Yves Bonnefoy, passeur considérable

Quelle tristesse ce soir ! Je n'aimais pas toujours tout de la poésie de Bonnefoy. Mais ce qui est certain, c'est qu'il fut l'un des plus grands traducteurs de notre temps, notamment et notoirement le traducteur d'un des plus grands poètes de tous les temps, Shakespeare. C'est par Bonnefoy, et nul autre, que nous autres français sommes revenus à Shakespeare.  « Time is out of joint  ». « Le temps est hors de ses gonds ». Peut-être mesurera-t-on un jour la portée, à la mesure de l'importance décisive qu'elle eut pour des philosophes et des penseurs comme Deleuze, comme Derrida surtout (pour l'un dans sa réinterprétation critique de Kant, pour l'autre dans sa relecture intempestive de Marx, et l'on sait combien Marx fut lui-même un grand lecteur de Shakespeare). Yves Bonnefoy le savait, mais n'en disait rien, lui si modeste, acharné à la seule tâche d'élucidation de la vérité sensible de notre existence qu'il s'était fixée, et qui se situait plutôt dans le sillage de la pensée de Merleau-Ponty - mais la repoussait dans ses retranchements, arrachant par les moyens de la poésie la chair, le thème de la chair et de la présence incarnée à la question du sens et du sens de l'être. Etre incarné, pour Bonnefoy, c'était toujours faire l'épreuve du non-sens qu'est une vie incarnée et par conséquent mortelle, vouée à inventer son sens plutôt qu'à le retrouver ou le fonder. « Et que la mort / Déjà dit non à toute métaphore ».

Puis, Bonnefoy, reste l'un de nos plus grands critiques d'art, mieux: l'un de ceux qui nous aura initié à ce que, dans l'art, il y a de plus risqué et d'historiquement audacieux. Ce qu'il y a de risqué et d'audacieux dans l'inquiétude de l'art baroque d'abord, et je pense évidemment à cet immense ouvrage d'histoire de l'art: Rome, 1630, avec des vues abyssales sur le Caravage ou même le Bernin, quand ceux-ci perdent la foi non plus seulement dans Dieu, mais dans le monde même. Dans la noirceur absolue de Goya ensuite, dont les peintures noires révèlent un sens historique dévoilé sur fond de monstrueux non-sens, de violence insensée, de guerre sans nom: la première guerre d'Espagne, la guerre napoléonienne en Espagne qui vit, déjà, la fin de la guerre conventionnelle européenne. Enfin, dans le « cœur infirme » de Rimbaud, ce poète qui -  après le doute shakespearien déjà - s'enquéra, aux confins d'un immense dérèglement de soi et de tous les sens, de la pleine dimension de la crise de la sensibilité amoureuse moderne: si l'on ne pouvait plus croire en l'amour, il fallait donc le réinventer, comme l'être, comme la présence. De Rimbaud, Mallarmé disait qu'il fut un passant considérable. Je crois que l'on peut dire qu'Yves Bonnefoy fut, pour toutes ces raisons, de notre temps, un passeur considérable.

J'avais eu la chance de m'entretenir avec Yves Bonnefoy au sujet de Rimbaud, à l'occasion de la parution d'une version augmentée de Notre besoin de Rimbaud. C'était en 2009 ... dans le magazine Têtu. Car toujours généreux, attentif à l'inédit et acceuillant à la surprise, Yves Bonnefoy ne faisait cas d'aucune convention, d'aucune convenance. J'aurais tant voulu pouvoir l'interroger encore, entendre sa voix, en cette année des quatre cent ans de la mort de Shakespeare, sur les rapports de Shakespeare et de la foi en ce monde, sur les rapports de Marx et Shakespeare aussi. Hélas, il était déjà trop malade et fatigué. Je reproduis donc ici l'entretien sur Rimbaud, qu'il avait eu la générosité, là encore, de reprendre dans L'inachevable, ce grand recueil critique sur la puissance d’inquiétude de la poésie moderne. On y entend un peu de sa voix sinueuse, hésitante, mais toujours prompte à déceler les basculements, les bifurcations les plus risquées d'une vie, de ce qui fait la vraie vie, celle qui vaut d'être vécue et qu'incarne seule au fond, peut-être l'aurait-il dit ainsi avec Proust, la littérature - en tout cas à ses yeux sans nul doute, la poésie. 

Le poète  Yves  Bonnefoy,  également  critique,  traducteur  de Shakespeare  et professeur  au Collège  de  France,  vient  de  publier  une version, augmentée,  d’un magnifique  livre  consacré  à Rimbaud.  Il  ne revient  pas seulement  sur  la  véritable révolution  que  Rimbaud  a  imposé au langage,  mais consacre  aussi  de  sublimes  pages à  l’enfance  du  poète, ses  rêves,  sa  volonté de bonheur  et  d’inconnu,  de  «  dérèglement de  tous les  sens  ».  C’est  là  que Rimbaud  aurait  rencontré la  question  de  la poésie,  aussi  bien  que  celle  de  la sexualité.

Faut-il,  quand  il  s’agit  de  Rimbaud,  interroger  son  œuvre  comme  autant  de « fragments d’autobiographie »  ?

Oui, il  est  tout  à  fait  essentiel  de  comprendre  que  Rimbaud  n’a  pas  écrit  de « textes », comme Mallarmé  ou  même  Baudelaire:  de  textes, c’est-à-dire des objets verbaux, supposés valoir  parmi d’autres  de  même  sorte  dans  l’histoire d’une  littérature.  Même dans  les Illuminations, qui semblent se  refermer  sur quelques  lignes  souvent énigmatiques,  pour  se prêter  ainsi  à  des interprétations diverses,  il  faut  une  fois  encore écouter  les  questions que  Rimbaud  se  pose  à lui-même,  avec inquiétude,  parfois angoisse,  dans  des  mots  qui n’ont  d’autre fin que  de  l’aider  à  penser  alors  avec les moyens  de  la  poésie,  figures  ou images.

Mais  je  ne  parlerais  pas  pour  autant  de  fragments  d’autobiographie, car  ce serait donner l’impression  que  Rimbaud  se  prend  pour  objet d’observation, d’interprétation.  Ce  qu’il fait, ce  qu’il a  toujours  fait, c’est  attendre  de  sa  parole qu’elle  modifie  ce qu’il  est, qu’elle  lui donne  plus  de ressources,  de  force, même  davantage  d’être.  Et  il cessera d’écrire  dès  qu’il  en  viendra  à  croire, à tort  peut-être, que  cette  transmutation de  soi  ne peut  plus  se  faire.

La  poésie  de  Rimbaud marque  une  césure, une  crise dans  la  sensibilité  moderne, dans  le  rapport  au langage... 

Ce  travail  sur  soi, c’est  bien,  en effet,  un  nouveau  rapport  au langage, puisqu’il ne s’agit plus de dire, ou  d’analyser  un sentiment,  une  pensée, perçus comme antérieur  à cette expression,  mais  de  produire des  façons  d’être  au  moyen d’un travail  sur  les mots, devenus  objets d’expérimentions  sur  la  vie autant  que  sur eux-mêmes.  Par exemple, quand Rimbaud  veut « se  faire  voyant », il  cherche  à soumettre  la  parole  à  ce bouleversement qu’est l’association  des  voyelles  et des couleurs,  laquelle fait  entrer  le noir  ou  le  vert  ou le  rouge  dans le  vocable pour  y  bousculer  la notion  qu’il  porte  et ainsi désorganiser  le discours traditionnel.  Personne  n’avait écrit  comme  cela.  Et personne non  plus  n’avait perçu, ressenti, comme  cela.  Si  bien que  Rimbaud  pouvait estimer  que  cette nouvelle façon  d’écrire  allait  libérer un  rapport au  monde, plus instinctif, que  ce discours  refoulait ; et  rendre  ainsi  l’homme  et  la femme  à  leur possible « vraie vie ».

La  crise  de  la  sensibilité  moderne  dont  témoigne  Rimbaud  serait-elle, avant  tout, une  crise de  la  sensibilité  amoureuse  ?

Assurément.  Rimbaud  est  tout  entier  sur  ce  plan. Soleil  et  chair, son   premier grand poème, est un hymne  à  l'amour  universel,  compris comme indissolublement  union  des âmes  et  satisfaction  des sens  ; et  très vite  il  va s'indigner  du  désastre  qu'a subi l'Occident  quand  le  christianisme  a dissocié ces deux  composantes  de  l'être au  monde. C'est  pour  cela  qu'il  s'écrie: « L'amour  est  à réinventer ». 

En  quel  sens  l'homosexualité  est-elle  liée,  chez  Rimbaud,  au travail  poétique  ?

L'homosexualité  chez  Rimbaud  doit  être comprise dans sa  relation  avec  sa vocation poétique.  Le but de  la  poésie  est  de  dégager  le  rapport  au  monde  et à  la  vie  du  voile de  généralités  et d'abstractions  qu'a  jeté sur  eux  notre pensée par  concepts,  et  sa méthode est  de  dénoncer pour ce  faire  les  idéologies  qui découlent  de  cette  lecture appauvrie.  Et comme  la  condamnation  de l'homosexualité  est  une  de  ces  idéologies, Rimbaud  se ressent,  à  bon  droit, poète,  en  assumant cette  façon  d'être.  Il  comprend,  d'instinct,  que ce  qui passe  pour  une  déviance  peut  et  doit être employé  comme  un  levier  pour renverser le  fatras  d'aliénations  et  d'erreurs  qui  voue  au  malheur la  société.

Mais  pour  autant  il  ne  le  fait  pas  par  une  déclaration  publique  qui  le reconduirait  au plan  d'un débat  d'idées,  car  il  a  d'abord  à  vivre cette assomption  en  lui-même,  en  se délivrant  des préjugés et  des  interdits  que  son éducation  a  imposés  à  son  cœur  en  cela « infirme ». Et ce travail  n'en  est que plus  poésie,  car  il  doit  se  faire  au  plus  intime  de sa  pensée,  de  son imagination,  de  ses perceptions,  ce  qui  se  joue donc  dans  sa  parole, qui d'ailleurs  parlera  du coup de  façon  directe  et profonde  à  d'autres  que  lui,  ses proches.  C'est  une  lutte  qu'on  peut bien dire  héroïque,  une  part de  la  tâche de ces  « horribles  travailleurs »  qu'il  salue  dans  sa  lettre  dite « du  Voyant ».

Quelle  fut, en ce sens, la  nature  de  son  rapport  à  Verlaine? 

Celui-ci  est  poète, mais  faible  et  inconséquent,  et  ne  se  retrouve  homosexuel, certains jours, que pour  la  seule  satisfaction  de  ses  sens.  Et  Rimbaud, qui l'estime,  lui  demande, entre  autres choses, de  faire  comme  lui  de  son homosexualité  un  moyen  de  la  vérité,  et de  rénovation de  la société, en échange  de  quoi  il  s'engage  à  le  rendre  à  son  « état primitif  de  fils  du  soleil ». Verlaine comprend mais n'est  pas  assez fort  pour  suivre,  d'où les  heurts,  les malentendus  et  les admirables pages  de Vierge  folle  où  Rimbaud  fait parler  son ami  en  s'identifiant  avec  lui.

Notons  ceci.  Rimbaud  parle  de  « charité »  quand  il  tente  d'inculquer  à Verlaine ce  que j'ai  dit  de son héroïsme.  La  vraie  charité  est  bien, en  effet,  ce  qui oblige  l'autre  à grandir.  Mais  on  voit en ce point  un  autre  aspect  de l'assomption  de  l'homosexualité  par lui. Dans  sa précédente  tentative de bouleversement  de  l'orthodoxie  morale  et  sociale,  la désorganisation  des  mots, il  avait  abouti  à des  hallucinations, c'est-à-dire  à  la  solitude, ce  qui  faussait son  jugement  sur  les  autres,  et  en particulier  les  femmes  qu'il  en  venait à railler  et  même  injurier, alors  qu'auparavant  il  les  voyait correctement,  comme des victimes  de  l'état  présent  de  la  société,  qui  demain pourraient  être des partenaires dans le  travail  poétique.  Maintenant,  dans  son rapport  à  Verlaine,  il a  rétabli  le contact avec ces  autres,  et  l'homosexualité est donc  déjà  pour  lui un retour  à  la  vie  sociale.  Ce qui ne signifie  pas  que  le lourd  fardeau  de contraintes, d'inhibitions  qui  pèse  sur  lui  depuis l'enfance  lui permettra  d'aller plus loin sur  cette  voie.

 

 

 

 

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