Le temps presse

Nous sommes habitués au fonctionnement de notre société, depuis notre naissance, il va de soi. Comment imaginer un autre?
Bourrage de tête. Nous sommes tant habitués que nous ne pouvons pas concevoir d'autre modèle. Nous acceptons ce fonctionnement comme seule voie, acceptons donc les inégalités, acceptons la misère en pensant que continuer est la seule manière de ne pas tomber dedans. Refouler les migrants chassés par les guerres et les atrocités, quitte à ce qu'ils meurent en mer, enfants compris. Refouler tout humanisme, pour nous prémunir, ou parce que nous sommes incapables d'imaginer autre chose, désorientés que nous sommes.

Qui nous sauvera, entend-t-on, quel grand homme? Incapables même d'imaginer que nous pouvons collectivement penser et mettre en œuvre autre chose, sans chef qui pense à notre place, et qui protège en fait sa caste.
87 personnes possèdent autant que la moitié de l'humanité. En France, B Arnault et L Bettencourt possèdent davantage qu'un tiers des Français, pendant que 10 millions y vivent avec moins de 900 € par mois. Le patron de Total gagne chaque mois 263 Smics.
Cela peut-il s'appeler démocratie, c'est à dire "pouvoir du peuple"?
La quasi-totalité des journaux français appartient aux plus grandes fortunes.
Quelle liberté de penser?
49-3, les députés eux-mêmes ne peuvent pas décider des lois essentielles. Démocratie.

La moitié de l'Humanite ne possède rien.
10% de la population mondiale possède 86% des richesses. Le reste, c'est la classe moyenne, c'est nous. 40% de la population mondiale, qui se partage ce que les plus riches nous laissent, donc 14% des richesses. Les miettes. Et elle ne veut surtout pas les perdre et basculer dans le camp de la misère. Ça arrive tellement vite, des fois. Cette classe moyenne, principalement occidentale, donc de modèle occidental, avec son histoire d'impérialisme colonial, de domination du monde, donc d'arrogance, s'accroche à son modèle. Pourquoi les pauvres votent-ils à droite, pour ceux qui les soumettent, contre leur propre intérêt économique? Si ce n'est pour protéger leur modèle culturel, leur Histoire, les fondements de leur Nation?
Cette classe moyenne rejette la part mondiale démunie. Rejette les migrants. Pourtant nous représentons la civilisation, la démocratie, et le revendiquons. Nous sommes la morale. Peur d'être déchus et démunis. Nous devons protéger notre place.

 Sanofi et EADS, entre autres exemples, licencient plusieurs milliers de salariés en Europe malgré des bénéfices exorbitants, distribués à leurs puissants actionnaires. Ceux-ci vivent partout dans le monde mais ne paient d'impôt nulle part. Pas plus que leurs sociétés. Ils jouent à la bourse en fermant des entreprises, même rentables. Mais pas assez rentables.
C'est notre système, tout est normal, nous y sommes habitués. Le chômage augmente toujours. L'argent fuit dans les paradis fiscaux (2400 milliards blanchis au Luxembourg pendant trente ans, avec 340 multinationales dont 58 françaises qui détournent 100 milliards par an des caisses de notre République) mais il nous faut payer la Dette. Cette dette dont près des deux tiers sont illégitimes car contractés au bénéfice de minorités privilégiées.

Ceux qui organisent l'évasion fiscale sont à la tête des États ou de l'Europe (Juncker) puis sont rachetés par ces mêmes banques ou sociétés privées (T Blair, G Schroeder, F Gonzales, JM Aznar, JM Barroso, M Draghi, M Monti, et tant de ministres...). Pour le plus grand nombre, en Occident, les droits du travail et les petits acquis sociaux sont progressivement rognés. Les intérimaires n'ont pas droit aux congés, ils travaillent sans relâche, les ouvriers de l'industrie sidérurgique meurent jeunes, de cancers, empoisonnés par les minerais ou la chimie qu'ils respirent parce qu'on ne peut plus leur fournir même des masques en papier pour travailler (expériences personnelles multiples du médecin que je suis). Il faut faire des économies. Le capital exige toujours plus.

Plutôt que s'unir pour lutter contre ce qui nous écrase, nous nous divisons sur le voile et le burkini. La doxa économique n'a pas à se soucier. Des politiques jettent l'huile sur le feu. Les puissants sont là pour longtemps.
Un seul programme devrait nous unir, comportant quelques lignes uniquement pour éviter cette division incapacitante.

Les techniques capitalistes affectent les pays pauvres du sud bien plus encore que le monde occidental. Ne peut-on y voir la cause de la misere toujours plus grande en Afrique, du désespoir qui conduit au radicalisme religieux, des guerres en cours dans cette partie du monde et au Moyen Orient, et des migrations qui nous intéressent aujourd'hui en Europe?
On laisse une part de l'humanité dans des pays qu'on a dévasté par des guerres menees par l'Occident (Irak, Lybie) pour des raisons très morales, raisons aidées par le pétrole et le commerce des armes. On les laisse dans des zones sans État, dominées par des bandes mafieuses. Ils ne comptent plus. 2 milliards d'êtres humains ne comptent pour rien puisqu'ils ne peuvent pas consommer.
Aucune autre idéologie alternative.

Pour les jeunes pauvres issus de l'immigration ouvrière, laissés pour compte et souvent victimes de racisme, du chômage, sans espoir possible dans la société dans laquelle ils vivent, dégoutés par celle-ci, à quoi peut aboutir la frustration?
Le capitalisme a fait venir ces populations pauvres, leurs parents ou grands-parents immigrés, pour ses grandes entreprises durant les trente années d'après guerre. Puis il a détruit lui-meme son matériel industriel, donc laisse ces populations démunies et sans projet. Et on leur en colle la faute.
Alors, vengeance? Recherche de la gloire au travers de la mort et de la destruction. Défendre des peuples déshérités par l'Occident? Combien d'enfants morts dans les frappes de la France? Donner du sens à sa vie dans la mort, même en défendant une idéologie fasciste. Point de religion là-dedans.

Risque de guerre civile, entend-t-on? La guerre est l'aboutissement du capital. Elle existe déjà, autour de nous. La France est en guerre, nous dit-on.
Déjà les excès du capitalisme ont-ils abouti, à leur acmé, à la seconde guerre mondiale.

Alors, retoucher le capitalisme? Lui mettre des jalons? A quoi a abouti la gauche "réaliste"? A la loi travail, la loi Macron? Même la droite n'avait pas fait aussi bien. Cette "gauche"-là au pouvoir est la meilleure complice.

Quelle autre voie?
Nous n'écoutons même pas.
Nous laissons faire.


Pour eviter d'etre acculé au choix entre fascisme racialo-religieux et destruction neoliberale, une conference magistrale:
http://la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/alain-badiou-penser-les-meurtres-de-masse

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