À propos de l'entretien d'Emmanuel Macron dans Valeurs Actuelles

On l'a dit plus d'une fois, en d'autres occasions. Mais il faut décidément, au regard de l'entretien que Macron accorde à Valeurs Actuelles, le rappeler encore. C'est une chose, par exemple, de s'adresser aux électeurs du Rassemblement National, et de faire un travail de conviction politique à partir de principes fermes et assurés. C'était tout le sens, par exemple, de l'engagement de certains ici, engagés au sein du mouvement des Gilets Jaunes pour infléchir et politiser autrement certaines de ses fractions (très minoritaires). Du reste, on a vu que ce travail s'est avéré relativement payant: je pense ici à l'allocution de Maxime Nicolle devant le Comité Adama. Et, plus largement, au fait que les questions sur l'immigration, l'islam, le voile, ont tout à fait été minorisées, pour ne pas dire neutralisées et quasiment effacées du débat public durant des mois, en dépit des tentatives du même Emmanuel Macron, dès le 10 décembre puis lors du dit "grand débat", pour réintroduire ces thèmes.

Mais c'en est une autre — et à mes yeux, la différence est de taille — que de s'adresser aux rédacteurs et lecteurs de Valeurs Actuelles, dans les colonnes de Valeurs Actuelles (ou de tout autre média d'extrême-droite). Cela vaut pour Emmanuel Macron comme pour d'autres.

1) Question de droit, question de principe d'abord : cela signifie, bien entendu, conforter politiquement ces interlocuteurs, ces lieux et ces thèmes mêmes. Autant le dire franchement, je ne suis pas pour l'interdiction et la censure, sous quelque forme que ce soit, de ces lieux comme de ces interlocuteurs. Et au risque de heurter certains: y compris celle d'Eric Zemmour sur CNews. Je reste convaincu qu'il faut chercher à convaincre, et que le combat doit donc rester de part en part politique. Et en effet, aucune loi, aucune disposition législative et judiciaire n'a en ce sens, fait la preuve de son efficacité depuis les 40 dernières années que le Rassemblement National et le racisme occupent le devant de la scène politique (et l'occupent même de plus en plus largement et frontalement). Mais cela n'interdit pas, exige même au contraire une opposition politique frontale, a minima un travail de repolitisation, y compris à l'égard de positions de parole qui tendent à devenir hégémoniques dans l'espace médiatique et public. En ce sens, l'appel des Gilets Jaunes à manifester devant CNews ce samedi me semble salutaire. Et tant pis pour ceux qui jugeaient, ou jugeraient encore ce mouvement "populiste", comme un mouvement anti-médias et haineux. On voit aujourd'hui de quel côté était l'attachement aux valeurs démocratiques d'égalité et de justice sociale, et la lutte contre le racisme. Et également : le sens, l'acuité politique.

2) Question de fait, d'efficace aussi. S'adresser à ces interlocuteurs, c'est s'adresser à des interlocuteurs si convaincus — pour ne pas dire si fanatiques —, si armés et bardés de toutes sortes d'argumentaires plus ou moins fallacieux et pré-établis, que c'est évidemment peine perdue. Quant aux lecteurs ou spectateurs de ces médias d'extrême-droite, ils sont fort peu nombreux (car enfin Valeurs Actuelles, Causeur, etc., ce n'est pas même CNews, et encore moins Fox News). Des lecteurs et des spectateurs eux-mêmes souvent si fanatisés que la dépense de travail de conviction me semble, en ces lieux, tout à fait vaine. Surtout, parler dans ces lieux, avec des gens aussi convaincus, c'est aussi se laisser, et laisser encadrer son discours dans les limites massives que constituent des dizaines et des centaines d'autres colonnes, d'autres pages, d'émissions adjacentes, qui feront inéluctablement écran et barrage contre toute tentative d'ébranlement et de subversion. On n'ébranle pas ainsi, de l'intérieur, les colonnes d'un temple ou d'un mur sauf, précisément, à d'abord faire sonner des clairons du dehors. C'est-à-dire, convaincre et engager massivement, par exemple, les classes populaires dans un projet de justice sociale, raciale et environnementale.

Ce n'est évidemment pas la stratégie et la voie que prend Emmanuel Macron dont on voit, avec cette intervention dans Valeurs Actuelles, que son "grand débat" était avant tout un "débat" avec, et même en direction de l'extrême-droite. Quand, bien entendu, et à l'inverse, il "concerte" les syndicats, mais ne négocie jamais. Et qu'il ferme, plus violemment encore, la porte aux Gilets Jaunes et aux mouvements de lutte contre le changement climatique. C'est en ce sens que les nouvelles grèves pour le climat, puis la grève du 5 décembre pour les retraites et le service public s'annoncent comme des dates, et des mobilisations populaires décisives et déterminantes.

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