Romand entre deux rives

Jean-Claude Romand, qui a fait disparaitre toute sa famille il y a 26 ans, va retrouver sa liberté dans les prochaines semaines. Comment accepter qu'un tel personnage puisse marcher de nouveau libre ? Et comment ne pas l'accepter, aussi ? Comment peut-on affronter de nouveau la vie quand on l'a niée à ce point ?

On pourrait presque parler d'aptonyme, ces cas de noms liés à la personne qui les portent, comme les frères Lumières, Thierry le Luron ou le footballeur Jérémy Pied. Jean-Claude Romand n'est malheureusement pas connu pour ses livres ou sa prose, mais il porte un nom prédisposé au fantasme, à l'imagination au pouvoir, à l'impossibilité de rien. Son destin patronymique s'est accompli lorsque ses actes les plus marquants ont directement inspiré un livre et deux films, qui ont tous rencontré le succès. Être interprété au cinéma par Daniel Auteuil, qui a dans sa carrière prêté son visage à Henry IV ou au Marquis de Sade, devrait être une consécration. Difficile d'être plus aux antipodes de cet état de fait.

Il y a 23 ans, Romand était condamné à la perpétuité pour avoir assassiné, trois ans plus tôt et dans l'ordre chronologique, sa femme, ses deux enfants, ses parents, son chien et tenté de tuer sa maitresse puis lui-même. Depuis 15 ans, il mentait à tout ce monde, et à tous ceux qui l'approchaient, sur ce qu'il faisait de ses journées, lui qui disait être médecin et chercheur à l'OMS, alors que son bureau se résumait à sa voiture, et ses revenus à de nombreux vols et arnaques en tous genres. On a qualifié son passage à l'acte de « raptus mélancolique », soit médicalement parlant une forte perturbation du champ de la conscience, une pulsion puissante affectant brusquement le comportement. Bref, il a voulu effacer l'échec de sa vie en supprimant toute sa vie.

Ce jeudi, cet homme à l'aspect physique banal à en pleurer a obtenu sa mise en liberté conditionnelle, qu'il avait demandé en septembre dernier et qui lui avait été refusée en février. D'ici le 28 juin prochain, Jean-Claude Romand, 65 ans, sera libre. Sous conditions drastiques, mais libre.

Les décennies ont beau passer entre le crime, puis le verdict, et enfin la libération d'un criminel après un quart de siècle passé derrière les barreaux, le choc est toujours intense quand cette dernière information est annoncée. Lorsque on entend le mot « perpétuité », c'est « éternité » qui résonne ; quand on nous parle de 22 années de sureté, ça nous semble – justement – un temps très long. On se dit qu'on est tranquille pour un moment, qu'on est presque à l'abri pour toujours. Vingt-deux ans, soit une génération entière, quatre quinquennats et demi, c'est énorme. Quand un criminel prend aussi cher, on se dit qu'on est pas prêt d'en reparler, qu'on peut passer à autre chose.

Nous vivons dans un pays où la seconde chance existe, où nos crimes, même aussi atroces que celui-ci, ne nous condamnent pas pour toujours. Que ce soit accepté ou pas par une population qui, au moment de l'abolition de la peine de mort, et peut-être encore maintenant, était largement opposée à cette suppression, notre République dit qu'un criminel n'est pas définitivement exclu de notre société si cette dernière, par l'entremise de médecins et de la justice, estime qu'il a compris, qu'il s'est amendé et qu'il a changé, bel et bien. Que si l'un d'entre nous a payé sa dette, il a le droit de repartir de zéro. Autant que possible.

La prison à vie et la peine de mort ont beau ne plus exister dans ce pays depuis longtemps, que l'on s'en félicite ou non, le choc de la libération d'un criminel d'un tel acabit est toujours très vif. Parce que Jean-Claude Romand ne sortira pas seul de prison, et qu'il ne portera pas que des valises pleines de quelques vieux slips datant des années 90. Il en aura d'autres qui le suivront, terriblement lourdes mais invisibles. Dès l'annonce de se remise possible en liberté, on a exhumé du brouillard médiatique ce pourquoi il avait passé le dernier quart de siècle à l'ombre du soleil et de la notoriété. Telles les nécros de stars préparées à l'avance dans les rédactions, les papiers résumant son affaire atroce sont prêts à sortir de leurs tiroirs et à être (re)publiés dès l'instant où son nom ressort du brouillard de l'actualité. C'est le cas depuis ce jeudi, où l'annonce de sa prochaine sortie de prison a été faite, et ce sera le cas encore plus intensément, sauf événement majeur, attentat, église célèbre qui brûle, lorsqu'il franchira la porte vers sa liberté. Et les micros seront tendus vers les témoins de ces évènements tragiques, ceux qui sont toujours là pour en parler, qui n'ont, eux, jamais cessé de vivre avec ces derniers, qui n'ont jamais pu oublier, et qui n'ont jamais cessé de se dire que ce fameux jour finirait par arriver. Le jour où la raison pour laquelle leur vie est un cauchemar sortira de prison.

C'est un fossé qui ne peut se remplir, un pont qui ne peut être construit tant les eaux qu'il devrait franchir sont tumultueuses et mortelles. Une faille tectonique qui sépare d'une part la justice, qui estime qu'aussi graves ont été ses crimes, aussi irréparables fussent-ils, un homme ou une femme qui a payé sa dette a le droit de reprendre le cour de sa vie qui, de toutes façons, ne peut être la même ; et d'autre part les familles des victimes, pour qui cette sortie de prison, comme si tout était effacé, comme si rien ne s'était passé, est un affront à leur douleur et à leur ressentiment. Comme si on reniait leur existence même, puisque leur souffrance les définit littéralement depuis 26 ans. Le paradoxe est là : les deux ont raison, ce qui donne un sérieux coup de pied de l'âne aux spécialistes du mythe de la vérité unique. La seule vérité qui existe est celle que nous voyons à travers le prisme de nos cœurs, de nos âmes, de nos yeux et nos valeurs. La Justice passe pour insensible, bureaucratique, traitant ces tranches de vies et ces personnes brisées comme de vulgaires dossiers, des numéros. Les familles de victimes ne comprennent pas que si on refuse à un homme de sortir de prison parce qu'il y a passé suffisamment de temps pour réfléchir et changer, alors autant revenir à la guillotine. A quoi sert la prison si elle ne sert pas à protéger la société des criminels, mais aussi à permettre à ces derniers de devenir de nouveau « acceptables socialement », de ne plus être un danger pour les autres ? On peut se demander si elle y parvient vraiment. À quoi sert la prison, d'une manière générale ? À nous protéger de leurs méfaits, ou à rassembler ces personnes dangereuses dans un même endroit, pour former une sorte d'incubateur, de générateur de nouveaux criminels ? C'est un autre débat.

Jean-Claude Romand, lorsqu'il reprendra sa liberté – très contrôlée -, voyagera socialement entre ces deux rives, dans un no-man's land entre la raison et l'émotion, la clémence et le ressentiment, la main tendue et la porte qui se ferme, entre la tolérance et l'incompréhension. Il sera sans doute seul, puisque le nombre que représentera sa famille et ses amis sera sans doute famélique, et les nouvelles rencontres qu'il fera impliqueront l'évocation de sa vie avant la prison, et pendant. Il sera toujours Jean-Claude Romand aux yeux de tous, ses anciennes relations et les futures, s'il y en a, celui qui a fait ce qu'il a fait, pas celui qui essaie de faire ce qu'il veut faire. Il sera toujours définit par son passé, pas par ses projets. C'est une autre sorte de prison, sociale, qui peut parfois se révéler plus imperméable que le plus solide des murs, et plus destructrice. Quoiqu'il arrive, même s'il découvrait un vaccin ou une planète inconnue, sa peine de prison ne s'arrêtera pas lorsqu'il aura quitté sa détention. A sa mort, on reparlera exclusivement de celles qu'il a causé, et sans doute au-delà.

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