Le vote de dimanche représente une opportunité historique

Je voudrais revenir — une dernière fois — sur le vote de demain. C'est un vote, un moment historique.

 

Comme le fut évidemment le Brexit en Grande-Bretagne, l'élection de Donald Trump aux États-Unis. Demain, ce sera au tour de la France de se prononcer en quelque sorte, et après que nous avons pris la mesure de la crise de 2008 aussi, sur près de trente années de néo-libéralisme, de démantèlement de l'Etat social et des politique publiques : à l'échelle nationale (un chômage endémique, l'apparition des travailleurs pauvres en France); européenne (le calvaire infligé au peuple grec et, dans une moindre mesure, aux portugais comme aux espagnols); internationale enfin (les migrants fuyant, partout, en sus des guerres, la misère économique et climatique). Mais il nous faudra nous prononcer sur trente années de dépossession démocratique qui en sont, également, le corolaire : énumérons seulement les grandes grèves de 95 et le vote référendaire de 2005, le non grec en 2015, la négociation de traités internationaux de libre-échange soustraite aux délibérations du plus grand nombre, etc.

 

Le choix, au regard des possibilités qui nous sont offertes, est désormais relativement simple. Poursuivre, avec François Fillon et Emmanuel Macron, dans la voie d'une politique néo-libérale qui après Nicolas Sarkozy puis François Hollande a conduit, en France, à plus d'aggravation des inégalités; multiplié, pour les plus exposés, les questions relatives à l'emploi, au logement, ou tout simplement aux ressources économiques et sociales minimales. Avec, dans tous les cas, des méthodes de gouvernement technocratiques (l'usage du 49.3 qui se verra prolongé dans celui des ordonnances), et un accroissement de l'encadrement sécuritaire des populations et une police militarisée (car la police et le maintien de l'ordre sont aussi devenus un marché aujourd'hui).

 

Ou bien laisser le champ d'une alternative au populisme autoritaire et xénophobe du Front National. Inutile de revenir sur celui-ci, sinon pour dire qu'il s'est malheureusement, du fait de l'abstention croissante mais également d'un sentiment d'abandon — quand ce n'est pas de trahison — de ses promesses par la gauche dite de gouvernement, adjoint le vote des classes populaires et des plus jeunes d'entre nous.

 

La candidature de Jean-Luc Mélenchon, dans ce contexte, est déjà parvenue à reconquérir une partie de ces franges de l'électorat, essentielles pour le présent et l'avenir. "C’est chez les jeunes de moins de 35 ans que le candidat de La France insoumise progresse le plus fortement (23 %, + 11 points), talonnant M. Macron (24 %) et Mme Le Pen (26 %), et il est désormais en tête dans l’électorat des étudiants (28 %). De même, il devance désormais Marine Le Pen chez les électeurs les plus modestes (1 250 euros de revenu mensuel net du foyer) : 27 %, en hausse de 11 points, se disent prêts à voter pour lui, contre 26 % à la candidate du FN" (Le Monde 19/04/2017).

 

Comme la candidature de Bernie Sanders aux primaires démocrates aux États-Unis, dont on peut penser, parier qu'elle eût été moins vulnérable que celle d'Hillary Clinton — trop représentative des manières d'être et de penser, de parler aussi de l'establishment —elle représente peut être la seule chance de rallier, dans leur pluralité, ces populations à un cadre coalitionnel démocratique et populaire, rassemblant les travailleurs pauvres, les jeunes, les femmes, les minorités, les environnementalistes. Et à même de réinscrire les demandes de ces populations dans un projet, un horizon de justice sociale. L'on peut parler, en ce sens, de "populisme de gauche", ou préférer si l'on veut une autre appellation : cette voie me semble la seule à pouvoir contrecarrer et contrarier à la fois les projets néo-libéraux qui ne feront qu'aggraver la crise que nous traversons déjà, et le populisme identitaire qui, de la droite à l'extrême-droite, menace aujourd'hui les libertés publiques et individuelles.

 

Alors, bien entendu, l'on peut avoir toutes sortes de réserves à l'endroit de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, de sa personne et de certaines de ses prises de position spontanées (notamment sur la Syrie ou la religion, entre mille autres pour mon compte). Je n'ignore pas non plus que, si Jean-Luc Mélenchon était élu, nous aurions encore bien des combats à mener à gauche. Reste que nous vivons ici et maintenant. Que nous ne pouvons raisonnablement, en France, voter Bernie Sanders (encore que des membres de sa campagne aient hier appelé à se prononcer en faveur de Jean-Luc Mélenchon, voir Le Monde du 21/04/2017). Mais nous avons du moins la chance, mince mais décisive, de pouvoir faire une différence. C'est ce qu'on appelle le pragmatisme: non pas s'accommoder du présent, mais se donner une chance de faire advenir quelque chose d'inédit. Et c'est bien pour cela que demain, les États-Unis, la Grèce, mais aussi l'Espagne, l'Italie, le Portugal, regarderont vers la France. Non parce que la France représenterait une nation exemplaire. Mais parce qu'elle sera demain le maillon où la chaîne peut rompre. Et entraîner avec elle autre chose que le choix, partout inéluctable et infernal sans cela, entre néo-libéralisme et extrême-droite.

 

"Nous sommes embarqués", et notamment embarqués dans l'histoire. Demain, il faudra donc prendre parti, parier, choisir ses risques. C'est très simple. Demain, je ne prendrai pas le risque, à court ou long terme, de tout perdre à nouveau. Quand l'on peut, à l'inverse, non pas tout gagner, mais gagner enfin. Et retrouver un peu du goût du bonheur politique et démocratique aussi.

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