3Novembre11h44 : une date trop bien choisie ?

Selon le collectif féministe Les Glorieuses, à partir de ce 3 novembre à 13h44, les femmes travailleraient "bénévolement". Effet médiatique garanti. Leur site web se fait précis : "En étant payées 15,8 % de moins que les hommes (Eurostat 2017) , les femmes travaillent "gratuitement" pendant 39,7 jours ouvrés.", d'où la fameuse date. Citer Eurostat, ça fait sérieux, mais l'est-ce vraiment ?

 

Des chiffres choc, un slogan qui claque, le "11h44" écrit en gros, et le tour est joué : on parle enfin des inégalités salariales homme-femme sur toutes les chaînes de télévision. Très bien ! Il s'agit d'un sujet sérieux, qui mérite de retenir notre attention. Il est important de sensibiliser la population à cette problématique, afin que nos décideurs politiques sachent s'en souvenir. Mais encore une fois, je vais me fâcher avec ceux qui ont les mêmes opinions que moi : arrêtons de sortir les chiffres qui nous arrangent ! Bon sang, la réalité est assez éloquente comme cela !

D'où sort ce chiffre de 15,8 %, qui a permis de trouver la date du 3 novembre à 11h44 ? Ah, oui, d'Eurostat. Il n'y a pas plus sérieux que cet organisme européen, j'en conviens. Mais Eurostat n'en a jamais conclu que les femmes travaillaient bénévolement à partir de cette fameuse date, et pour cause : en simplifiant la situation à l'extrême, on aboutit à affirmer des contre-vérités, ce que se garde bien de faire Eurostat.

En effet, dans l'imaginaire collectif, le slogan des Glorieuses peut se traduire ainsi : lorsqu'une femme travaille quelque part, elle touche 15,8 % de moins que son collègue masculin du bureau d'en face, qui fait exactement le même travail qu'elle, qui a la même ancienneté qu'elle, le même temps de travail qu'elle, etc. Or, c'est grossièrement faux : ce pourcentage ne représente absolument pas cela.

D'ailleurs, pour être tout à fait honnête, le site des Glorieuses le précise bien, un peu plus bas dans sa page d'accueil : "l'écart non expliqué" (et donc potentiellement discriminatoire) est de 10,5 %, le chiffre de 15,8 % représentantl'écart "tous secteurs confondus". Aïe, ça se complique !

De plus, le chiffre de 10,5 % n'est plus donné par Eurostat, mais par l'Observatoire des inégalités. Je ne conteste pas le sérieux de cette association loi 1901, dont le conseil scientifique est particulièrement prestigieux. On y retrouve beaucoup de personnes dont j'admire les travaux et les combats, comme Thomas Piketty, Monique Pinçon - Charlot, Dominique Méda et bien d'autres encore. Que des gens que j'aime bien mais, il faut également l'avouer, qui sont également des militants.

Encore une fois, je ne critique pas le sérieux de leurs travaux, et je n'hésiterais pas non plus à utiliser leurs publications à des fins partisanes. Cependant, je m'interroge sur le fait d'avoir présenté en gros le chiffre de 15,8 % alors que celui de l'Observatoire des inégalités se trouve relégué au second plan ? Serait-ce parce qu'il n'est pas assez "spectaculaire" ?

Graphique inégalités homme-femme © INSEE Graphique inégalités homme-femme © INSEE

On pourrait le penser, d'autant plus qu'il existe également un organisme public au-dessus de tout soupçon dont les chiffres ne sont pas cités par Les Glorieuses : l'INSEE. Que dit précisément  cette institution ? Que toutes choses égales par ailleurs, l'écart salarial inexpliqué est de 6,8 %.

Quelle est la conclusion de l'INSEE ? Que "la ségrégation professionnelle, autrement dit la répartition différenciée des emplois entre les hommes et les femmes explique cette différence de rémunération horaire". Comment passe-t-on de 15,8 % à seulement 6,8 % ? Pour le savoir, il suffit de consulter leur petit schéma, particulièrement pédagogique. C'est trop long à lire ? Trop compliqué ? C'est possible. Mais la réalité est TOUJOURS complexe, et ne peut JAMAIS se réduire à un simple slogan.

Alors oui, 6,8 %, c'est trop. Beaucoup trop. Mais pourquoi diable aller sortir ce chiffre de 15,8 %, qui ne représente pas ce que l'on voudrait nous faire croire ? Parce que ça claque. Ça choque. Ça passe bien dans les médias. Certes, c'est efficace, mais c'est une déformation de la vérité. Et s'il y a bien une chose que j'ai en horreur, c'est que l'on défende des causes qui me sont chères en tordant la réalité à notre avantage. J'estime que si une injustice existe, alors il faut la mettre au grand jour, et consacrer toute notre énergie à la combattre, mais nul besoin pour cela d'enjoliver les chiffres : la réalité parle d'elle-même.

 Mais je ne me fais pas d'illusions : ce genre d'article peut vous valoir d'être classé définitivement parmi les rangs des ennemis de la libération de la femme, de ces odieux sexistes accrochés à leur vieux monde machiste. Et l'an prochain, les médias attendront goulûment le prochain chiffre publié par Les Glorieuses. Je ne doute pas un instant que ce collectif saura rectifier le tir et publiera fièrement les derniers chiffres de l'INSEE.

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