Nombreux troubles psychiques chez les anciens combattants en Algérie

Au sujet des

ARCHIVES NEURO-PSYCHIATRIQUES de la GUERRE d'ALGERIE

(Etude de 1280 dossiers de l'hôpitalmilitaire de Constantine) (*)

Première partie

 

 

"Qu'est-ce que ça peut bien faire les cauchemarsqui remontent ?

Tu pourras boire, oublier, te réjouir,

Et les gens diront que tu n'as plus toute ta tête,

Car ils comprendront que tu t'es battu pour ton pays,

Et personne ne se fera de souci."

(Siegfried SASSOON, Collected Papers)

 

Rares, très rares, sont les études etdocuments portant sur les troubles neuropsychiatriques observés chez lesmilitaires durant la Guerre d'Algérie. En 1962, alors que nous créions laFNACA en Isère, nous avions eu écho dugrand nombre d'anciens appelés , internés à l'hôpital psychiatriquedépartemental...Mais, secret médical oblige, nous n'avions pas pu explorer plusavant cette information...

 

Bertrand Tavernier, dans son film"La guerre sans nom", évoque le problème, montre des cas psychiatriquesavérés, mais cela n'a pas eu - ou trèspeu – d'échos dans la population...

Grâce à Internet, j'ai pu repérer le documentd'archives cité dans le titre de cette contribution. Mais, pour l'obtenir,après plusieurs essais infructueux avec mes moyens limités, j'ai dû faire appelà un général de mes connaissances qui a pu passer outre au "secret"réel ou exagéré....

 

Ce qui est fondamentalement important dans ce document, c'est l'analysestatistique des hospitalisations effectuées dans le Service de Neuropsychiatriede l'hôpital militaire de Constantine, entre le 1er juillet 1958 et le 31 décembre 1962,c'est-à-dire –en gros – pendant la 2ème moitié de la guerre d'Algérie.

Sans entrer dans de longues explications théoriques sur les diagnostics, lesorigines des troubles constatés, les références aux nomenclatures médicales,contentons-nous de quelques éléments les plus significatifs.

Par exemple, le constat que la majorité des hospitalisations est observée durantles mois d'été (de juin à septembre). Question posée: s'agit-il du climat oudes périodes propices aux opérations ?

Par exemple encore, l'étude présente la répartition des troubles en fonction desgrades, des armes et des affectations (sédentaire ou combattant). On y relèveque les sous-officiers "paient un lourd tribu à l'éthylisme, psychotique,névrotique ou caractériel". Que les officiers figurent parmi les psychoseséthyliques et parmi les névroses ("névroses de guerre", selon laclassification utilisée).

Par armes, c'est l'armée de terre qui prédomine dans toutes les classesdiagnostiques.

Enfin, par affectation, la grande majorité des psychoses fonctionnelles et du déséquilibre caractériel, appartiennentaux troupes combattantes, alors que les névroses et l'éthylisme sont le faitdes affectations sédentaires.

L'étude examine ensuite les circonstances déclenchantes. On y relève la précocité (del'ordre de 6 mois) pour certains troubles, de 10 mois pour les psychosesorganiques. Et de 23 mois pour les psychoses alcooliques. D'après l'étude, lefacteur "combat" proprement dit n'aurait joué que pour 20 % des cas.

Les auteurs examinent ensuite, à la lumière de nombreuses études consacrées auxdeux guerres mondiales, la guerre de Corée, L'Indochine, le Vietnam etc.., les profils majoritaires des maladesobservés. Il définissent ainsi un profil de la "névrose de guérilla",propre à la guerre d'Algérie, avec, toutefois, une nuance importante: certainstroubles ne rentrent pas dans ce profil et les auteurs émettent l'hypothèse que"la conjoncture des classes creuses, imposant une sélection moins serrée, a incorporé des sujets vulnérables"(qui auraient dû être exemptés).

Voilà déjà de quoi nous faire réfléchir...

 

 

 

 

 

 

Cette étude, pour courageuse et intéressante qu'elle soit, atteint toutefois seslimites quand elle n’aborde le nombre de malades qu’en termes de "pertespsychiatriques", et non pas en termes de fréquence de ces troubles liésmanifestement à la guerre d'Algérie, à ses conditions particulières, à lanon-adhésion aux objectifs de cette guerre, aux méthodes employées, àl'éloignement de la Métropole etc..

Les auteurs, en extrapolant à partir de leur "lot" de 1280 dossiers,estiment finalement que le total de 8000 à 9000 hommes – "soit leseffectifs d'une division" , pourraient représenter ce qu'ils appellent une"division perdue"... c'est-à-dire perdue pour le combat. Etuniquement cela...

Ils oublient dans leurs estimations, le grand nombre de malades aux troublespsychiques plus ou moins mineurs, qui n'ont pas fait appel à la Médecine desArmées, qui souvent n'ont pas eu les moyens d'y faire appel du sommet de leurpiton, qui étaient supportés comme tels, dont les troubles ne sont apparuscomme inquiétants ou graves qu'après leur libération, qui vivent encoreaujourd'hui avec ces troubles, plus ou moins enfouis, pris en charge ou non parla médecine civile laquelle –et j'y reviendrai – est trop souvent incompétenteen matière de connaissances des "troubles psychiatriques de guerre"(qui ne sont plus enseignés depuis longtemps en Faculté de Médecine).

Autant les études médicales et scientifiques (françaises et mondiales) ont éténombreuses et diverses concernant les deux guerres mondiales, les guerresd'Indochine et du Vietnam, la guerre du Kippour etc..., autant lesbibliographies disponibles sont quasiment vides en ce qui concerne l'Algérie !Ceci pour dédouaner nos médecins civils actuels et les experts médicaux.

A tel point que le Décret du 10 Janvier1992, déterminant "les règles et barèmes pour la classification etl'évaluation des troubles psychiques de guerre" (J.O. du 12/01/1992) est loin d'être correctementappliquée, encore aujourd'hui, pour les Anciens Combattants d'Algérie..

 

Ce n'est pas moi qui le dit. C'est le Docteur Louis CROCQ, ancien psychiatre desArmées, Président de la Section militaire de l'Association Mondiale dePsychiatrie. C'est lui qui a fondé le réseau d'urgence médico-psychologiquequi, dans toute la France, et à l'étranger, dispense les premiers soins auxvictimes d'attentats, de catastrophes et de guerres. Il sait de quoi il parle,puisque, en plus, il était médecin consultant et professeur à l'Université dePARIS-V. Ses témoignages sont accablants (voir plus loin).. Déjà co-auteur del'étude qui a fait l'objet de cette première partie, il a publié une longueliste d'études, d'articles, d'ouvrages sur les troubles neuropsychiatriquesliés à la guerre.

J'ai pu me procurer son ouvrage "Les traumatismes psychiques de guerre"(Editions Odile Jacob – 1999), ouvrage aujourd'hui introuvable en librairies.

Il apporte, dans ce livre, des analyses, des arguments, des études de cas avec souventdes études de cas d'A.C. d'Algérie – quivont beaucoup plus loin que la modeste étude analysée ci-dessus. Avec, enparticulier, une dimension à la fois scientifique et humaine qui aide à mieuxcomprendre une des dimensions – soigneusement cachée par ailleurs et au mieuxignorée - portant sur les conséquences àlong terme de la guerre d'Algérie sur les 2.500.000 jeunes qui y ont participéauxquels s'ajoutent tous les militaires de carrière.

 

Vous me direz que ces "jeunes" des années 1960 ont maintenant en moyenne70 ans....qu'ils ont refait leur vie... qu'ils bénéficient d'une retraite banale et heureuse...

que le rideau est maintenantbaissé (mais s'est-il réellement levé ?)...que les désagréables souvenirss'estompent avec l'âge.... s'enfouissent dans l'inconscient etc.. etc... (C'estd'ailleurs très souvent comme cela que l'on évite d'en parler)...qu'il esttemps de passer à autre chose...

 

PASSI SUR !!!!

 

C'estce qui fera l'objet de la deuxième partie de cette contribution.

 

(*) de P.LEFEBVRE – L.CROCQ- R.SAUVAGES - P.BERNOT – A.SAVELLI

(tiré à part EASSAT - Médecine et Armées 1966 14.4 pages 303 à 310)

 

Gilbert ARGELES

 

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