Un commentaire de Joël Martin sur mon blog du 23 :"Qu'est-ce qu'un enseignant?" me pousse à reprendre mes propos sur le langage "outil-arme de chaque jour", comme je le serine immodérément...mais pas assez.
A ma grande surprise, ce physicien et contrepéttiste (il joue remarquablement de cet instrument à vent) avait lu l'expression délirante d'un collègue amateur de didactique, "le référentiel bondissant" -le ballon des jeux de..., pour les ignares.
Et, hasard providentiel, en relisant Albert Jacquard (La science à l'usage des non-scientifiques , Calmann-Lévy, 2001), je retombe sur le passage qui développe, parlant des maudits des mathématiques, l'exemple magnifique des "imaginaires". Lesquels, à l'examen, ne sont, ni des nombres, ni imaginaires.Mais dont l'enseignement suffit à persuader de jeunes esprits qu'ils ne sont pas faits pour les maths.
D'où ce billet sur les jargons et leurs emplois délicieux ou délétères.
En ce qui concerne l'enseignement, je sors de ce moment de remâchage plus convaincu que jamais que l'enseignement doit être pensé et mis en oeuvre pour les élèves, et non pour les "disciplines.". Et que, donc, le point d'ancrage de l'enseignant, c'est l'interrogation :"Comment mes élèves fonctionnent-ils?" Cela, en tant que personnes humaines, c'est-à-dire, et corporellement, et affectivement, et cognitivement. dans l'unité de chacune de leurs personnalités. Et comment ils se mettent à fonctionner autrement.
Ma conviction inentamée après tant d'années , c'est que le point de départ de tout "combinat de savoir-faire, savoir, savoir-être " , ou "compétence" si l'on veut, ce sont les pratiques. ; et que toutes les pratiques humaines sont sociales. Autrement dit, tout apprentissage est rencontre et co-activité avec d'autres humains, présents ou pas. Ce que sont ces pratiques, comment elles sont vécues, négociées, voulues, pilotées par les uns et les autres décide de ce qu'elles produiront. Or, l'enseignement est, très majoritairement, activité de langage. Langage connu ou pas, maîtrisé ou balbutié, imposé, subi, ou construit, imaginé, remanié ensemble, au service de l'activité commune :ces paramètres sont décisifs.
Ajoutons la remarque de Jacquard , p 173) :"...l'étape de la non-compréhension fait partie du cheminement nomal, elle est une situation provisoire dont il est facile de sortir à condition de définir avec précision les mots employés." Mais, souvent, on impose les mots, et on demande de les apprendre, non de les comprendre.
Pour moi, dans le décours des pratiques quotidiennes, le souci de se construire un langage commun, en liens de plus en plus clairs avec d'autres langages , est essentiel ...y compris, bien sûr, dans l'enseignement. Rappel indispensable : rarissimes les mots qui n'ont qu'une acception , et qui ne se voient pas réutiliser dans des conditions nouvelles. Autre : un mot isolé n'a pas de signification ; les expressions, phrases, textes, permettrent d'accéder au sens.
Un enseignant doit connaître le (les) langage(s) de ses élèves, construire avec eux de nouveaux usages, partir en quête d'autres façons de dire. Le recours aux "usuels" devrait être un exercice quotidient d'hygiène langagière. Ce qui permettra d'accéder à la poésie du "référentiel bondissant", ou des "imaginaires", au lieu d'en faire des monstres redoutables.
Merci Joël, merci Jacquard...