LE VOTE INDISPENSABLE

Simplement une lettre adressée hier à une centaine d'amis pour leur livrer ma réflexion à la veille d'un scrutin qui pourrait, si l'on n'y prend garde, graver une nouvelle page noire dans notre histoire et de plus enterrer pour longtemps tous les rêves socialistes véritables en enterrant une "gauche" en perdition.

Ceux qui me connaissent savent mon engagement total depuis toujours dans ce que je préfère appeler le socialisme que la gauche. Depuis toujours, je pense que là est la voie d’un véritable progrès humain, d’une prise en compte de l’injustice sociale et de la nécessité de parvenir un jour à une société plus harmonieuse où ne prédomine pas le seul appât du gain. Depuis toujours, avec mes faibles moyens mais avec conviction je me suis élevé contre les exactions, les autoritarismes de toute sorte et bien sûr les guerres dont personne ne me fera jamais croire qu’il en existe des justes, des nécessaires ou pire des propres. Depuis toujours j’ai cru en des idées et non en des hommes, même si ces dernières furent formulées par  des hommes ou des femmes ; dans mon Panthéon personnel, il y a bien peu de monde connu, un seul se détachant quand même, Jean Jaurès ; je me devais de le citer. Mais pourraient y entrer les milliers, que dis-je les millions de personnes qui ont œuvré et qui œuvrent avec constance à panser les plaies des blessés de la vie, à consoler les malheureux qui survivent sans espoir dans cette société marchande que je honnis chaque jour un peu plus, à construire des micro projets ou des organisations gigantesques capables d’aller vers ce monde meilleur que je crois encore possible. Ce sont mes convictions profondes ; je n’en changerai jamais. Je souhaitais vous en faire part pour fonder les mots très personnels qui vont suivre.

 

Dans une semaine, nous allons voter pour élire un nouveau président de la République. Depuis ma fréquentation des cabinets ministériels à mes engagements partisans successifs en passant par  d’autres participations associatives toutes tournées vers l’humain et l’humanisme, j’ai eu l’occasion et le temps de voir évoluer notre société ; par là même, j’ai aussi évolué, non dans mes convictions, mais dans la manière de les rendre crédibles, vivables et pour le moins porteuses d’avenir. Sans réécrire l’histoire politique et sociale de notre pays (nombreux sont ceux qui nous aident par leurs recherches et leur pensée à mieux comprendre le monde qui nous entoure), nous pouvons dire sans risque de se tromper que les idéaux socialistes (au sens le plus noble du terme) subirent au fil des siècles de nombreuses transformations, connurent des vicissitudes de tout genre, vécurent des scissions et des recompositions successives, mais apportèrent de temps à autre un peu de mieux-être aux classes les plus défavorisées de la société. Car ces idéaux-là procèdent d’idées et de comportements généreux où le respect de l’autre et de soi-même ne sont pas des mots dépourvus de sens. J’ai donc vécu, comme vous, des périodes d ‘espoir intense, des moments de liesse partagée dans des manifestations énormes, des joies profondes de se sentir intégré dans une communauté humaine dépourvue de haine et d’envie ; j’ai aussi vécu des périodes de désespoir considérable où, malgré la chaleur des ambiances familiales ou amicales, ce qui se dégageait de la situation politique française et internationale était le dégoût, le froid de l’épée suspendue au-dessus de nos têtes, et la peur.

 

D’aucuns agitent aujourd’hui, à une semaine de l’élection présidentielle, la banderole de la peur et annoncent une catastrophe mondiale dont il faut bien reconnaître qu’elle n’a jamais été aussi proche de nous. Nous pouvons légitimement avoir peur à court terme quant un Trump, un Poutine, un Assad ou un Kim Jong-un n’hésitent pas à gravir les échelons dangereux qui peuvent mener à un nouveau conflit mondial, et qu’il peuvent s’appuyer sur une montée en puissance des nationalismes et même des néo nazismes qui fleurissent ici et là en Europe et au-delà. Sur le long terme, ce n’est pas plus glorieux, lorsque l’on sait que les dégradations provoquées par l’activité humaine depuis les débuts de l’ère industrielle engagent nombre de scientifiques à affirmer que nous sommes passés de l’ère de l’holocène à celle de l’anthropocène, ce qui veut dire tout simplement que, si nous ne faisons rien, nous laisserons à nos descendants une planète morte ou au moins en décomposition avancée, qui ne permettra plus que se perpétue l’espèce humaine. Les espoirs mis dans les résultats de la COP 21 en 2015 sont aujourd’hui battus en brèche ne serait-ce que par l’élection du président de l’un des deux pays les plus puissants du monde et que le deuxième plus puissant n’en a que faire de polluer à tout-va.

 

Mon propos ne veut pas s’alimenter à ces sources nauséabondes, car l’heure n’est pas au renoncement et à la terreur du lendemain. Elle est à la dernière analyse de la situation politique de la France et à la décision grave et lourde de conséquence au minimum pour les 5 ans à venir que devront prendre les soi-disant 50% de citoyens qui ne savent pas encore quel bulletin ils choisiront dans le secret de l’isoloir.

 

Depuis que Jean-Luc Mélenchon a quitté le Parti Socialiste en 2008 et qu’il a fondé le Parti de Gauche en 2009, je suis, comme des milliers de personnes à ses côtés. Je n’ai pas le temps ici de détailler les espoirs et les difficultés rencontrées sur son parcours depuis cette date. Dans une société hyper médiatisée comme la nôtre, un homme politique comme lui, entier et conscient du lourd travail à fournir pour sortir des embûches semées par la capitalisme (pardon ! on dit aujourd’hui néo libéralisme, dur euphémisme pour insuffler un faux vent de liberté dans les cerveaux formatés par la pensée unique), et des renoncements successifs d’une gauche en déshérence et singulièrement d’un Parti qui devrait avoir honte  de se nommer encore « socialiste » (heureusement que Mr Valls a, lui, le courage de réfuter le terme, considérant qu’il ne convient plus). Je rappelle que j’ai commencé à fréquenter le Parti Socialiste en 1970, avec des périodes diverses de militance et de retrait jusqu’en 2009. Jamais je n’aurais pensé, alors que j’étais en cabinet ministériel depuis 1982, que le « tournant de la rigueur » de mars 1983 était précurseur d’un délabrement constant depuis lors des idéaux et des valeurs du socialisme authentique qui permit naguère nombre de conquêtes sociales, vit l’émergence du Front Populaire et la victoire inattendue de François Mitterand le 10 mai 1981. François Hollande, que je considère avec ses gouvernements successifs, comme le fossoyeur de l’idée socialiste et le responsable de l’obligation d’une refondation dans la douleur de cette grande mouvance progressiste que représentent des millions de français, a parachevé l’œuvre entamée si tôt dans les années 80, et qui nous a conduit petit à petit de la rigueur à l’austérité (bien sûr ! pas pour tous !).

 

Pour aller vite, trop vite j’en ai conscience, je vais dessiner à grands traits le paysage politique qui s’offre à nous en ce dimanche 16 avril 2017. Je laisse à part le FN, car ma lettre s’adresse à des amis qui ne pourront jamais voter pour cette résurgence des pires années du XXème siècle. Que reste-t-il ?

 

Un candidat de peu d’envergure qui représente la droite dite « républicaine », François Fillon, droite des « églises et des champs », conservatrice et rétrograde, qui de plus est englué dans des affaires sordides à ce niveau de prétention républicaine. Au mieux, la majorité de ses troupes survivantes appelleront à voter FN au second tour.

Un candidat « aux dents blanches », l’image incertaine de Lecanuet s’arrêtant là où le maire de Rouen avait un minimum de talent qu’Emmanuel Macron, à l’évidence, n’a point. Je pense que cet être falot qui se déclare « ni de droite ni de gauche » est un danger pour la France, d’une part parce qu’il représente la continuité (en l’aggravant sans doute, en étant encore plus aux ordres de la finance et de Bruxelles) de François Hollande dont on sait l’accomplissement des engagements de 2012, et d’autre part que son programme social, quoique vide, pourrait être pire que ce que fit avec zèle en son temps Nicolas Sarkozy.

 

Et puis deux candidats « de gauche », le premier Benoît Hamon, véritable socialiste au sens où je l’entends, de ceux qui depuis des années luttent en interne de l’appareil du PS et même au gouvernement, pour barrer la route aux mesures inspirées directement du trop puissant et peu représentatif MEDEF. Élu aux primaires du Parti, lâché ignominieusement par de plus en plus de dirigeants socialistes pensant que la soupe leur sera plus facilement servie par le président Macron, se rendant compte de la chute impressionnante de son parti au travers de sa personne (ce qui est une injustice flagrante, lui n’étant pas dans le camp des fossoyeurs, mais plutôt des rénovateurs, certes minoritaires).

 

Ceci est éminemment regrettable. J’ai souvent discuté avec certains d’entre vous de la nécessité de demeurer dans une structure pour la changer ou de la quitter pour fonder autre chose. Jean-Luc Mélenchon, comme moi et tant d’autres a enfin choisi la première hypothèse (je dis enfin, car il a fallu des années de réflexion et d’action interne pour aboutir à ce choix) ; Benoît Hamon, comme d’autres militants, a choisi la seconde option ; c’était sans compter sur la malhonnêteté et la félonie de ses camarades dirigeants. Comme quoi, l’expérience ne sert pas à grand chose ; il suffisait de se rappeler le rejet de Ségolène Royal par ses pairs en 2007, ce qui selon moi, fut une des causes premières de sa courte défaite.

 

Bien sûr, vous vous en doutez depuis le début de ce texte que j’aurais voulu court (on ne se refait pas aussi facilement !) de là où je veux en venir. Jean-Luc Mélenchon, en 2012 a obtenu 11% des voix, ce qui ne lui permit pas d’accéder au second tour. De sources très autorisées à l’époque, nous savions, quelques amis et moi, qu’il était crédité avant le premier tour d’au moins 20% ; j’ai pu à l’époque mesuré l’évolution locale dans une terre de droite où j’ai distribué plus de tracts et co-organisé plus de réunions publiques que dans toute ma vie militante. Ce qui le fit chuter se nomme « vote utile », cette fameuse et fâcheuse expression qui se réfère un peu trop à l’enfumage dont nous fûmes victimes consentantes en 2002. Alors aujourd’hui, certains présentent le vote « Mélenchon » comme le vrai vote utile. Je ne souscris pas et préfère parler de « vote  indispensable » à une victoire encore incertaine de la « gauche » en désespérance. J’aurais aimé, comme vous peut-être, qu’une union puisse être faite entre Hamon et Mélenchon ; il n’est point utile ici d’analyser les causes de l’impossibilité d’une telle option. Elles sont à chercher dans une intransigeance à mon sens normale d’un mouvement qui forge depuis des années une nouvelle idée du socialisme à venir et dans une incapacité d’un parti en perdition qui préfère les sirènes de la droite et du capitalisme au maintien des valeurs qui l’ont vu naître. Ceci étant, comme je suis un éternel et incorrigible optimiste, j’attends un geste fort dans la semaine qui vient, qui nous conduirait sûrement à la victoire. Benoît Hamon n’aurait point à rougir d’une telle volte-face, quand ses « amis » l’ont lâchement abandonné (même l’un des seuls soutiens affirmés, Arnaud Montebourg qui n’a pas même pu l’accueillir convenablement sur ses terres bourguignonnes lors d’un déplacement récent au Creusot) et qu’il sait que ses idées et le programme de la « France insoumise » sont largement compatibles. Il le sait et il a même eu le courage de dire qu’il appellerait à voter JLM au second tour si ce dernier était en compétition.

J’en viens à une conclusion un peu trop hâtive, mais qui exprime ma conviction profonde, au-delà d’un homme (honnête et convaincu) qui, de toute façon n’est ni providentiel ni parfait( lequel ou laquelle d’entre nous l’est-il ?). Il existe un vrai programme (chiffré en direct lors d’une émission de plus de 5 heures), tant de changement profond de la société française, de refus des diktats imposés aux peuples par une oligarchie méprisante et antisociale, que de la manière plus horizontale de faire de la politique, ce qui prépare une redistribution des rôles et fonctions, ceux dévolus aux partis traditionnels s’avérant de plus en plus éculés et inadaptés à l’évolution du monde ; c’est le seul aussi complet que j’ai eu le plaisir de lire complètement depuis celui de Podemos en Espagne. Il est largement diffusé et facilement consultable. Il est agrémenté de livrets thématiques (une quarantaine à ce jour) très bien faits qui détaillent les mesures les plus importantes pour la « France insoumise » ; il y a aussi les discours thématiques prononcés dans toute la France par notre candidat (un cet après-midi à Toulouse). Et puis, il y a votre propre réflexion et mon incitation personnelle à voter pour le seul candidat « de gauche » potentiellement présidentiable.

Le site, sur le quel vous pouvez inscrire votre soutien et consulter tous les documents de campagne https://avenirencommun.fr/

dont un résumé en 3 minutes qui se trouve en début de site.

Merci de m’avoir lu.

 Amitiés

 

Gilbert Haffner

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.