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Bonjour à tous, Défi en ces temps de relatif désœuvrement : chaque jour, je posterai ci une nouvelle à lire. Je ne parlerai pas de confinement, promis ! N'hésitez pas à commenter, à donner votre avis... Un thème général : les objets. Bonne lecture !

UN. Une conférence particulière.

Premier extrait de la conférence de Mr Hendricks donnée à l’École Supérieure du Design Qualitatif de Paris, Septembre 2030.

 

Dans l’amphithéâtre bondé les étudiants s’agitent : depuis plus d’une demie-heure ils attendent la venue d’un conférencier, le célèbre Mr Hendricks, premier homme à avoir consacré la plus grande partie de sa vie à la réparation des objets. Auteur d’une multitude d’ouvrages théoriques, cette icône du design a su justifier sa démarche novatrice pour l’élever au rang de discipline enseignée dès la première année dans toutes les grandes écoles de design du monde.
Laura, comme tous les étudiants, est dépitée ; allait-elle enfin rencontrer Mr Hendricks, son héros, son modèle, ou bien la conférence avait-elle été annulée ?
Alors que le doute commence à s’emparer d’elle, un orateur s’avance, micro en main, sur l’estrade :
Bonjours à toutes et à tous, commence-t-il. Vous le connaissez pour avoir lu ses oeuvres, vous allez maintenant pourvoir l’entendre et peut-être même échanger avec lui… Je suis très honoré de vous présenter… Mr Hendricks !
Un vieillard s’avance, claudiquant, la main tendue pour saisir le micro. Des applaudissements retentissent, qu’il arrête d’un geste de la main.
Merci à tous, et — subitement, le vieil homme semble se transformer sous les yeux étonnés de Laura pour ressembler à un jeune étudiant pris en faute — je vous demande de bien vouloir m’excuser pour mon retard.
Malgré la distance, chacun peut apercevoir le regard rieur, brillant de malice de Mr Hendricks. Des rires éclatent que l’homme semble apprécier un instant avant de reprendre la parole :
Jeunes gens, comme je me plais à le répéter souvent, l’objet, le bel objet, ce micro que je tiens en main par exemple, est conçu pour une fonction. Jadis, il y a bien longtemps, avant votre naissance, lorsque l’objet ne remplissait plus cette fonction pour laquelle il avait été conçu, on le jetait… — un long murmure désapprobateur secoue la salle — ce qui, heureusement, et un peu grâce à moi il faut bien l’admettre, n’est plus le cas aujourd’hui. On le jetait, mais avec tristesse : il n’y avait pas, comme maintenant, un autre objet plus tentant à s’offrir qui aurait pu apaiser la peine de sa disparition. On ne pouvait alors que dépenser de l’argent pour racheter la même chose, exactement, mais sans les mille petites marques laissées par l’usage, les traces d’une partie de vie commune. Qu’est-ce qui avait bien pu advenir pour que l’objet ne soit plus en mesure de remplir correctement sa fonction ? Était-ce la preuve d’un manque d’attention ou bien d’entretien ? Une conception défaillante ? Pour le savoir, j’avais pris l’habitude d’interroger longuement les propriétaires avant même de commencer à étudier l’objet cassé qu’ils m’apportaient. Pour chaque cas, je prenais des notes, que je gardais précieusement. Aujourd’hui, je vais vous donner lecture de l’une d’entre elles, parmi les premières.

Mr Hendricks sortit de sa poche un papier jauni qu’il déplia sur le pupitre qui lui faisait face. Il chaussa ses lunettes et commença sa lecture. Laura ne pouvait pas détacher les yeux du personnage qu’elle voyait rajeunir de minute en minute : arrivé sur la scène avec une démarche de centenaire, il avait en passant la main sur sa feuille de papier froissé des airs d’adolescent attardé. Elle ferma les yeux pour mieux se concentrer sur le discours de Mr Hendricks.

 

Voici ce que j’ai noté de ma consultation du huit septembre quatre-vint-quinze : « Mme S., visiblement éprouvée, vient me consulter en urgence. Elle est accompagnée de son Aspirateur Traineau, acheté il y a trois ans selon ses dires, sujet de toutes ses inquiétudes. De couleur rouge, bien brillant, celui-ci semble en pleine forme, pourtant Mme S. se plaint du fait qu’il refuse de se mettre en marche depuis plusieurs jours. L’interrogatoire de Mme S., très inquiète, me permet de découvrir que l’Aspirateur a tout d’abord connu une longue période de ratés à la mise en route qui, bien qu’ils l’aient inquiétée, ne l’ont pas conduite à venir consulter immédiatement.

Je cherche toujours à connaître l’historique de mes patients avant de me lancer dans un examen plus approfondi ; l’expérience m’a prouvé combien la connaissance du sujet peut éviter de démarches inutiles. Ainsi, j’interromps rapidement le discours de Mme S., lui expliquant que ma tâche est de soigner les objets, pas leurs propriétaires. Elle se plaint qu’il n’existe personne pour prendre en charge sa souffrance, ce que je ne peux que déplorer. Il est vrai qu’on attache aujourd’hui bien peu d’importance aux personnes en détresse au regard de la richesse des soins que l’on est en mesure de prodiguer aux choses. Mais les objets sont des biens précieux, difficiles à fabriquer, gourmands en ressources, alors qu’il est si facile de donner naissance à un être humain !

L’examen du jeune Aspirateur ne m’apprend pas grand-chose durant mes premières observations ; à la palpation le sac présente quelques nodules non pathologiques qui ne justifient en rien l’état non fonctionnel de l’appareil.

Après avoir ôté le carénage maintenu par quatre vis à tête hexagonale de type Parker, j’accède au moteur que je nettoie au pinceau de 38. Par acquis de conscience, je change le filtre qui me semble pourtant en état d’usage.
D’expérience, je soupçonne une dissection filaire au niveau de l’enrouleur, dont je fais part à Mme S. :
- Mon Dieu, dit-elle, c’est grave?

Je tente de la rassurer :
Écoutez, il est encore trop tôt pour le dire, mais généralement il suffit de procéder à l’ablation de quelques centimètres de fil afin de reprendre le branchement directement sur l’enrouleur au moyen de trois épissures. C’est un Aspirateur de trois ans, à cet âge-la cinq centimètres en moins ne comptent guère.
Tout de même, cinq centimètres !
Vous savez, Mme S., je connais des Aspirateurs qui fonctionnent comme cela depuis dix ans… Allons, soyez courageuse, je vais le déposer en salle blanche pour démonter intégralement le capotage et accéder à l’enrouleur, ainsi nous en aurons le cœur net.

Le capotage se démonte sans difficulté particulière, l’objet est propre et bien entretenu. L’accès à l’enrouleur confirme mon diagnostic ; le fil de cuivre de la phase apparait dénudé sur douze millimètres, sa gaine rouge montrant des signes évidents de ragage. La suite du démontage ne fera que confirmer mes doutes : une amputation est nécessaire, sur une dizaine de centimètres.

Avec le consentement éclairé de Mme S., je me prépare à effectuer l’opération. Mon assistante m’apporte le matériel indispensable, pinces à dénuder, tournevis d’électricien et pince coupante. Je fais sortir Mme S. de l’atelier pour opérer en toute quiétude, après lui avoir administré une faible dose de calmant. Je l’informe que l’opération dans son ensemble ne devrait pas durer plus d’une demie-heure.

Bientôt l’enrouleur est sorti délicatement de son logement et je peux procéder à l’ablation, partie la plus facile de l’opération. Le fil triphasé de type RE3V de 1,6 mm2 est sectionné à une dizaine de centimètres du bornier. Après nettoyage approfondi de celui-ci afin de le débarrasser de toute trace de cuivre, je procède au dénudage de la gaine principale du câble par laser. Les trois fils rouge, marron et neutre sont ensuite dénudés à la pince sur dix millimètres.
Le branchement à nouveau s’effectue sans difficulté majeure et est vérifié à l’ohmmètre avant remontage.
Test en condition : positif. L’Aspirateur est raccordé à une prise normalisée du cabinet (220v/10A) et le moteur s’ébroue au premier essai.

Je rappelle Mme S. au plus vite. Celle-ci, ayant entendu retentir le bruit de son appareil à travers la porte de la sale d’attente, présente des larmes de joie sur sa joue gauche. »

Mr Hendricks enleva ses lunettes pour les poser avec soin sur le pupitre.
Avez-vous des questions ?
Le silence dans la salle était total. Les étudiants semblaient perdus dans leurs pensées — comme des enfants à qui on aurait lu une histoire avant de les coucher, songea Laura — .
Mr Hendricks reprit alors la parole :
- Bien, si vous n’avez pas de question, moi j’en ai une à vous poser. Dites-moi quel est votre objet préféré, votre objet idéal ? Un objet toujours disponible et prêt à rendre service d’une façon parfaite, sans se montrer encombrant, et dont le design bien conçu en rendrait l‘usage à la fois simple et efficace. Un objet qui ne chercherait pas à cacher son usage sous une forme trompeuse : un objet sain ?

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