Vous avez dit contre-pouvoir

Vous avez dit contre-pouvoir

 

Selon Luiz Inácio Lula da Silva, plus connu sous l’un de ses prénoms, Lula, ex président du Brésil, réélu 2 fois et véritable icône de la gauche sud américaine, il se serait dépensé 10 000 milliards de $ pour tenter de résoudre le problème économique mondial dénommé crise. Ce qui représente un bien faible pourcentage du montant total mondial des produits financiers dérivés spéculatifs (720 000 milliards de $)[1], soit 1,4 %. Il reste encore du mou pour couvrir bien d’autres turpitudes bancaires, entre autres.

 Le problème est que ce n’est pas dans cette cagnotte digne d’un Crésus interplanétaire que les capitalistes aidés de leurs affidés politiques ont choisi de pomper. Ils ont préféré taper dans une autre poche de gras, celle des ménages. Et c’est vrai que cette caisse-là n’est pas mal non plus : 75 000 milliards de $ de patrimoine financier (dont 6 000 dans les paradis fiscaux) auxquels on peut ajouter 58 000 milliards de $ de capitalisation boursière. Mais attention, dans cette catégorie là tous ne sont pas concernés de la même façon. Et les stratèges politico financiers véreux le savent bien. Ils ont choisi, au travers de lois et règlements tous plus contraignants les uns que les autres pour les petites gens, de taxer avant tout les moins riches. Autrement dit, l’argent vient des réductions de salaires, de pensions, de taxation de l’épargne souvent durement accumulée, de relèvement de taxes injustes telle la TVA, et bien d’autres joyeusetés. Car dans cette société néolibérale on ne touche pas aux riches ; on les ménage, on les cajole, on leur offre des wagons, que dis-je des camions, des avions, des bateaux, des conteneurs d’avantages, on les encense car ce sont eux qui font vivre tous ces misérables qui autrefois ont eu le culot de leur ôter un peu d’argent, un peu de pouvoir ; ce sont eux encore qui aujourd’hui donnent du travail à ce tiers monde condamné à le demeurer. Dans cette société néolibérale triomphante – et elle a de très bonnes raisons de l’être – les pauvres ne sont pas de bons consommateurs, ils n’ont pas le sou ; souvent, ils polluent le paysage dans leurs haillons malodorants ; ils sont les délinquants en puissance ; ils doivent être réduits. Certes par la mécanique désormais célèbre du couple à trois marché/compétitivité/productivité, les potentats du monde entier se sont ligués pour supprimer petit à petit  une classe moyenne devenue dérangeante à force de vouloir vivre comme la classe supérieure.

 Lula explique dans une entrevue que les troubles récents au Brésil constituent une saine réaction ; dans un pays qui en 10 ans a vu s’organiser une classe moyenne de 40 millions de citoyens (venant de la légendaire pauvreté du pays continent), que dans la même période le nombre d’étudiants licenciés est passé de 3 à 7 millions, cela constitue un foyer énorme de revendication. Lui s’en réjouit, car cela veut dire que ces gens-là n’ont plus faim.

 Les autres, que d’aucuns appellent encore bêtement les grands capitaines d’industrie ou de finance avec des trémolos dans la voix, eux, vont en sens inverse et regardent avec effarement ces guignols sud américains qui en quelques années leur ont supprimé une bonne partie de patrimoine volé. Ils ont moins peur des chinois qui ont su si bien combiner communisme et capitalisme ; avec eux il convient de négocier, de jouer la collaboration, de fermer les yeux sur d’éventuels dérapages au niveau des droits de l’homme. Leurs énormes moyens de communication – ils savent que le fameux quatrième pouvoir se comportera mieux, muselé entre leurs mains, que dans de vagues groupes gauchisants – s’emploient jour après jour à dévaloriser les actions de quelques nouveaux socialistes, à les insulter et les démolir aux yeux de l’opinion publique. A contrario, je me souviens avoir savouré à son juste prix la décision de nationalisation de la compagnie pétrolière espagnole Repsol – le Total national – prise par le président bolivien Evo Morales.

 Juste une incidente qui, contrairement à la légende des incidentes, a à voir avec mon propos : à défaut de trouver une juste punition qui corresponde aux faits criminels de cet individu basané, nos chers gouvernants – Mr Hollande comment s’écrit le mot socialiste ? Pas de réponse, il a oublié, ou il ne l’a jamais su – dont le dénommé Hollande ont humilié un président élu démocratiquement en fouillant son avion dans un aéroport européen[2]. Il ne faut pas oublier cet « incident » ; il préfigure d’autres événements possibles ; comme il ne faut pas oublier en ce quarantième anniversaire la « destitution » du président Salvador Allende par les mêmes, enfin leurs pères, leurs avions et leurs bateaux !

 Déliquescence des contre-pouvoirs vs fin de la démocratie

Revenons au brave peuple qui sue de moins en moins dans les usines car c’est d’autres, plus pauvres et plus démunis qui les ont remplacé outre-mer. Mais eux, les métropolitains de la patrie des droits de l’homme paient, paient, jusqu’à plus soif ou jusqu’à la nécessaire et légitime révolte. Eux sont de plus en plus nombreux et de plus en plus inorganisés. Les syndicats de travailleurs ont rendu leur tablier depuis bien longtemps en acceptant toujours plus de subventions directes ou indirectes pour, leur ont dit les « capitalitiques »[3], leur donner plus de moyens d’action, d’organisation et même de revendication. Les naïfs, ou pire les consentants, ils ont tout perdu même et surtout leur honneur de syndicalistes défenseurs acharnés du faible et de l’exploité[4]. Je me souviendrai toute ma vie du début des années 70 où, jeune syndicaliste habitué au tirage de tracts la nuit à la Bourse du travail j’appris avec joie qu’un « grand » premier ministre « social » à défaut d’être socialiste venait de nous octroyer les premières « libertés » syndicales, soit un détournement de fonds publics à usage privé. Mon secrétaire régional d’alors, un « vieux dur » de plus de 40 ans, ne partageant pas notre enthousiasme, nous déclara en substance : « Nous étions des militants ; ils nous transforment en fonctionnaires du syndicalisme. Ils nous ont baisé. C’est le début de la fin ». Mais les dirigeants syndicaux d’aujourd’hui, ou étaient dans les enthousiastes non avertis d’hier et le sont restés ou ont hérité de cette compromission érigée en loi qui leur fait dire parfois au sortir d’une négociation sur un « plan social » (quel magnifique euphémisme ! Il faut dire là aussi qu’ils nous ont noyé de termes détournés de leur signification et que nous les avons acceptés et utilisés sans rechigner) : « Nous avons fait reculer le patronat ; au lieu des 5 000 suppressions d’emplois annoncées, nous avons obtenu 4 500 ». Quelle honte ! Quelle malhonnêteté ! Quelle bêtise ! Quelle capitulation ! Il ne faut pas s’étonner outre mesure quand on sait que tel secrétaire général de confédération syndicale apprécie les déjeuners en ville avec quelques patrons du CAC 40 ou qu’un autre se dit ami d’un grand patron ou que d’autres encore, responsables d’internationales syndicales font le voyage de Berlin pour aller prendre les ordres de Mme Merkel et acceptent de plus la photo de famille où tous sourient quand le photographe dit « cheeeeese » ou « whiiiisky ». En Espagne, ils sont aujourd’hui accusés de corruption active, comme leurs copains politiques, certes à un degré moindre – il convient de garder son rang même en crapulerie – et participent à cette fameuse désaffection démocratique du bon peuple. Et voilà un contre-pouvoir essentiel qui disparaît. Sans nuancer le propos mais en ajoutant une petite dose d’optimisme ou d’espoir, je veux imaginer que si le syndicalisme comme contre-pouvoir puissant s’est affaibli jusqu’à devenir inaudible, il demeure de nombreux syndicalistes véritables qui doivent rapidement retrouver les sources et les méthodes revendicatives de leurs origines. Ils existent ; je les ai rencontrés maintes fois ; il leur suffit comme au Parti socialiste de dire aux dirigeants « Stop ! » ; on revient à nos engagements naturels contre le patronat et l’exploitation de l’homme par l’homme.

Et pourtant, c’est bien simple un contre-pouvoir !

Qu’est-ce qu’un contre-pouvoir sinon un groupe organisé, au fait de tout ce qui fait la vie d’une nation, d’un continent ou de la planète, capable, par son organisation, sa puissance d’action et de mobilisation et sa notoriété, de faire baisser les bras à ceux qui, un jour de leur vie ont décidé de s’inscrire au club des pathocrates[5]. Le contre-pouvoir, comme son frère affaibli le groupe de pression, est considéré par les puissants comme un empêcheur de tourner ou d’exploiter en rond ; il doit faire peur ; il faisait peur ; il ne fait plus peur ; c’est un copain en réformisme à la marge du monstre capitaliste. Les fameux contre-pouvoirs qui ont permis à peu près toutes les conquêtes sociales (en fait déjà des bribes, des vêtements usagés portés par l’aristocratie et la haute bourgeoisie bien pensantes et donnés par charité à ces pauvres déguenillés ; cela c’est l’histoire à la Howard Zinn ou à la Zola ; mais il en a fallu des luttes et même des morts pour arracher ces aumônes aux maîtres de forge ou à leurs semblables) sont aujourd’hui hors jeu, c’est-à-dire hors du jeu vraiment social ; par contre ils sont souvent à 100 % dans le jeu collaborationniste. Ceci étant ne rêvons pas, ou mieux ne magnifions pas le passé héroïque de nos anciens. Certains se sont vraiment battus, acharnés qu’ils étaient à détruire ce qu’ils avaient compris être, sans obligatoirement savoir le nommer, l’exploiteur universel de l’homme. Ceux-là avaient une conscience vive de la situation que de tous temps les riches ont octroyé aux pauvres. A propos, et si la fameuse crise dont on nous rabat les oreilles depuis des années, n’était ni seulement une crise idéologique, politique ou économique, mais aussi et surtout une crise de confiance. Je reviendrai sur ce thème qui peut expliquer bien des souffrances, des revirements et des extrémismes. Mais il y en avait déjà d’autres qui se contentaient plutôt bien de leur condition et qui, d’ouvrier en contremaître, se rapprochaient, croyaient-ils, du pouvoir oppresseur, devenant eux-mêmes les pires oppresseurs, les futurs kapos des camps de concentration. Et puis, il y avait la catégorie des sans opinion affichée, instruits par l’école républicaine et parfois par une tradition familiale combattante, qui rongeaient leur frein car il fallait bien que vive la famille qu’ils avaient constitué un jour de printemps au temps des cerises et des amours furtifs, mais qui fonctionnaient à l’image de ces marmites en perpétuelle ébullition, qui devraient exploser mais n’explosent pas. Ceux-là, un jour, sans crier gare, sans organisation, sans idéologie particulière mais sûrement avec au cœur un idéal lointain, se retrouvaient des dizaines, des centaines, des milliers pour tout lâcher, sortir de la mine ou de l’usine et réclamer leur dû. Sans aucune peur au ventre, avec la détermination de ces travailleurs de la canne à sucre au Brésil dans les années 70 qui préféraient se jeter dans les cuves de sucre en fusion plutôt que d’abdiquer totalement devant l’abjection, avec dans les yeux une lumière qu’ils percevaient au loin, avec pour accompagnement la rumeur des femmes sur les pas de porte et des collègues qui ne suivaient pas, sans les syndicats qui continuaient inlassablement à préparer une révolution qui ne venait pas, ils sortaient au grand jour et engageaient au nom du genre humain resté dans le ruisseau les plus beaux mouvements de foule, les plus grandes grèves de l’histoire. C’était du contre-pouvoir sans le savoir, du contre-pouvoir comme lucidité, du contre-pouvoir comme ras-le-bol.Alors, mais souvent alors seulement, les organisations constituées rattrapaient le cortège fulminant, en prenaient la tête et le conduisaient là où les initiateurs avaient prévu d’aller. Cela aussi fait partie de l’histoire sociale et syndicale, mais c’en est la face cachée, par pudeur ou par honte, allez savoir ! Prenons ces éléments pour des données dont il faut peut-être tenir compte pour la construction d’un futur, qui à défaut de chanter, pourrait au moins fredonner ….le temps des cerises ! Sous peine d’être trop déçus.

 Sans se gargariser de mots ronflants et de vaines épithètes flatteuses, nous pouvons considérer la longue période tourmentée qui va de 1789 à nos jours comme une lente mais inexorable « révolution sociale ». J’hésite à employer ce mot de « révolution », car je préférerais le réserver soit aux mathématiques (là il n’y a point de problème ; c’est le retour permanent au point de départ. C’était une parenthèse d’humour), soit aux grands bouleversements politiques et sociaux qui ont vu chasser maints tyrans du pouvoir et couler beaucoup de sang (encore un trait d’humour morbide : parfois, pour ne pas dire toujours, les mathématiques ont rattrapé l’histoire !). Mais le mot aide à la suite de la démonstration. En effet, quel autre nom peut-on donner  aujourd’hui à cette fameuse crise mondiale du néolibéralisme (il faut dire et redire que ce n’est pas notre crise, mais la leur et qu’ils nous la font simplement payer) sinon la contre-révolution sociale ?

La casse consciente des contre-pouvoirs : la casse de la contestation

Nous sortons du tout politique pour y revenir à grandes enjambées. Nous en sortons car la « voix de son maître », économique et surtout financière a, depuis des décennies, sapé consciencieusement tout ce qui faisait la valeur et l’espérance de la lutte des classes. L’objectif « plus de syndicats » étant en passe d’être atteint, passons à une autre entourloupe. Par exemple, après les contremaîtres déjà cités, ont été créés des postes de cadres (je me souviens d’une plaisanterie à deux balles qui circulait dans mon entreprise à propos de la classification interne à la « classe » des cadres ; la question  « Es-tu cadre ou seulement sous-verre ? » avait le don de mettre en colère le questionné), puis de cadres supérieurs, puis de cadres stratégiques, puis de cadres dirigeants. La liste est impossible à établir car la nuance était de rigueur tout comme le particularisme propre à certaines entreprises.  Qui n’a pas entendu la réponse à la question « quel est votre métier ? » : « Cadre » avec la suffisance qu’il faut dans l’intonation. Cela en dit long sur la manipulation des pauvres esprits des pauvres qui refusaient d’être pauvres toute leur vie et aspiraient à la richesse. Ce sont des bataillons de cadres qui furent ainsi créés ; une vraie armée du Mexique à l’échelle de la planète. En fait, seulement une classe moyenne, présentée comme une victoire commune du capitalisme et de la lutte sociale. Qui dit classe dit privilège ou au moins distinction. Certains eurent les deux. Un salaire décent à faire baver d’envie l’OS de chez Renault ou Citroën ; c’est en partie pour cela que les OS étaient de plus en plus recrutés dans nos colonies maghrébines où la colonisation humaniste avait préparé des esclaves pour nos usines et de la chair à canon pour nos guerres. Des décorations et l’Etat montre le bout du nez. Les médailles du mérite, du travail, de la conscience professionnelle, de l’instruction, du poireau et de la patate, voire la légion d’honneur (mais attention, là on montait quelques échelons dans l’échelle sociale) tombaient comme s’il en pleuvait. Les dithyrambes de comice agricole permettaient aux « chefs » de montrer qu’ils étaient chefs ; les larmes au coin des yeux affaiblissaient encore un peu plus la pugnacité sociale ; la famille souvent réunie pouvait s’enorgueillir de compter parmi ses membres un médaillé public ou privé. La médaille pouvait rejoindre celles du père ou du grand-père encadrées dans la salle à manger, gagnées en protégeant les propriétés des Schneider, Michelin ou de Wendel. Cela s’appelle la politique de la sucette pour imposer à bas prix le silence. Au-delà de ces sucreries insipides et même du paternalisme bon teint, la propagande capitaliste a dévasté consciencieusement le jardin social chèrement acquis. De licenciements dits « économiques » en plans sociaux en passant par les délocalisations, les chantages à l’emploi, les rythmes infernaux, l’insalubrité au travail, la chasse aux syndicalistes et la recherche compulsive de la rentabilité, ces bonnes gens qui s’enrichissent toujours plus sans même travailler imposent maintenant des baisses de salaire, s’assoient sur le droit du travail, imposent des retraites par capitalisation (ce qui contribue à les enrichir encore un peu plus en affaiblissant l’adversaire devenu âgé). Là aussi, la liste des méfaits, car il s’agit bien de grand banditisme, est tellement longue qu’il faudrait consacrer un bouquin, s’il n’est déjà écrit, à sa relation. Et l’Etat dans tout cela, direz-vous ! Justement, l’Etat brille par son absence, ou sa supposée absence. Les mêmes propagandistes capitalistes ont toujours été partisans du « moins d’Etat », et les Etats ont accepté, ont obéi, ont collaboré, ont même parfois devancé les désirs inavoués, comme le zèle insensé de la milice pour les SS subjugués par tant de lâcheté, ou la mine satisfaite de ce pauvre Moscovici offrant son obole volée au peuple devant un parterre de patrons médusés. En réalité, l’Etat n’a jamais été absent au cours de ces longues années ; de droite comme de gauche, il a seulement joué la partition des maîtres, recueillant au passage quelques bienfaits sonnants et trébuchants ou des cadeaux en nature qui, comme chacun le sait, entretiennent l’amitié. Dans certaines périodes, l’Etat a même contrôlé un peu plus la liberté de la presse, ce qui s’avère assez inutile aujourd’hui, la quasi totalité de cette dernière étant acquise au club capitalistique. L’Etat a même su fermer les yeux sur les exactions de ses amis mafieux, promettant la plus grande rigueur face à la fortune avant d’arriver au pouvoir et oubliant tout bonnement le contenu des engagements. L’amnésie frappant le président Hollande concernant les engagements « de gauche » du candidat Hollande au Bourget contre son ennemi invisible et sans nom … est pathétique. A ce niveau de démagogie et de désengagement, même la médecine ne peut rien. L’une des conséquences de la collusion entre les appétits insatiables de la finance et l’abdication du politique au profit du capital est la disparition aujourd’hui programmée de la classe moyenne. Et une de moins dans les pays dits développés. Quand on vous dit depuis des années, sur tous les tons, dans toutes les enceintes bien pensantes, que la lutte des classes n’a plus lieu d’exister car il n’y a plus de classes et que dans le même registre il n’y a plus de droite et de gauche ; il faut être sourd profond ou idiot congénital, disent-ils, pour oser s’élever contre le nouveau dogme. Nous voulons bien être les deux à la fois, au moins pour paraître, pour faire semblant et préparer enfin une suite en rupture totale avec ce monde infect. Il faut ajouter les désenchantements de nombre de membres de la classe moyenne qui, croyant dur comme fer à leur promotion à la classe supérieure, n’ont pas vu venir leur déclassement dans la catégorie des nouveaux pauvres.

Alors que faire ? Comment ? Quand ? Avec quels moyens ? Avec qui ?

Sans vouloir nuancer un propos qui n’a pas lieu de l’être, mais en pensant simplement que dans toute organisation tant soit peu sociale ou dans tout parti se réclamant du socialisme historique, subsistent des gens de cœur et de raison, des personnes ballotées par les mots d’ordre et les fausses nouvelles positives, des femmes et des hommes aux convictions profondes qui souffrent des déviances imposées par leurs dirigeants mais croient encore à la possibilité de changer l’organisation de l’intérieur, alors la disparition annoncée plus haut des contre-pouvoirs traditionnels n’est peut-être pas complètement aboutie. C’est vouloir donner un espoir de récupération dans des organismes (syndicats et groupes de pression) qui ont par le passé représenté une partie du rêve d’amélioration matérielle du prolétariat. Je dénis aujourd’hui le titre honorifique de « dirigeant d’un contre-pouvoir » à certains dirigeants syndicaux et associatifs qui se sont fourvoyés toujours plus au fil des années dans des accords gagnants/perdants où les classes laborieuses qu’ils représentaient étaient constamment les perdants. Il en va de même pour les dirigeants politiques de gauche, qui eux assumaient le pouvoir politique, et ont tellement avalé, souvent consciemment, les couleuvres du patronat et du capitalisme qu’ils ont réussi le tour de force de rendre inaudible un vrai discours socialiste. Ils sont les premiers responsables du saccage social et de la déroute politique de la gauche. Ce simple trait concernant ces politiciens qui devraient être nos amis pour appuyer la thèse du contre-pouvoir indispensable, voire obligatoire si nous ne voulons pas voir la fin des démocraties et de l’idéal républicain. « Mon Dieu, gardez-moi de mes amis, quand à mes ennemis, je m'en charge ! », disait Voltaire. Le contre-pouvoir tel que nous l’entendons s’adresse à l’ensemble de la classe politique au pouvoir ou en instance d’y parvenir et à tous les lieux de pouvoir économique qui se soucient comme d’une guigne du bonheur des peuples. Le contre-pouvoir s’exerce tant auprès des amis que des ennemis ou adversaires ; il s’appuie sur un programme « politique » clair, de gauche, si tant est que ce terme veuille encore dire quelque chose, actualisé en permanence, qui contient tout ce qui devrait être mis en œuvre afin que cessent les injustices, que disparaissent les disparités de situation éhontées. La référence de la lutte permanente – car il faut être clair, aucun tenant d’un pouvoir n’est prêt à le céder sans chercher tous les artifices, appeler toutes les coercitions imaginables, voire utiliser la violence armée pour le conserver – tient donc en un document idéologique susceptible d’être décliné à l’envi jusqu’au niveau d’organisation administrative le plus bas. Ce qui veut dire que les grands thèmes de conquête sociale devront être éclatés en autant de chantiers concrets de réappropriation de la dignité humaine et du bien-être individuel pour tout citoyen. Travail de titan, travail de fourmi selon le point de vue d’observation ; travail de fond capable de changer radicalement de système économique effectué par des femmes et des hommes qui s’engagent à ne pas participer au pouvoir politique mais qui en possèdent une connaissance approfondie tant dans son organisation que dans son fonctionnement. Ce programme non abouti mais en perpétuelle amélioration a  peut-être un nom : écosocialisme[6], de « écologie politique » et « socialisme », les deux termes étant entendus dans leur acception la plus noble, la moins politicienne, la plus concrète au service des peuples de la planète ; il a un fondement : le peuple (ou les peuples) exploité(s) tant il est vrai que nul pouvoir n’acceptera les injonctions d’un contre-pouvoir que si ce dernier est puissant et capable de fédérer les justes colères et les grands désarrois. Il a un objectif politique : la disparition du capitalisme ; un objectif social : l’éradication de la pauvreté et de la misère humaine ; il a une déontologie : comprendre et expliciter, éduquer et convaincre, rappeler sans cesse les termes du programme et lutter pour les imposer. Quel que soit le nom du programme, il doit être fortement ancré dans la plus pure tradition socialiste qui se donne pour unique objectif la recherche de l’égalité et de la justice pour tous et dans ce que l’écologie politique peut apporter de transformation raisonnée de la vie sur terre. Les deux courants sont sans doute les deux composantes d’un ultime essai de réappropriation des biens communs par la collectivité et de construction de cet « autre monde » dont nous sommes nombreux à souhaiter l’avènement.  

Le contre-pouvoir citoyen, c’est clair, n’est pas là pour remplacer un jour un quelconque pouvoir politique; il est le recours des défavorisés ; il est le gardien immuable du programme qui devra recevoir l’aval majoritaire du peuple ; il est le fédérateur incontestable des revendications et des énergies à condition qu’elles entrent dans le cadre du programme ; il est le peuple enfin représenté dans sa diversité, ses espoirs et ses craintes. Conscient des dramatiques reculades des démocraties, le contre-pouvoir citoyen doit aussi savoir proposer des solutions innovantes en matière d’organisation politique, économique, sociale et écologique. Force de proposition, force de contestation, force de conviction, force de changement, il ne remplace pas les partis politiques, les syndicats ou les associations ; il les interpelle, les conseille éventuellement, les combat si besoin est, tout cela publiquement, dans la plus grande transparence et en privilégiant toujours le débat productif d’idées à la vérité de nature divine qui est trop souvent l’apanage des gens de pouvoir. Nulle vérité donc ; un chemin de progrès humain global sur lequel sont invités tous les citoyens avides de justice et de bien-être.

Ce contre-pouvoir indispensable à la bonne santé de la démocratie s’alimente certes au besoin d’équilibre que demande tout organisme vivant. Sans entrer dans les théories souvent fumeuses de l’assimilation de la société ou de l’entreprise au corps humain, il faut bien reconnaître qu’un organisme, quel qu’il soit, doit être équilibré ne serait-ce qu’énergiquement. Il en va ainsi des organisations qui s’affadissent, se délitent, se décomposent ou pire encore se transforment en monstres tyranniques et autoritaires si elles ne comportent pas d’opposition en leur sein. Mais le contre-pouvoir tel que l’utilité se fait sentir de nos jours s’alimente aussi malheureusement au manque de confiance de plus en plus grandissant des citoyens vis-à-vis des politiciens et de la politique en général. Les errements d’une droite qui vient de quitter le pouvoir et s’extrémise de plus en plus ; les promesses non tenues (et pourtant elles furent peu nombreuses au Bourget) par une gauche divisée et qui glisse de plus en plus vers la droite ; l’insuffisance de notoriété en une nouvelle gauche qui se réclame pourtant du double l’héritage socialiste (le vrai socialisme pas l’ersatz inefficace d’aujourd’hui) et écologiste (au sens écologie politique) ; autant d’éléments négatifs dans la perception du « politique » par la population qui en effet peut faire craindre au pire, l’instauration de dictatures un peu partout en Europe. La crise de confiance dont je parlais plus haut n’est pas un épiphénomène lié à la lassitude devant des élections à répétition, mais bien quelque chose qui s’apparente à de la méfiance, voire à de la défiance ou pire encore à du discrédit. Les mots ne sont pas trop forts pour stigmatiser en particulier l’impensable renoncement de la sociale démocratie devant le capitalisme financier international et sa déroute intellectuelle et morale devant un grand peuple de gauche – qui existe en nombre et en conviction – médusé et orphelin. Le dernier événement politique en date, médiatisé à outrance, de la défaite historique des partis de gauche ou se réclamant de la gauche qui a vu le 25 mai 2014 le Front national s’ériger faussement en premier parti de France tire la sonnette d’alarme d’un autre danger possible. La grande leçon de cette déroute n’est pas la victoire du FN, mais son émergence minoritaire dans le champ de ruines démocratique créé par le grand discrédit de la classe politique gouvernante d’hier et d’aujourd’hui. Il est temps de reprendre la main ; il est temps que les peuples de gauche prennent en mains leur destin en signifiant clairement, non seulement leur mécontentement et leur colère, mais aussi et surtout leur volonté de faire aboutir enfin un grand projet social tournant le dos aux excès répétés du néolibéralisme.  La mise en œuvre démocratique d’un contre-pouvoir citoyen indépendant de toutes les chapelles politiques mais ancré fortement dans cette gauche écologiste et humaniste qui ne demande qu’à renaître est préférable au lent glissement vers des régimes que nous avons connu et pour lesquels il serait bien de ne pas refaire le lit encore chaud qu’ils ont quitté au XXème siècle en Allemagne, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Italie ou en URSS. D’autant que très clairement, ce contre-pouvoir doit s’appuyer, répétons-le, sur la réalisation d’un programme politique porté par les citoyens. Disons-le net, la théorie a besoin d’être fortement améliorée, amendée, discutée et précisée pour pouvoir d’une part « faire programme » et d’autre part, encore plus difficile « faire idéologie ». Il n’est pas du tout dans l’idée de cette initiative de se référer et encore moins de s’inféoder à un ou plusieurs partis politiques même si certains d’entre eux ont déjà fait de l’écosocialisme leur étendard électoral. Pour un contre-pouvoir citoyen organisé, le slogan électoral ne suffit évidemment pas ; il doit se transformer, grâce au travail du plus grand nombre, en un référent citoyen et social. Á l’époque de la communication électronique généralisée, il serait dommage de se priver de l’une des qualités du système (internet et ses dérivés comporte aussi pas mal de défauts et de dangers potentiels ; mais là n’est pas le débat aujourd’hui) qui est justement de privilégier l’horizontalité des échanges par rapport à la vieille verticalité de type hiérarchique. A l’image d’ATTAC, le contre-pouvoir citoyen doit savoir disposer rapidement d’analyses et de propositions qui appuient son action dans la société. Pour ce faire, des forums seront ouverts sur chaque question politique, économique, sociale et écologique, dans le respect d’une déontologie qui refusera toute provocation, toute insulte, tout extrémisme de mauvais aloi. Ne perdons pas de vue que le grand peuple de gauche dont je parlais plus haut, celui qui s’est parfois retrouvé dans la rue ces dernières années avec le bonheur qu’on peut imaginer, ces millions de personnes souvent égarées mais avec au cœur la même conviction socialiste qu’antan, ces foules ont aujourd’hui ajouté à leurs malheurs une grande désillusion grâce en particulier au PS au pouvoir depuis 2 ans. De l’observation et de l’analyse de tous ces faits, il ressort que la démocratie est en danger de mort, que la République peut devenir très vite agonisante. Malheureusement peut-être le militantisme politique, comme syndical d’ailleurs, s’est réduit pour ne pas dire s’est rétréci comme peau de chagrin. L’absence prodigieuse de mouvements sociaux puissants et solidaires montre bien le vide laissé il y a longtemps par la revendication sociale et ouvrière. Il est en effet loin le temps où dans les sections des partis de gauche (ils l’étaient de gauche alors) se décidait l’action concertée avec les grandes centrales syndicales. Alors sans doute faut-il proposer quelque chose qui redonne force, vigueur et espoir en particulier à tous ces jeunes qui n’ont pour horizon que le chômage et la précarité. Ce quelque chose doit être indépendant, transparent et puissant. L’indépendance et la transparence font partie intégrante du projet de contre-pouvoir citoyen ; la puissance viendra de la mobilisation des citoyens ; sans elle le contre-pouvoir restera un beau rêve, une nouvelle utopie tuée dans l’œuf. Foin de la désespérance ! Le besoin de contre-pouvoir citoyen existe ; il ne se construit pas sur du sable mais à la fois sur une urgence démocratique et sur la nécessaire renaissance des anciens contre-pouvoirs qui doivent retrouver leurs sources, repréciser leurs missions au service du peuple et reprendre le chemin de la lutte contre le capitalisme dévoreur d’êtres humains et de notre planète. Au-delà de tous les discours creux ou mensongers proférés par tant de démagogues, au-delà de toutes les restrictions de libertés édictées par les valets du néolibéralisme, au-delà de tous les dangers de nationalisme et de racisme mêlés, au-delà des tabous et interdits décrétés il y a des siècles par des religions avides de pouvoir, existe un chemin de respect des autres et de soi-même, de vérité des engagements et des réalisations concrètes, de liberté et d’égalité aussi, de solidarité entre les individus et les peuples, un chemin où les valeurs de la république font office de code moral unanimement accepté.

Le message est simple et lumineux. La surdité et l’aveuglement d’un président de la République qui a mené son pays et son parti au plus bas de la popularité depuis des décennies ouvre paradoxalement la voie à une autre manière, plus directe et plus clairvoyante, de faire de la politique, c’est-à-dire de s’occuper de nos affaires, de nos vies, de notre planète, de nos espoirs et de nos besoins fondamentaux. Ceci étant, ce n’est pas la première fois qu’un dirigeant élu dans le cadre de la constitution de la Vème République renie ses engagements et va même jusqu’à poursuivre un chemin dont chacun sait qu’il va dans le mur.

Ce qui est proposé ici diffère peu d’un certain nombre de propositions déjà formulées par ailleurs[7]. L’appel s’adresse d’abord aux militants et sympathisants des partis de gauche, des syndicats et des associations de gauche afin qu’ils se ressaisissent et influent sur leurs dirigeants pour signifier leur lassitude, voire leur indignation devant ce que nous pouvons nommer le « grand renoncement ». Ils ne bénéficient en rien d’une quelconque priorité, mais tenter de sauver de leur déshérence des organismes qui ont modelé et appuyé le fait démocratique et républicain me semble sain et surtout propre à assurer enfin le sursaut salutaire que nous attendons. L’appel s’adresse bien évidemment à tous les citoyens imprégnés de ce bel idéal socialiste conquérant qui a su imposer un progrès social conséquent aux possédants. Il s’adresse directement à leur conscience politique sans laquelle rien n’est possible dans le monde du capitalisme triomphant. Il se nourrit bien sûr de l’indignation, de l’atterrement, de la certitude de pouvoir faire[8] ; il procède de la désobéissance civile lorsque les décisions politiques ou économiques sont trop injustes, du refus net du « verticalisme » qui a gangréné tant de partis politiques, de la refondation sans scrupules ni humilité de la démocratie. « Il faut, y’a qu’à » n’est pas la formule adaptée au contre-pouvoir citoyen. Certes il faut construire un vrai mouvement populaire, organisé, compétent, solidaire et volontaire. Ensuite, et ensuite seulement, il ne peut être question de « dire l’unique chemin » ; des chemins, il y en a de nombreux ; peut-être suffit-il de choisir le plus court et le plus droit pour aller vers la « société du bien-être » qu’ils nous ont volé comme ils ont aussi rayé de la carte des possibles le fameux « grand soir » que nous n’attendons plus. Mais ils se sont trompés ; faute de « grand soir », nous revendiquons aujourd’hui « le matin du progrès humain », à opposer bien sûr au progrès économique synonyme d’enrichissement des plus riches et d’appauvrissement des plus pauvres. Nous apercevons le chemin ; il est à notre portée, nous dit le grand poète espagnol Antonio Machado :

« Voyageur, il n'y a pas de chemin, 
 Tu fais le chemin en marchant ».

 

 

 


[1] Source : Atlas du Monde Diplomatique – 2012.

[2] Lire l’article de Evo Morales « Moi président de la Bolivie, séquestré en Europe » Le Monde Diplomatique – août 2013.

 

[3] Contraction, pour s’amuser mais aussi pour tenter de rendre compte de l’inconcevable, du mariage de la truite et du lapin, de la collusion capitalistes/politiques.

 

[4] Se rappeler de 2 phrases historiques qui condamnent à jamais nos syndicalistes inconséquents : « Tout est perdu fors l’honneur » attribuée à François 1ier écrivant à sa mère après la déculottée de Pavie et « Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous avez la guerre » de Winston Churchill après la conférence de Munich où sévirent les ancêtres du sieur Hollande.

 

[5] Cf. Andrew Lobaczewski – Ponérologie politique

[6] Idée de refondation d’une idéologie prenant en compte la nécessaire préservation de la planète qui dispose de ressources finies et la lutte socialiste contre le capitalisme qui détruit sans vergogne la même planète aux seules fins de profit maximum et continu. L’écosocialisme se réclame autant de Marx ou Jaurès que de René Dumont ou André Gorz. Dans les contributions les plus récentes, voir « Le manifeste pour l’écosocialisme » élaboré par le Parti de Gauche : http://ecosocialisme.com

 

[7] Dernier appel au sursaut lancé par Edwy Plenel dans Médiapart le 4 juin 2014 sous le titre « Notre responsabilité »

 

[8] Allusions évidentes au mouvement de « los indignados » directement inspiré par Stéphane Hessel, à celui des « économistes atterrés » et à celui plus récent et vainqueur surprise en Espagne « Podemos » (Nous pouvons).

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