"Experts", médiocrité, ta gueule!

"Ma façon de parler de m'exprimer est souvent perçue comme grossière. J'use dans mon langage courant de gros mots, de métaphores vulgaires, de locutions argotiques, d'onomatopées de type verlan et d'hyperboles en tout genre qui suscitent chez mon interlocuteur des réactions variées: étonnement, rire, agacement, indignation. Je sais en tout cas que ma façon de parler ne laisse personne indifférent. Certaines personnes me méprisent pour cela: elles en profitent pour ne pas me prendre au sérieux. Parfois mon interlocuteur se laisse aller à la grossièreté lui aussi: avec soulagement, il met un temps de côté les bonnes manières qui régissent les conventions sociales. Bien sûr, cette grossièreté est une provocation. " Dorothée Dupuis, YEAR 2011. Le mec il vient, il pisse partout et après il veut qu'on lui suce la bite.

"En réalité, toutes ces choses sont bel et bien des masques. Je suis certain que, si on les enlevait, on ne trouverait même pas un tas os ou de cendres: ce serait le rien, le vide" Pier Paolo Pasolini, Écrits Corsaires, L'article des Lucioles, p.186, champs Art, 1976.

Ce soir, le "Grand Journal" invite Nikos Aliagas pour parler de la Grèce.
D'abord, on pense à une vaste blague, que ça n'est pas possible, sérieusement pas possible. C'est un peu comme inviter Dave à parler des réformes du gouvernement Hollandais, un truc pas très sérieux quoi.
La situation en Grèce est d'une complexité épineuse, des années de luttes, des années d'initiatives et de mouvements divers et variés. Des quartiers d'Athènes qui vivent en complète autarcie ou en complète auto-gestion, un nombre incalculable en tout cas de tentatives et d'émergence d'idées.
L'invité pour commenter cette actualité, pour commenter la montée et l'éventuelle victoire de Syriza c'est donc Nikos Aliagas, animateur de TF1 d'on ne sait quelle émission de variété.
C'est un événement mineur, un fait mineur, on a invité à la télévision un animateur de télévision au nom grec pour commenter la situation en grèce. Soit, don't act.

Pas exactement.

Il y a aujourd'hui une situation, c'est une situation générale de la télévision et de la société française. la situation du médiocre. Aujourd'hui certains s'interrogent, quasiment quotidiennement à comment être visible, pourtant la question n'est pas là, la question est de rendre visible pour paraphraser Claire Roudenko-Bertin parlant de son travail plastique. Performances éphémères, poèmes, situations furtives qui sont vécus par les participants et disparaissent ou infusent.
Pourtant, on reste poli, on ne dit rien, on est tout silencieux, on ne veut blesser personne. "Va chier!"

La situation est donc celle d'un être visible exacerbé, mais c'est un être visible médiocre. D'une médiocrité dont on a peine à voir le fond, le bout, mais qu'on tait avec politesse et silence.
Nous sommes, certains jeunes, certains moins jeunes, nombreux ou peu nombreux dans une question lancinante, comment fait on pour rendre notre travail visible. Rendre visible ne voulant pas dire nous rendre visible nous.
Un travail de fond et non de forme. Comment on met fin à cette médiocrité sans nom, à cette mascarade. Comment on rompt avec les simulacres dans une société verrouillée par le médiocre et où à l'université ou dans les grandes écoles le manuel obligatoire devrait être "comment parler des livres que l'on a pas lus " de Pierre Bayard. Bref, comment on met fin à cette situation d'insulte quotidienne envers notre travail, ou du moins notre tentative sérieuse de travail? Car le médiocre, lui, nous insulte sans vergogne, poliment mais quotidiennement, avec répétition et grande grande insistance. "On vous emmerde!".
La médiocrité est une traverse de la société, elle se trouve et s'entend à tous les niveaux, à l'université où chacun peine à prendre position et où à force de spécialisation on oublie de penser tout court pour "penser l'impensé", sans doute la formule la plus creuse du monde universitaire. "Penser l'impensé (le dire avec emphase et sérieux), te filer deux grosses calottes oui, retourne bosser sérieusement connard!"
Au niveau politique, brève au hasard, on vous propose de réformer votre mobilité collective en vous proposant des trajets en bus au lieu des trajets en train. Énorme densité idéologique. "Tu es vraiment sérieux là, où tu te fous de ma gueule?"
On pourrait dérouler ce processus relativement longtemps, c'est sans doute sans intérêt.

La situation est donc celle là, aujourd'hui quotidiennement et depuis presque trente ans à la télévision et à la radio majoritairement nous entendons le médiocre s'écouter, faire semblant de penser, semblant de réfléchir. Aujourd'hui la situation en arrive à Nikos Aliagas invité pour parler de la situation en Grèce sur un plateau de télé d'un talk show.
Mais quotidiennement on entend Michel Onfray, Bernard Henri Lévy, Finkelkrault, Zemmour, Minc, F.O.G et tous ces "experts" parler, commenter, dire ce qui est ou ce qui n'est pas l'actualité, dire ce qu'il faut penser, ce qui est pensé et ce qui est pensable. On apprend rien ici, mais il y a, on ne sait pas pourquoi, ce soir en particulier, un ras-le-bol, une goutte d'eau qui fait déborder le vase.

On ne sera plus poli. Oui Éric Zemmour tu dis un tas de conneries, non tu "ne déconstruis pas les déconstructeurs", pour ça commence par les lire et ensuite par faire des notes de bas de page sérieuses. Non Michel Onfray tu n'es pas un philosophe Nietzschéen, retourne lire Nietzsche au lieu de dire des conneries sur Freud ou sur Sade, bientôt sur la fameuse "théorie du genre". Celle qui n'existe pas, celle qui n'est pas une unité ni une école de pensée mais une multitude, il y a des théories sur la question du genre, ça oui, mais pas "une théorie du genre". Comme d'ailleurs il n'y a pas une seule lecture de Judith Butler, qui est en partie une des pionnières de la question. Il y a une période militante qui fait émerger la notion, une période qui suit, et déjà dans son oeuvre les positions quant au genre ne sont pas les mêmes… "Fermez vos gueules! Ouvrez des livres putain!"

La question est celle-là jusqu'à quel point on va tolérer cette médiocrité? Jusqu'à quel point on va encore jouer la politesse?
La politesse elle doit s'achever. La médiocrité ne mérite pas la politesse, elle mérite d'être démontée purement et simplement, sans manières.

Jusqu'à quand donc, on va supporter les relais médiocres, les "intellectuels" médiocres? Jusqu'à quand, puisque ce mouvement de médiocre traverse l'ensemble du socius on va supporter qu'on nous vende des réformes creuses et des simulacres d'idée?

Alors, la question est là, comment rendre visible le sérieux? Comment appuyer sur le bouton pour qu'enfin ces conneries cessent?

Il y a des gens sérieux dans cette époque, a-t-on entendu récemment dans une émission de télé qui a fait sensation. Effectivement, il y a des gens un peu sérieux dans cette époque, des gens qui bossent, des gens qui pensent, des gens qui ont réellement des choses à dire et à faire entendre. Des gens dont la question est de rendre visible, et non pas d'être le médiocre visible.

"Pour les autres, allez vous faire foutre! "

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