Eloge de la radicalité

Il faut trouver un consensus. Une voie médiane. Mettre de l'eau dans son vin. Voilà ce que l'on nous ressort à longueur de temps, en politique encore plus qu'ailleurs. Pourtant, dans un pays comme la France, on devrait savoir que l'eau et le vin ne font pas bon ménage, et qu'il vaut mieux les boire séparément. En politique, c'est une chose que l'on ne devrait pas oublier.

Pourquoi une telle volonté d'arrondir les angles ? Tout simplement, vous répondra-t-on, parce que si vous voulez séduire un large public, il vous faut trouver une formulation qui ne fâche ni l'un ni l'autre, la fameuse "synthèse" chère à notre Président. Et tant pis si les positions sont antinomiques, il vous suffit de faire le grand écart. Ou bien, plus subtilement, commencer par fédérer l'électorat de gauche au premier tour, puis donner des signes à la droite au second tour (ou l'inverse).

Mais je le dis haut et fort à tous ceux qui sont écœurés par les injustices sociales, atterrés par les désastres environnementaux, bref à tous ceux qui aspirent à un changement profond du système : nous n'obtiendrons jamais rien par le consensus mou et par les petites alliances de circonstances. Bien au contraire, nous devons cultiver notre radicalité, en attiser sans cesse la flamme, ne jamais déroger à nos principes et à la droiture morale que nous nous imposons. Nous devons garder intacte la pureté de nos idées et la force de nos convictions. Seule la radicalité est capable de fixer le cap, de nous guider à travers les méandres de la politique et de nous diriger vers l'utopie qui est la nôtre. Car oui, construire un monde différent relève bel et bien de l'utopie. Nous en avons tous conscience sans vraiment l'admettre : l'hégémonie culturelle du système néolibéral est telle qu'il nous est impossible d'obtenir autre chose que des miettes sans en passer par une certaine forme de radicalité.

Mais attention : radicalité n'est pas synonyme d'extrémisme. Etre radical, c'est rester sans concessions quant à nos grands principes, qu'il s'agisse de justice sociale ou de protection de l'environnement. Ce n'est pas se vautrer dans les dogmes qui sclérosent l'extrême gauche, dans les clichés convenus qui les rejettent dans les limbes du siècle passé. Etre radical au XXIème siècle, c'est refuser le clivage gauche-droite tout en présentant un modèle de société suffisamment novateur pour ne pas pouvoir être classés au centre.

Certes, la tactique de la synthèse ou des alliances peut se révéler payante, tout du moins pour les partis "modérés" -ou plutôt devrais-je dire "conservateurs"-, ceux qui veulent maintenir le système actuel ou le réformer en façade, sans jamais en changer la nature. Mais pour ceux qui aspirent à une transformation profonde de la société, à un véritable changement de paradigme, est-ce une bonne stratégie ?

Pour nous en faire une petite idée, il suffit de comparer les résultats de deux partis qui ont ou avaient l'intention de provoquer un changement politique radical : le Parti Communiste et le Front National. Le premier a choisi les alliances, l'autre l'isolement. Le premier a vu ses scores fondre comme neige au soleil, tandis que le second se hissait vers les plus hauts sommets. Ah, bien sûr, le premier a une foule d'élus et le second presque aucun, au moins jusqu'à un passé récent. Mais lequel des deux a le plus influencé notre société ? Lequel a le plus contribué à faire évoluer les esprits ? Il ne fait aucun doute qu'en 30 ans, le PC est devenu un parti ringard, décrédibilisé par ses différentes participations au gouvernement, et qu'en aucun cas il ne peut incarner l'avenir. En revanche, le FN, malgré son isolement, progresse de jour en jour. Ses idées nauséabondes se propagent lentement mais sûrement au sein de chacune des couches de la population, bien aidé en cela par les hommes politiques de partis dits "Républicains" qui banalisent ses idées en espérant récupérer une partie de leur électorat.

En conséquence, je le dis et je le répète, tout changement majeur du système implique la défense d'idées radicales, soutenue par une stratégie politique digne de ce nom, subtil mélange entre construction théorique d'un nouveau modèle de société et expérimentation sur le terrain de nouvelles pratiques, de mise en place de projets concrets capables de prouver au monde que nous ne nous contentons pas de belles paroles, mais que nous sommes de plain-pied au cœur du changement.

Gilles Fabre

Ancien membre du Bureau National de Nouvelle Donne

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