Myriam Aït-Aoudia : « Revenir au cas algérien : comprendre notre monde actuel ».

Il y a 5 ans, les printemps arabes bouleversaient le monde. Mais, il y a 25 ans, une crise d’une extraordinaire intensité éclatait en Algérie. L’histoire de cette révolution, avortée et oubliée, est malheureusement riche d’enseignements: printemps arabes, islamisme et démocratie, guerre civile, terrorisme, tout y reconduit à notre présent. Entretien avec Myriam Aït-Aoudia.

 

Que s’est-il passé de si inédit en Algérie durant les années 80-90, bien avant les printemps arabes ?
En 1988, des émeutes éclatent à Alger, et s’étendent très vite à plusieurs villes du nord du pays. Surtout, ces émeutes, liées à la crise économique et sociale, prennent progressivement un caractère politique lorsque de nombreux groupes se mobilisent en soutien aux émeutiers. Et cette contestation qui se généralise débouche, de manière assez inattendue pour les acteurs au pouvoir, comme pour les opposants, sur une réforme constitutionnelle et la remise en cause du parti unique. Il faut prendre la mesure de ce que représente alors l’événement : c’est la première fois que, dans la région et le monde arabe en général, un régime autoritaire s’effondre en quelque mois de manière imprévisible et non contrôlée et donne naissance à un véritable régime multi-partisan. En effet, l’armée laisse faire, et se retire des instances du FLN dès 1989 : par là, elle met de facto un terme au règne du parti unique, comme à son intégration à toute instance partisane. D’autre part, dans le cadre d’une constitution et d’une législation libérale, des dizaines de partis sont créés, sans que les mobilisations et les diverses actions partisanes ne rencontrent non plus d’entraves administratives. Surtout, ces nouveaux partis sont créés dans une forme d’improvisation. Même si le pouvoir repousse les élections municipales à juin 90 pour laisser aux nouveaux partis le temps de s’organiser, les opposants historique au régime (le RCD, le FFS, mais aussi le FIS, dont nul ne songe alors à contester la légitimité) vont mener une expérience démocratique inédite dans le monde arabe : l’expérience du pluralisme, puisque ces partis ne sont pas des partis satellites du FLN, mais de véritables opposants. On a donc à faire non plus à une simple libéralisation dans le cadre d’un parti unique, mais à une démocratisation du régime lui-même.

Quelles en sont les conséquences dans la région ?
La manière dont cette expérience est menée va constituer un véritable modèle pour tous les opposants démocrates ou mêmes islamistes dans la région. On assiste alors à une effervescence démocratique d’une intensité telle que l'Algérie, et d’une certaine façon le monde arabe jusqu’au printemps 2011, n’en connaîtra plus par la suite. Mais cette expérience remet en cause l’idée d’une démocratisation maîtrisée, contrôlée par le pouvoir, et surtout, cette expérience apparaît déjà comme un processus aléatoire, hautement risqué. Paradoxalement, l’armée et les islamistes jouent, en effet, un rôle majeur dans cette démocratisation. Si leurs motivations ne sont pas nécessairement démocratiques, l’armée et les islamistes sont initialement considérés comme des acteurs légitimes d’une expérience de démocratisation qui les placent dans une situation d’interdépendance, où nul ne saurait donc prévoir la suite des coups politiques et des événements. L’expérience algérienne fait donc voler en éclats l’idée d’une démocratisation nécessaire, inscrite dans l’histoire ; elle apparaît au contraire comme un processus que l’on peut dire contingent.

Quelle est, dans ce cadre, la place du FIS ?
Le FIS occupe alors une place à la fois banale et singulière. Banale, puisque le FIS est créé par des individus qui, tout comme les autres acteurs, n’ont aucune expérience partisane ou politique à proprement parler. Si le FIS apparaît, après-coup, comme une formidable machine à gagner les élections, il est d’abord le fruit de la réunion de quelques imams (une quinzaine, tout au plus) qui sont, comme les acteurs des autres partis, de véritables novices en politique. C’est-à-dire qu’il leur faut, non moins que les autres, faire l’apprentissage des règles du jeu démocratique, apprendre à rédiger des statuts, recruter des cadres, des militants, inventer des slogans, organiser des manifestations …  Comme les autres partis, le FIS doit apprendre à composer avec la situation politique, il expérimente aussi bien que les autres partis pour être en mesure de participer à un jeu démocratique qu’il a contribué à instaurer, mais dont il ne maîtrise pas les nouvelles règles, les enjeux et toutes les conséquences. Le changement est considérable; tout est à apprendre, pour le FIS comme pour les autres partis. L’on peut, sans prendre trop de risques, comparer cette situation inédite avec le passage du suffrage censitaire au suffrage universel lors de la Révolution Française. 


Il faut alors se placer dans un cadre national …
Il faut en effet imaginer ce que représente de se projeter dans le cadre d’un territoire de deux millions de km2, et de sélectionner, pour la première fois des milliers de candidats. Mais précisément, dans ce cadre national, le FIS dispose de ressources singulières. Il a pu, d’emblée, se reposer sur des réseaux caritatifs extrêmement denses. On ne peut comprendre la puissance du FIS sans prendre en compte l’activité des imams dans les années 70-80. Or les réseaux caritatifs ne constituent pas seulement un support social et matériel extraordinaire sur lequel fonder une organisation politique. L’engagement caritatif répond à la fois à des demandes économiques et sociales, et à une obligation religieuse, la « Zakat », un des cinq piliers de l’Islam qui enjoint de redistribuer une partie de ses revenus aux plus pauvres. 


C’est une forme de "populisme" ou mieux, de clientélisme ?
Ce qui constitue une forme de clientélisme (rendre divers services à la population, visiter les malades, distribuer de l’argent, etc.) correspond aussi à une véritable croyance religieuse. Ces activités caritatives constitue en effet une forme de clientélisme, mais un clientélisme particulier puisqu'il est pratiqué à ciel ouvert; il est organisé, rationalisé, assumé publiquement par les membres du parti. Le FIS créé par exemple des « commissions sociales », chargées de récolter les denrées élémentaires et d’organiser de véritables contre-marchés, les « marchés de la miséricorde » où les denrées sont vendues à moindre prix. Il fait des appels aux dons depuis les mosquées ou dans son journal. L’expérience passée des fondateurs du FIS est ici centrale. C’est ainsi que Kamel Guemazi a organisé dans les années 1980, comme imam de quartier  et ce, bien avant qu’il ne devienne le maire d’Alger et l’une des figures majeures du FIS  des colonies de vacances pour les enfants les plus démunis. Il s’agissait alors de se procurer des tentes, des cars, de dresser une liste des enfants susceptibles de partir : autant de formes pratiques de l’organisation caritative qui seront reconverties dans l’organisation politique créée en 1989.

La question des mosquées est aussi décisive …
Bien sûr, avec les cinq prières par jour qui constituent également une obligation religieuse, des imams qui animent les grandes causeries et les prêches du vendredi, le FIS, par ses imams militants ou sympathisants, dispose d’autant de lieux centraux d’interpellation. La population peut y faire valoir ses doléances, comme l’imam diffuser des appels à travers les haut-parleurs. C’est aussi un lieu d’interconnaissance et de réunion qui a déjà des allures institutionnelles : outre le prestige religieux attaché au lieu, la mosquée fait aussi office de bureau, de lieu de réunion, d’endroit où l’on peut tout simplement faire des photocopies, quand les militants d’autres partis en sont réduits à se retrouver dans des cafés ! Les mosquées constituent enfin des lieux d’interconnexion idéologique et pratique qui permettent, là encore, de se projeter à une échelle nationale. Le FIS s’est d’abord constitué à Alger, mais ses fondateurs ont su mobiliser des réseaux créés dans les décennies précédentes dans les mosquées sur quasiment tout le territoire national. Par exemple, à travers des invitations mutuelles à des manifestations, des « causeries » à caractère scientifique et théologique, Abbassi Madani, le président du FIS qui aussi professeur à l’Université d’Alger, va pouvoir tisser tout un réseau d’interconnaissances sur lequel s’appuieront, par la suite, les sections locales du FIS. Le FIS dispose donc déjà d’un support matériel, institutionnel, de projection dans un cadre national. C’est sans doute ce qui permet d’expliquer, pour partie, le caractère fulgurant de la progression du vote en faveur du FIS dans la population.

La singularité du FIS, c’est aussi son caractère religieux …
De fait, la dimension religieuse est intégrée dans le nom et le sigle même du FIS. Le FIS se qualifie lui-même de « parti de Dieu ». Il avance alors une idée assez simple, mais d’une redoutable puissance, celle de la « solution islamique ». Vous avez des problèmes, la solution est religieuse, elle est dans un retour à des formes de vie traditionnelles dont la religion est l’expression consacrée et intangible. Ce caractère intangible constitue une formidable force d’intimidation : « Tu répondras de ton vote devant Dieu ». Tout "vrai" musulman se trouve ainsi sommé de voter en faveur d’un parti qui incarne la parole de Dieu. Si ses adversaires le qualifieront, par la suite, de parti intégriste, fasciste, non-démocratique, il faut pourtant rappeler que, si le FIS est évidemment vivement critiqué dès 90-91, il est considéré comme un adversaire légitime, et non un ennemi. Personne ne songe à demander sa dissolution ou son exclusion du jeu démocratique avant 92. Le FIS  est donc légitimement partie prenante, aux yeux mêmes de ses adversaires, de l’expérience démocratique. Il est perçu comme une force légitime bien que décriée. 


Que se passe-t-il en 91-92 ?
Le FIS arrive largement en tête au premier tour des élections législatives de décembre 91, et selon toute vraisemblance, doit triomphalement remporter le second tour. Le FIS n’a pas changé, dans ses objectifs comme dans ses méthodes d’action (parfois violentes déjà), mais l’on assiste alors à une requalification du FIS. D’adversaire, il devient un ennemi, un partenaire de jeu illégitime, puisque c’est un parti accusé de mettre fin à l’expérience démocratique par les moyens de la démocratie, et qu'il peut désormais y prétendre. La confusion, du côté de ses opposants, est alors à son comble. Le FFS et le RCD, dans une immense manifestation au lendemain du premier tour, défilent sous un même slogan : « sauver la démocratie ». Seulement, là où le RCD et de nombreuses associations demandent l’annulation du processus électoral, le FFS comme le FLN réclament sa poursuite. C’est qu’en fait, deux conceptions de la démocratie s’affrontent ; il n’y a pas de consensus sur ce que veut dire démocratie. D’un côté, avec le FFS, on trouve une définition procédurale de la démocratie, qui implique de faire respecter la loi de la majorité, et donc d’accepter l’arrivée du FIS au pouvoir (le FFS croit alors qu’il pourra le contenir dans le cadre des institutions). Cela n’empêche pas le FFS de qualifier le FIS de parti « intégriste » et inquiétant. De l’autre, une définition substantielle de la démocratie, qui va au-delà de la question électorale et celle du nombre, et lie la démocratie au respect des valeurs, des minorités, et finalement de formes de vies non-négociables : comme, notamment, les rapports hommes/femmes, mais aussi la question des minorités culturelles ou religieuses. Ici, la démocratie doit défendre des valeurs, des principes éthico-politiques (1).

Mais les élections vont être interrompues par l’Etat et l’armée, et le FIS va alors basculer dans la violence armée …
D’adversaire devenu ennemi, le FIS entre alors dans la clandestinité et la lutte armée. L’on peut parler du début de la guerre civile, la population se retrouvant bientôt piégée entre la violence terroriste d’une part, et la violence d’État d’autre part. Il faut dépasser la question de savoir si le FIS a toujours prôné la violence, ou si la violence armée est une réaction à l’interruption du processus électoral. Il faut prendre au sérieux la violence des discours de ses dirigeants et les actions de ses membres, violence au demeurant parfaitement assumée. La radicalité par rapport aux normes communément partagées peut être aussi bien verbale qu'armée. Pour les forces militaires, il ne s’agit plus seulement d’affaiblir le FIS, mais de l’anéantir puisqu’il est désormais un ennemi. Le FIS dissous, il constitue alors l’Armée Islamique du Salut (AIS). Ses partisans, d’abord isolés puis confinés dans des camps dans le sud du pays, vont alors rejoindre les maquis. L’enchaînement, d’un point de vue chronologique, est tragique. Le terrorisme islamiste sera terrible. Les opérations terroristes, les massacres, les exactions de tout ordre se multiplient, l’Algérie les paiera du prix terrible de 150 000 vies. Dans ce contexte, tout bascule, l’expérience algérienne devient un contre-modèle dans la région et le monde arabe.

En quel sens ?
Il y a probablement beaucoup d’invariants qui dépassent le cas algérien. Les processus révolutionnaires en Egypte ou en Tunisie offrent nombres de points communs avec l’expérience algérienne. De fait, dans l’Egypte de Sissi, au nom d’une conception de la « démocratie militante », les Frères Musulmans finiront par être exclus du jeu politique, dans le cadre d’un coup d’État militaire et d’une répression féroce. En Tunisie au contraire, si le régime combat militairement le djihadisme et le terrorisme, Ennahda est intégré au jeu démocratique, dans lequel il cohabite avec différentes forces partisanes. Dans tous les cas, ce n’est pas tant le caractère religieux d’un parti qui définit sa place dans le jeu démocratique, que sa distance par rapport à la norme démocratique définie par les parties en conflit. Il ne s’agit donc pas d’ « éradiquer » l’islamisme radical, comme l’a soutenu dernièrement le premier ministre français. Il faut d’ailleurs rappeler que les « éradicateurs », en Algérie, ont refusé le mot même d’ « éradication », qui constituait en fait l’accusation de ceux, les « réconciliateurs », qui prônaient la réhabilitation politique du FIS et condamnaient toute lutte militaire contre les terroristes.  S’ils soutenaient un combat militaire contre le terrorisme, ceux que l’on appelait, à tort, les « éradicateurs » n’interdisaient nullement de s’interroger sur la production du phénomène terroriste, et la nécessité de le prévenir.

Justement, retrouve-t-on d’autres invariants, cette fois quant à la question du terrorisme international ?
Du fait de la guerre civile, nombres d’islamistes algériens vont alors s’exiler aux Etats-Unis et en Europe, notamment, déjà, en France ou en Belgique. En 1995, la France connaît une première vague d’attentats, qui signent l’exportation de la guerre civile à une échelle internationale. Ce phénomène d’importation et d’exportation du djihad n’a, à vrai dire, rien de nouveau. Tout au long des années 80, nombre d’algériens, sans qu’on puisse en évaluer le nombre, partent combattre au nom du djihad et de la « Oumma » auprès des afghans contre les soviétiques. Revenus en Algérie, on les surnommera les « afghans », du fait d’une tenue vestimentaire caractéristique, mais aussi  de leur formation militaire. Lorsqu’éclate la première guerre du Golfe en 1991, le FIS est d’abord pro-koweitien, hostile au baasisme de Saddam Hussein. Mais, dès l’intervention américaine au nom, là encore, de la « Oumma », l’on verra bientôt Ali Belhadj en tenue militaire, accueilli par le général Nezzar, alors ministre de la Défense, pour exiger un entrainement militaire pour les futurs djihadistes qui souhaitent partir en Irak. L’armée refuse bien sûr. Le rapport à la violence et à la lutte armée, au sein du FIS, était donc déjà parfaitement explicite. Revenir au cas algérien, c’est donc se donner, je l'espère, les moyens de comprendre notre monde actuel.

L’expérience démocratique en Algérie (1988-1992). Apprentissages politiques et changement de régime, de Myriam Aït-Aoudia, Paris, Presses de Sciences Po, 24 euros.

 

(1) Myriam Aït-Aoudia s'inspire ici du concept de « démocratie militante » forgé, en 1937, par le constitutionnaliste juif allemand Karl Loewenstein. Depuis son exil aux États-Unis, à la suite de l'arrivée au pouvoir des nazis, ce dernier cherche à tirer les leçons de l'histoire d’un système institutionnel, dans lequel un parti totalitaire concourt aux élections et accède légalement au pouvoir. Relevant l’insuffisance des mécanismes défensifs de la République de Weimar contre les mouvements subversifs, il prône une limitation et un encadrement de la démocratie pour l’armer contre ceux qui, en son sein, s’opposent résolument à ses valeurs. S'appuyant sur la sociologie de Norbert Elias, Myriam Aït-Aoudia propose d'autre part une distinction entre différentes règles du jeu démocratique. Les règles juridiques ou normatives du fonctionnement démocratique, qui encadrent l'activité des acteurs habilités à participer au jeu politique, ne sont pas séparables, en effet, de règles pragmatiques, qui mesurent les dispositions des différents acteurs au respect du sens du jeu démocratique et de ses enjeux. En découlent des affects comme la "confiance", la "méfiance", la "défiance", qui impriment une forme, un rythme, une intensité au jeu politique et démocratique comme "forme de vie" pluraliste (GLD).

 



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