Couvre-feu militaire et confinement sanitaire

Couvre-feu et confinement : une mise à distance de notre présent confiné à partir d'un retour d'expérience de couvre-feu en Palestine.

Au début du confinement, j’ai eu envie de ressortir ce vieux texte écrit dans une période… de confinement. C’était en 2002, en Palestine, à Naplouse sous couvre-feu : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00548035/document 

 Au tout début du confinement, l’ambiance générale (les rues soudainement vides, l’appel du soleil par la fenêtre, une certaine qualité de silence et une forme d’inquiétude) m’a poussée à me remémorer ces moments et ce que, tout aussi spontanément, nous avions à l’époque mis en œuvre pour nous adapter à cette « fatalité » qu’est l’obligation de rester chez soi, pour une durée indéterminée, dans un rythme à trouver qui bouscule nos routines habituelles.

Faire la cuisine, blaguer, danser, chanter… essayer de trouver un rythme aux journées, inquiétude devant l’éventuelle prise de poids (tout en continuant à faire abondamment la cuisine).

 Beaucoup d’éléments rapprochent ces moments de couvre-feu militaire et ce confinement sanitaire : il s’agit des tactiques mises en œuvre pour gérer le flux et le passage du temps. Pour trouver un sens à ses journées (plutôt que de suivre un emploi du temps routinier et défini à l’avance).

Une tension entre l’envie de produire, « d’en faire quelque chose », et des sentiments de malaise, de failles et d’angoisse que la situation révèle, que nous pouvons aussi laisser résonner en nous. Écrire, produire « ne pas se laisser aller » vs ralentir, réfléchir, (re)prendre le temps.  

D’autres éléments rapprochent les deux situations. Il y a, dans les deux cas, celles et ceux qui vont au charbon, et celles et ceux qui restent chez elles / eux. En Palestine, l’équipe de soignant.es, médecins, psychologues français et palestiniens avec qui je vivais se déplaçaient en ambulance pour rendre visite aux gens chez eux, dans les hôpitaux, tant que les blindés israéliens les laissaient passer. D’autres restaient à faire la cuisine, ou à tourner en rond et très vite, nous avons tenté par tous les moyens de déjouer les règles que les Israéliens nous imposaient. On désobéissait, on prenait aussi des risques pour se retrouver, on se sentait un peu des héros.

Et c’est là que tout change. Pour celles et ceux qui ne peuvent pas, ou plutôt ne doivent pas sortir, il ne s’agit pas aujourd’hui de se plier à l’arbitraire d’une occupation militaire – même si cette mesure a été appliquée par un gouvernement que l’on déteste.

« Nous sommes en guerre », nous dit le gouvernement. L’ennemi ? Un virus mondial. La solution ? Le couvre-feu. « Restez chez vous ». C’est légitime. C’est nécessaire, c’est vital. C’est pour notre survie à tou.tes. Mais... nous ne sommes pas en guerre. En guerre, le couvre-feu est imposé par une puissance militaire occupante. Sortir de chez soi, prendre des risques peut être une modalité de résistance à l’occupation, une manière de se réapproprier un espace confisqué et de contester une modalité coloniale de gouvernement.

 Je sais que le confinement sanitaire n’est pas l’occupation militaire, ni la guerre. Je sais que nous ne sommes pas en lutte contre un ennemi invisible mais dans une situation de transformation du vivant où les modes de production capitalistes ont joué avec nos vies. C’est contre cela que nous nous devons de résister.

Je sais que la résistance à nos ennemis (notre gouvernement irresponsable, les modes de gestions capitalistes de la santé et de nos vies) doit s’organiser de chez nous, et que nous avons des moyens, heureusement, pour le faire.

Je ressens que résister, cela veut dire ne crier sur personne, ne culpabiliser personne. La responsabilité collective est l’affaire d’un collectif et notre ennemi se moque bien de nos vies : il a peur de notre capacité d’organisation. Je ressens que dans notre situation, sortir, prendre des risques pour soi et pour les autres, ce n’est pas entrer en résistance contre un ennemi, c’est jouer le jeu de nos ennemis.

J’aimerais vous demander à vous, ce que vous inspire cette comparaison entre couvre-feu militaire et confinement sanitaire ? Peut-être qu’à plusieurs, en prenant le temps, nous pourrons écrire quelque chose de bien ?

VB, membre du collectif GJ Enseignement Recherche

 

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