Réponse à Pierre Khalfa, sur le populisme de gauche

Je voudrais longuement répondre c’est-à-dire en une fois, et une seule fois à ce qu’écrit Pierre Khalfa dans un article publié ce matin par Regards.

Cet article entendait lui-même répondre à un article (toujours publié dans Regards) au sujet de ce qu’on appelle le populisme de gauche. Il va de soi que cette réponse à la réponse de Pierre Khalfa n’engage que moi (et par conséquent ni Regards, ni Chantal Mouffe). C’est pourquoi je la publie ici.

 

1) Je noterai, en premier lieu, que Pierre Khalfa ne revient pas sur ces critiques adressées aux conceptions de Laclau et Mouffe sur lesquelles j’entendais revenir. J’imagine donc qu’il voudra bien m’accorder désormais a) que le populisme de gauche ne nie en rien l’existence ni la pertinence de la lutte des classes b) que le populisme de gauche ne constitue, pas plus, une rupture avec les acquis critiques de la pensée des années 60-70, et l’expression des nouvelles luttes démocratiques (relatives au genre, à la sexualité, à l’environnement, au racisme).

2) Ne revenant pas sur ces questions, Pierre Khalfa pose donc d’autres questions à ce texte que celles qu’il se pose lui-même. L’on pourrait dire qu’il répond à ces questions par d’autres questions, geste classique, s’il en est, quand on se trouve en difficulté sur une position. L’on fait alors mouvement, abandonnant une position perdue.

3) Mais admettons (et je l’admets, je crois aux vertus de la systématicité de la pensée, même s’il est plus d’un type de systématicité) que ces questions fassent système avec d’autres questions posées par Laclau et Mouffe. Je ne plaiderai donc pas que ce texte répondait à des questions déterminées, dans un cadre déterminé (celui d’un article de presse, dont j’avais déjà largement excédé les normes).

Il se trouve, en effet, que j’avais déjà évoqué ces autres questions que soulèvent Pierre Khalfa. Pour ce qui concerne la question du leader, j’avais rendu compte d’un colloque consacré à la pensée de Laclau, toujours dans Regards, en juin 2015. J’y écrivais ceci, au sujet de l’intervention de Leonor Arfuch, professeure à l’université de Buenos Aires et amie de Laclau : « La pensée d’Ernesto Laclau s’est élaborée dans le cadre de la lutte contre les dictatures sud-américaines, des luttes pour les droits civiques, de l’effondrement du « camp socialiste », puis des luttes, toujours en Amérique du Sud, contre l’ordre néo-libéral. Et elle ne dissimulait rien du caractère problématique du « populisme » de Laclau, qui s’était intéressé à la manière dont les mobilisations populaires, en Amérique du Sud, s’étaient montrées indissociables d’un certain investissement affectif dans la figure de personnages charismatiques (notamment Nestor et Cristina Kirchner) ». Je n’ai donc jamais passé sous silence, me semble-il, le caractère problématique de l’identification à un leader. Et, si l’on veut bien être un peu honnête, l’on reconnaîtra que cette question était, d’autre part, d’emblée contextualisée : c’est dans le cadre d’une perspective émancipatrice que Laclau s’est intéressé à cette question.

4) En quoi cette question, ainsi posée, s’articule-t-elle avec l’ensemble des positions de Laclau et Mouffe ? Là encore, il faut revenir au principe qui guide, à peu près partout, leur pensée, à savoir l’anti-essentialisme. Tout se passe en effet, dans le texte de Pierre Khalfa, comme si la notion de leader se confondait, selon une nécessité d’essence, avec l’autoritarisme.

Or, question de fait : les figures de leader ont-elles, toujours et partout, été des figures de l’autoritarisme ? Ou encore : n’ont-elles été que cela, ou toujours cela ? Pensons à Yasser Arafat. Si l’on s’en tient à l’équation cannibale de Pierre Khalfa, où leader veut toujours et partout dire autoritarisme, comment imaginer qu’un penseur aussi libertaire que, par exemple, Gilles Deleuze, ait pu écrire un texte comme Grandeur de Yasser Arafat, créditant le leader palestinien d’avoir su imposer un récit une « fabulation », c’était son mot qui rende à nouveau possible quelque chose comme l’existence du peuple palestinien, et sa dignité ?

Comment imaginer, autre exemple, qu'un penseur aussi attaché aux droits et à l'avenir de la démocratie  je veux bien sûr parler ici de Jacques Derrida que celui-ci ait pu écrire un texte intitulé Admiration de Nelson Mandela, s’il eut cru que leader voulait dire, universellement et en tout temps, autoritarisme ? 

5) Question de droit, de surplus. Un terme, une pratique, peuvent-ils être resignifiés ? C’est précisément toute la question de Laclau et Mouffe : s’il est vrai qu’on ne peut jamais absolument arrêter la signification d’un terme ou d’une pratique, que celle-ci dépend d’un système de différences et de démarcations dans laquelle celle-ci s’inscrit, il faut alors admettre qu’un terme, une pratique, ne trouvent pas leur condition de signification ailleurs que dans ce jeu de différences et de démarcations (il en irait ici, du reste, comme de la question du « eux » et du nous », où la question n’est pas de savoir si l’on peut échapper à quelque chose comme un « nous », et plus encore l’usage linguistique du « nous », mais de savoir comment l’on construit et constitue ce « nous »).

Et, en effet, s’il est vrai que, de fait, « leader » ne signifie pas nécessairement « autoritarisme », il est est possible de de penser et de s’ouvrir à la pensée de quelque chose comme un charisme « démocratique » et « progressiste ». C’est, par exemple, l’objet du très beau et récent livre de Jean-Claude Monod (Qu'est-ce qu'un chef en démocratie ?), lorsqu’il s’interroge sur la question de savoir si la défense des peuples et de leurs intérêts ne passe pas par l’émergence de leaders capables, précisément, de rompre avec le césarisme bureaucratique et anonyme des marchés, ou des institutions européennes. Je ne veux pas soutenir ici, tout comme du reste Jean-Claude Monod, que cette option soit, toujours et partout, la seule possible (je ne le crois pas, c’est affaire de conjoncture et de stratégie). Il s’agit uniquement, ici, de travailler à de se défaire de crampes et de crispations intellectuelles, qui interdisent de poser sérieusement un problème.

6) Question de droit, encore. Il se trouve, d'autre part, que l'analyse de Mouffe se veut de part en part conjoncturelle et qu’elle s’inscrit, par conséquent, dans le cadre de la démocratie représentative (et même dans le cadre, c’est le mot de Mouffe, d’une « allégeance » aux principes de la démocratie libérale). Mais, à moins que l'on ne prétende opérer une rupture totale avec la forme de la démocratie représentative, il apparaît fort difficile, pour ne pas dire impossible, de rompre, dans cadre, avec la nécessité d’une forme de délégation. L’on peut, l'on doit même, bien entendu, soumettre à un questionnement critique les formes de la délégation. Soit que, comme Chantal Mouffe, l'on réduise la délégation à un leader sous la forme, assez stricte, d’un mandat octroyé à un « primus inter pares » (comme le reconnaît du reste, Pierre Khalfa). Soit que l'on se rallie à l'idée que la délégation n'est possible que dans l'ordre d'une délégation à une forme de collectif, dans lequel seule la délibération collective a un caractère décisionnaire. Enfin, l'on peut et l'on doit sans doute ajouter des mécanismes de contrôle ou des contre-pouvoirs. Et même des contre-pouvoirs démocratiques reposant sur d'autres principes que ceux de la la représentation comme, par exemple, le référendum (sur lesquels, c'est vrai, Chantal Mouffe se montre plus sceptique et ce,  contrairement à ce que prétend Pierre Khalfa). Bref, si l’on veut à tout prix critiquer Chantal Mouffe sur tous ces points, il faut nous dire pourquoi il faut rompre, et rompre définitivement ou partiellement avec la forme de démocratie représentative. Et comment.

7) Question de droit et de fait, enfin. Laclau et Mouffe lient la question du principe d’articulation politique à celle de demandes démocratiques conjoncturelles. En effet, d’une part, à supposer même que la figure du leader soit une figure anti-démocratique, Mouffe et Laclau ne font pas du leader le seul et unique principe d'articulation des demandes démocratiques. Ce peuvent être aussi bien, en tant que « signifiants vides » selon la terminologie même de Laclau et Mouffe, un symbole, un mot d'ordre ou même une idée comme, par exemple — j’avais, me semble-il, essayé d’y insister — la justice climatique, ou le Green New Deal.

C’est, d’ailleurs ce qu’ont fort bien fait remarquer Cédric Durand et et Razmig Keucheyan, dans un article critique publié dans L’Observateur. Tout comme le remarquable article de Stathis Kouvelakis publié dans Contretemps, le texte de Cédric Durand et et Razmig Keucheyan est en effet assez rude dans ses critiques, mais écrit, également, avec une forme de respect pour la littéralité du texte de Laclau et Mouffe. C'est-à-dire qu'il est écrit depuis un point de vue authentiquement marxiste, mais ne se contente pas de brandir la question des classes sociales et des libertés individuelles comme un fétiche. Et repose lui aussi, à nouveaux frais, la question de la transformation effective des rapports de production.

Et en ce sens, Cédric Durand
et et Razmig Keucheyan sont amenés à reconnaître que le populisme de gauche, même s'il a échoué ou devait échouer, aura laissé ou laissera un legs historique indéniable : la reformulation de la question de la transformation des rapports de production dans des termes compatibles avec une exigence non pas seulement écologique, mais de justice et de souveraineté climatique. C'est-à-dire la question de l'articulation réelle des demandes économiques et sociales, et des demandes environnementales populaires. Mais Pierre Khalfa répondra peut-être qu’il s’agit, là encore, d’économisme.

On peut donc reprocher à Laclau et Mouffe l'usage de la notion flottante de « signifiant vide », mais non leur contester, puisqu’ils l’écrivent et le répètent partout, que le principe d'articulation des demandes démocratiques peut être, aussi bien qu’un leader, une idée ou un mot d'ordre.

7) Venons-en, désormais, à la seconde question que soulève Pierre Khalfa. Et faisons là aussi justice d’un on-dit. Il est vrai que Chantal Mouffe entend soigneusement distinguer populisme de droite et extrême-droite, ou même fascisme. Mais il n’est pas vrai, en revanche, qu’elle nie qu’il existe des formes de fascisme contemporain. Et qu’elle s’interdise de qualifier d’extrême-droite ou de fascistes certains régimes comme, par exemple, celui de Bolsonaro. Chacun pourra juger sur pièces en consultant les vidéos, en ligne, des universités d’été de Le Vent Se Lève, qui se sont déroulées en Sorbonne au mois de juin dernier.


8) Plus généralement, quelque peu embarrassé sans doute par le lexique d’Eric Fassin qui écrivait, ce sont ses mots, que les
fraction des électeurs populaires du Front National ne « méritent » que notre « détestation » (sic), Pierre Khalfa veut pourtant à toute force, quoi que dans un lexique plus euphémisé, interdire toute forme d’adresse et de prise en compte des revendications démocratiques de cette fraction d’électeurs. Je ne saurais dire si regagner ces électeurs à un projet émancipateur est aujourd’hui possible. Mais je reste convaincu, en revanche, qu’il est souhaitable de travailler à rallier ces électeurs. Comme il était souhaitable, plutôt que de les blâmer, les condamner, les rejeter moralement, de travailler également à gagner les Gilets Jaunes à d'autres causes que les leurs, et de tenter de construire des causes partagées. La déclaration de Maxime Nicolle à Beaumont ce week-end, s’adressant à la foule recueillie en mémoire d’Adama Traoré, et leur demandant « pardon » de n’avoir pas su, plus tôt, reconnaître dans leur combat passé le combat des gilets jaunes aujourd’hui, m’apparaît comme une réponse éclatante, et empirique, à cette question.

9) Pierre Khalfa va très loin en ce sens. Il écrit : « S’agit-il de faire des concessions à la xénophobie en reprenant à son compte certains propos sur les migrants comme certains à gauche sont tentés de le faire ? ». Mais où Chantal Mouffe (puisqu’il s’agit d’elle) a-t-elle jamais écrit, ou dit, ou chuchoté dans quelque coulisse, qu’il s’agissait de faire des concessions à la xénophobie ? Les propos de Pierre Khalfa frisent ici, à l'égard de celle qui n'est pas seulement une théoricienne, mais aussi une militante de gauche et anti-raciste de longue date, l’insulte et la diffamation. Et, en effet, quelle est la frontière qui trace une ligne de démarcation selon Chantal Mouffe, très nette sur ce point, entre populisme de gauche et populisme de droite, sinon justement la question de la possibilité de construire un nous inclusif et extensif, en lieu et place d'un nous exclusif et restrictif, constitué autour d’identités essentialisées et articulées comme des communautés religieuses ou ethniques ?

Ou alors, si ce n’est une accusation ad hominem : qui sont
donc ces acteurs qui, « à gauche », feraient des concessions au Front National ? S’agirait-il, par exemple, de tel responsable au logement de la Mairie de Paris qui signe manifestes et pétitions, et se répand en grandes déclarations humanistes, mais faisait évacuer, hier avec la police de Valls, les migrants de la Mairie du 18ème arrondissement de Paris ? Et fait évacuer, aujourd’hui avec la police de Macron, les Roms et leurs enfants de Charenton ? Il me souvient au contraire d’avoir vu, avec bien d’autres, des députés ou d’anciens députés comme Eric Coquerel ou Sergio Coronado, pour ne citer que ceux-ci, s’opposer à l’expulsion de migrants à Belleville ou Jaurès. Qui donc fait des concessions ? Et ruine les mots d’espérance et le désir des militants de gauche, en installant la trahison permanente des principes au coeur des pratiques ? Et dès lors, comment ces mots pourraient-ils encore avoir une signification et un effet mobilisateurs ? Par une force intrinsèque et essentielle à ces mots mêmes ? Mais là encore, les mots n’ont de sens et d’effet que dans un contexte, et s'ils nous engagent à transformer le contexte dans lequel ils s'inscrivent. On ne peut se payer de la fausse monnaie de ses mots si c'est pour, aussitôt, les contredire et les renier dans la pratique. Les mots importent. Mais encore faut-il que les mots engagent. 

10)
Toute concession a, en ce sens, et Pierre Khalfa a ici raison, pour effet de « renforcer » les électeurs du Front National « dans leurs convictions ». Et il s’agit donc, j’en suis d’accord, de « rester ferme dans le combat et l’argumentation contre le racisme et la xénophobie ».

Mais précisément : il s’agit d’argumenter, de convaincre, et non de blâmer. En ce sens, les mots d’Eric Fassin
ne sont pas autre chose que l’équivalent structural des mots d’Hillary Clinton, lors de la dernière élection présidentielle américaine. En qualifiant les électeurs de Trump de « paquets de gens déplorables », les mots de la candidate démocrate n’ont jamais eu pour effet que, précisément, « renforcer dans leurs convictions » des électeurs qui eussent pu être acquis au vote démocrate — si les mots d’Hillary Clinton n’avaient pas été autre chose qu’une manière de marquer une forme de supériorité intellectuelle et morale à l’égard de ces fractions des classes populaires du Midwest qui, lors des primaires démocrates, avaient pourtant choisi le bulletin Bernie Sanders (et eussent pu peut-être même voter Hillary Clinton, si elle ne s’était servi de ces mots comme d’un instrument de disqualification morale). Ne pas renforcer l’électorat populaire du Front national dans ses convictions signifie donc : ne pas céder sur ses principes, mais ne pas céder, non plus, à la haine, à la détestation et au mépris.



 

 

 

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