CASH INVESTIGATION : l'humiliation en guise de justice

Le fameux magazine présenté par Elise Lucet, Cash Investigation, me met particulièrement mal à l'aise. Pourtant, a priori, il a tout pour plaire : sensibilisation du public aux causes écologiques et sociales, dénonciation féroce des abus des puissants, le tout pimenté d'un humour décapant. Que demander de plus ?

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Moi qui me paye si souvent de grands mots pour dénoncer la cruauté du capitalisme sauvage et les dangers du néolibéralisme, voilà que je me sens pris de nausées devant une émission allant pourtant dans le sens de mes idées.

Alors, qu'est-ce qui cloche ? Les reportages sont bons, ils montrent des faits avérés, facilement vérifiables, qui mettent aisément en lumière la face cachée de la mondialisation. L'ensemble est bien rythmé, l'humour ravive l'attention du téléspectateur, et le tout est diffusé en prime time sur la principale chaîne de télé publique. Parfait !

Non, en réalité, ce qui me perturbe vraiment, ce sont les dernières minutes de l'émission, celles consacrées à l'interrogatoire des représentants de l'entreprise incriminée. Car oui, il s'agit bien d'un interrogatoire, et non pas d'une interview. A partir du moment où apparaît Elise Lucet, on passe clairement du registre du reportage engagé à celui de l'humiliation en place publique.

Précisons-le dès à présent : je n'ai rien contre les documentaires militants, bien au contraire : le fait de défendre une cause par le biais d'une émission télé me convient parfaitement. Mais la déontologie journalistique, ou tout du moins la recherche de la vérité, impose a minima de laisser la parole à l'adversaire, de lui permettre de se défendre des accusations qui sont prononcées à son encontre. Dans le cas présent, il n'en est rien.

Dans tout procès qui se respecte, l'accusé dispose à l'avance des pièces du dossier monté contre lui. Ici, ce n'est jamais le cas. Elise Lucet arrive en héroïne vengeresse, avec ses documents sous le bras, et les présente pendant l'interview à l'infortuné représentant de l'entreprise concernée, sans qu'il ait eu la possibilité de les consulter au préalable. On lui présente des chiffres, des graphiques, des documents internes dont il n'a probablement jamais entendu parler auparavant. Naturellement, il ne peut que bafouiller devant la caméra, se perdre dans ses dénégations,  nier jusqu'à l'évidence, bref se faire ridiculiser devant des millions de téléspectateurs. Si on lui avait fourni ces documents au préalable, il aurait au moins eu la possibilité de se justifier et de présenter sa version des faits, ce qui est la moindre des choses.

Les reportages de Cash Investigation apportent des preuves convaincantes des méfaits qu'ils dénoncent, mais pourquoi achever l'émission avec ces parodies de procès ? Car oui, c'est bien de cela qu'il s'agit, puisque nous connaissons à l'avance le verdict. Dès le début de l'émission, nous savons qu'à la fin du reportage Elise Lucet arrivera face à l'ennemi de classe et brisera son odieuse carapace.

Ce simulacre de justice masque bien mal la promesse qui nous est faite de pouvoir savourer le spectacle de l'humiliation publique de l'adversaire. Notre soif de revanche sera apaisée pour un temps, nous aurons eu notre petite vengeance à nous. Mais ce qui est sûr, c'est que nous serons passés du registre de l'information à celui du spectacle. Mettre un visage sur le mal, montrer du doigt un responsable, tout cela est très satisfaisant pour l'esprit, nettement moins pour la justice.

A titre personnel, je suis agacé par ce vif besoin qu'Elise Lucet éprouve visiblement de se mettre en avant, de devenir l'héroïne du peuple, en transformant un documentaire efficace en un lynchage public. On me dira peut-être qu'il est nécessaire de maintenir à l'écran cette exécution médiatique pour assurer le show et maintenir l'audience. Sans doute cela permet-il de diffuser l'émission à une heure de grande écoute, et donc de sensibiliser le plus grand nombre aux divers méfaits de notre civilisation. Mais à quel prix ? Ces méthodes très discutables flattent nos plus bas instincts au lieu de raviver la flamme de nos vertus.

Certes, je suis le premier à dire qu'il est nécessaire de passer de l'indifférence à l'indignation, puis de l'indignation à la révolte, mais je reste persuadé qu'une bonne révolution ne nécessite pas forcément de planter des têtes au bout des piques.

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