Raphaël Enthoven, Elisabeth Badinter et Mediapart

Je ne veux pas m'attarder ici sur le procédé rhétorique fallacieux de l'auteur. La rhétorique lui donne un nom: c'est une restrictio argumentati. Si ce procédé est fallacieux, s'il constitue, comme le disent les logiciens anglais, une "fallacy", une faute logique autant qu'une forme de falsification, c'est bien entendu que l'auteur de ces lignes entend moins convaincre un adversaire (ici la rédaction de Mediapart) que d'en triompher de manière faussement éclatante. Passons aussi sur tout ce que cela peut avoir de puéril, et sur l'ambition de l'auteur , comme on sait, d'être le plus beau des beaux parleurs de Twitter.

 

Venons-en plutôt à la conclusion, aux dernières lignes de l'auteur, qui tombent comme un couperet et un verdict. En effet, l'auteur de ces lignes ne se contente pas, au moyen d'une procédé rhétorique fallacieux, d'écarter tous les faits (Elisabeth Badinter prend d'une part des positions avancées dans la lutte contre l'islamisme mais, d'autre part, ne prend pas position sur les contrats qui lient Publicis à l'Arabie Saoudite). Ayant évacué d'un revers de main les faits (ce que fait et ne fait pas Elisabeth Badinter), il suffit alors à l'auteur de conclure que, si la rédaction considère moins les faits qu'autre chose, c'est que cet autre chose, c'est ce qu'est Elisabeth Badinter.

 

Elle est riche, nous dit l'auteur. Première remarque: l'auteur ne s'appuie en aucun cas sur l'article de Mediapart pour pouvoir avancer que si cet article met en lumière des faits, c'est par ce qu'il entend pointer du doigt la richesse d'Elisabeth Badinter. Il en va ici de ce que la psychanalyse nous appris à reconnaître comme un mécanisme de projection. L'auteur imagine et suggère ici que l'article de Mediapart questionne moins l'inconséquence des faits et gestes d'Elisabeth Badinter, qu'il ne met en question la personne d'Elisabeth Badinter. Si Mediapart s'interroge sur Elisabeth Badinter (et non sur ses faits et gestes), c'est que la redaction de Mediapart est elle-même anti-riche. Pour l'auteur, l'article de Mediapart remet en question Elisabeth Badinter pour ce qu'elle est, que parce que la rédaction de Mediapart est elle-même habitée par une hostilité aux riches.

 

Pourquoi pas, si l'auteur s'en tenait là (mais ne mettait de fait lui-même à découvert son inconscient, dont les contradictions performatives accumulées sont autant de symptômes) ? Mais l'auteur va plus loin encore. Si l'article de Mediapart remet en question Elisabeth Badinter pour ce qu'elle est, à savoir riche, c'est aussi pour autre chose. Quoi ? L'auteur ne nous le précise pas, mais nous le suggère en nous abandonnant à une associations d'idées dont il nous laisse la responsabilité. Chacun, bien entendu, pourra décrypter quel est le sens de cette suggestion et de cette association d'idées, dont on sait trop, hélas, qu'elle a, en Europe et ailleurs, un enracinement culturel et historique dans nos pensées et habitudes de langage. Si donc l'article de Mediapart remet en question la personne d'Elisabeth Badinter (ce qu'il ne fait pas, il s'interroge sur les faits et gestes d'Elisabeth Badinter), c'est qu'il pointe insidieusement du doigt sa richesse, mais aussi sa judéité. Autrement dit, la rédaction de Mediapart n'est pas seulement habitée par une hostilité aux riches, mais également travaillée par des pulsions antisémites.

 

L'auteur, qui est un peu lâche en dépit de ses protestations de bravoure sur Twitter, ne prend évidemment pas la responsabilité de l'écrire en toutes lettres. Comme je l'ai dit, il abandonne cette responsabilité aux lecteurs (et il suffit de lire les commentaires qui suivent sa publications: nombre de lecteurs mordent sans plus de précautions à l'hameçon empoisonné de cette association d'idées). Mais, comme il est coutumier du fait, prenons sur nous la responsabilité d'écrire en toutes lettres ce que l'auteur se refuse à écrire : tout comme il avait, auparavant, accusé, pêle-mêle, Mediapart, des acteurs de l'Observatoire de la Laïcité, et la France Insoumise d'avoir intellectuellement armé l'assassin de Samuel Paty, et d'être autant d'"islamo-gauchistes", il accuse sournoisement la rédaction de Mediapart d'antisémitisme (là encore, il n'est pas à son premier coup d'essai: les gilets jaunes et la France Insoumise n'ont pas été autrement traitées).

 

Je ne forcerai pas le trait, en écrivant que l'auteur s'imagine sans doute qu'Alain Soral est l'imam caché de la rédaction de Mediapart. Je relèverai simplement la mobilisation et l'exploitation d'affects et d'une mémoire traumatiques: celle des français, légitimement traumatisés par l'odieux assassinat de Samuel Paty (et une série d'attentats terroristes effroyable). Mais aussi celles des européens en général, et de nos concitoyens juifs en particulier: l'horreur de la Shoah. Il s'agit rien moins de mettre en branle, dans tout ceci, ce que Freud appelait la communication des inconscients, pour interdire toute réflexion consciente et argumentée.

 

Conclusion, donc: l'auteur ne cherche pas seulement à briller, et triompher d'un adversaire. On l'a dit: ce ne serait que puéril. Mais il cherche également à anéantir son adversaire. En le flétrissant moralement non pour ce qu'il fait, mais pour ce qu'il est supposé être, il cherche rien moins qu'à l'exclure du champ de la discussion publique, et interdire toute discussion publique en général. Il fait donc de la rédaction de Mediapart, au sens quasi-schmittien du terme, non plus un adversaire mais un ennemi. Et ce serait ainsi la rédaction de Mediapart qui représenterait une menace existentielle pour les valeurs de la discussion démocratique.

 

Comprenne qui pourra.

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