à leurs investissements, qui leur sera reversée sous forme de subventions, sans intérêts, gérée par une autre caisse "investissements", pour éviter le circuit emprunts / remboursement avec intérêts, éviter la spéculation, éviter le coût du capital, éviter le chantage des grands actionnaires... Ceux qui connaissent auront perçu là-dessous l'enseignement de Bernard Friot.

https://www.youtube.com/watch?v=AVzfHPTfFEo

https://www.youtube.com/watch?v=capsg5EjOGY

Or selon notre ami Friot, aucun professionnel n'a à salarier un autre travailleur, donc aucun médecin n'a à salarier une secrétaire. Elle doit comme lui être rémunérée par la Caisse de Sécu qui gère les salaires.

Je crois que dans un tel monde il n'y aurait plus aucun désert médical, il n'y aurait plus aucune crainte pour un nouveau médecin à s'installer en ville, celui qui voudrait devenir carabin le deviendrait sans autre barrière que celle de réussir ses examens; il n'y aurait plus de chomage (salaire à vie de Bernard Friot), il n'y aurait plus aucune condition de travail délétère car le chantage à l'emploi s'inverserait totalement...

Mais ça, ce n'est pas le monde de Macron, même si l'on pourrait étrangement en distinguer quelques notes sous les articles de son plan... Ce n'est pas un monde réservé à des privilégiés. Mais c'est le monde que nous devrions tous défendre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.