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Billet de blog 7 août 2016

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À Grégoire, écolo près de chez lui.

Pour une fois, il suffit d’une dizaine de minutes pour faire le portrait de toute une génération « militante » et de toute la béance qui s’est créée au fil des années entre différentes forces et différents mouvements politiques. À ce titre, voilà un portrait très éclairant sur la grisaille de la situation politique Française.

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Dans ce portrait « Grégoire, écolo près de chez soi », on voit un trentenaire comme beaucoup d’autres, blanc, des enfants, sans doute appartenant à la classe moyenne. Vous pourrez le retrouver ici.
Il explique comment il a réussi dans son quartier, dans sa ville, à faire planter dans les communs des légumes et des plantes, comment il a organisé un événement pour ramasser les déchets dans sa rue, etc.
Cet activisme là est révélateur de beaucoup de cette génération là. Une génération pas vraiment en accord avec le monde dans lequel elle vit, mais néanmoins intégrée dans le monde comme il est.
C’est une génération qui a préféré déserter les partis politiques, on lui en est reconnaissant, mais qui à l’action collective, à l’engagement dans les mouvements sociaux, ou les manifestations préfèrent bien souvent l’action individuelle. Avec comme leitmotiv cette idée assez bouddhiste, que c’est en se changeant soi-même qu’on changera le monde. Que c’est en faisant, chacun, dans son coin ou au mieux ensemble des petits actes qu’on changera le monde. Une sorte de méthode de l’accumulation des bonnes actions.
Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a une réelle fracture qui tend à se dessiner avec cette génération de militants. Une fracture qui place au lieu de l’action individuelle, l’action collective comme recours.
Vous me direz c’est un retour aux sources. Peut-être, mais l’action collective comme l’action individuelle de la classe moyenne blanche, se joue aujourd’hui hors des instances syndicales ou politiques.
Bien souvent au sein des Nuits Debouts, on a entendu ces discours, c’est en changeant son comportement qu’on changera le monde. À ce titre il y avait un pont entre les premières générations écolos et cette génération.
Pour autant, cet engagement à un échelon individuel ne se limite pas à ce militantisme près de chez soi. Il est bien plus global, c’est le prof d’université mal à l’aise avec l’université, mais qui préfère tenter de faire changer les maquettes de sa formation que de faire changer l’université. Agir localement, pour faire un changement global, toujours la même idée.
C’est encore l’intellectuel qui s’indigne de la situation politique en proposant un retour à une morale républicaine pour éradiquer la béance entre pouvoir, savoir, et vivant. L’intellectuel qui fait une tribune dans libération pour appeler à une nouvelle gauche intellectuelle en reproduisant les vieux schémas du fantasme prolétaire.
C’est le cadre moyen qui consomme bio au supermarché plutôt que non-bio, qui va même au marché le samedi matin.
C’est celui qui choisit le vélo plutôt que la voiture. Le camping à la ferme plutôt qu’à la ville.
C’est celui qui milite sur Facebook et qui s’indigne de manière véhémente contre telle ou telle actualité, telle ou telle nouvelle loi.
C’est en quelque sorte une génération de l’indignation. S’indigner, changer minimalement son comportement pour changer le monde.
Il y a quand même comme un malaise vous ne trouvez pas?
Malaise d’une génération qui peine à s’organiser autrement qu’individuellement, qui se décale progressivement, en désaccord mais tout de même en accord. Voulant changer le monde, sans toucher au monde. Comme s’il y avait une frilosité.
Ou peut-être, simplement qu’il y a aussi un échec contenu et tenu dans cette même manière de s’engager. Peut-être que la base sur laquelle repose cet engagement tient contenu, en elle-même cette contradiction, ce problème. Cette base d’engagement c’est l’idée de l’action individuelle, c’est l’idée même de l’individu.
L’individu est une notion comptable et statistique, c’est aussi le rouage nécessaire du monde comme il le dénonce. Faire de chacun un individu entretenu dans des idées de libre-arbitre, de libertés, de choix, etc. c’est trouver le rouage autour duquel le système capitaliste toujours s’adaptera. Modifiant ses productions pour s’adapter à ces modes de consommations.
Faire acte individuel comme engagement, c’est sans doute permettre au système de se reproduire et de s’ajuster.
L’individu est une notion finalement relativement récente, on ne parle pas d’être, de sujet ou de singularité, mais bel et bien de cette unité comptable qu’on maintien dans l’idée qu’elle pourrait changer le monde. Le héros, le génie, la star potentiel en chacun.
Mais changer le monde est-ce bien changer son comportement individuel? Changer le monde est-ce permettre au capitalisme de s’adapter aux nouvelles pratiques individuelles?
C’est toujours le même jeu depuis des années, toujours les mêmes échecs depuis des années. Militer près de chez soi, est sans doute une nécessité, mais militer près de chez soi c’est aussi tout le paradoxe d’une génération mécontente mais intégrée. Faire changer le monde oui, mais pas trop.
Faire changer le monde oui, mais surtout ne pas interroger les notions, les idées qui nous traversent. La notion de citoyen, d’humain, de vivant, de république, de capitalisme régulé, d’égalité, de fraternité, d'anti-racisme, d'histoire nationale, de colonialisme, on pourra continuer ainsi longtemps.
Encore et toujours le même paradoxe, on sent un malaise, quelque chose qui ne fonctionne pas, mais on tente de manière mesurée, petite, à son échelle de faire évoluer, un peu, on s’indigne, sans prendre parti, sans prendre part, finalement on continue dans un certain confort. Manger une tomate cultivée dans les communs, c’est meilleur que de manger une tomate du supermarché, il n’y a pas de doute.
Pour autant, si cette tomate est le début de quelque chose, d’une éventuelle sortie du modèle de la propriété ou de la consommation, c’est aussi une manière qu’elle ait simplement meilleur goût.
Il ne s’agit pas de jeter vraiment la pierre à ces engagements, mais de constater que peut-être en quelques mois s’est opéré un changement dans les manières de militer. On a vu, à nouveau, des cortèges de tête émerger dans les manifestations, des collectifs s’organiser en dehors de toute structure habituelle. Ces formes là ne sont pas nouvelles, mais elles font le jeu d’un changement. Passer radicalement de l’acte individuel, de la notion d’individu, de soi, au commun.
De l’individu faisons table rase, il est temps d’envisager que pour qu’un monde change, ce soit à partir du commun qu’il faut tout mettre en joug. Tout mettre en joug, c’est à dire mettre en joug de la tomate dans l’assiette, au modèle républicain, en passant par la démocratie représentative, et par le capitalisme comme il va, qu’il soit économique, intellectuel, ou comportemental. La tomate permettra, peut-être une convergence entre la fin de l’injonction de consommation (vitale comme intime, du corps au travail) et la tentative de refonder une politique hors du déjà connu, hors des stéréotypes qui font encore tourner le système qui s’en nourrie. Il est peut-être temps, d’également sortir du potager et d’envisager de lutter pour l’inconnu.
Dans la tomate il y a à la fois une manière de s’engager, et une manière de se désengager totalement. Une manière aussi de bien penser contre ce qui serait une mauvaise pensée. Mais il y a aussi une manière de rester seulement sur son unité minimale de consommation. Une manière de rester bloqué sur soi, quand il s’agit toujours du commun en question.
Radicaliser ses engagements est une urgence tout aussi vitale que de manger de meilleurs légumes, peut-être, même plus vitale. La tomate c’est aussi une manière de se désengager absolument et faire posture d’engagement… Faire posture, c’est une injonction capitaliste. Avoir tel ou tel comportement, répondre à telle ou telle normalité, et surtout n’inquiéter personne, tout en ne changeant pas grand chose à soi-même. La tomate cosmétique, ou la tomate engagée, je plante des tomates donc je milite, voilà peut-être le sophisme d’une posture ironique du capitalisme comme il est. En tout cas, ça n’est toujours pas radicalement remettre en cause le je. Comme si le je n’était pas une fiction capitaliste comme une autre à l’heure, ou de toute part, le pouvoir quadrille, enjoint, contrôle.
Force est de constater, en tout cas, que l’individu est un confort inoffensif. Force est de constater que les périodes historiques qui se sont organisées pour tenter de faire émerger des contre-modèles, même très bref, l’ont fait en pensant le commun et non le soi. Force est de constater qu’une fois que toi ou toi tu penses, consommes, vis, un peu autrement, la révolution, la dégradation, l'insurrection, la Commune ou une autre tentative d’organisation ne seront toujours pas là. Multiplier les actes bien sûr, avec il faudra aussi des détonations, et les détonations ne sont jamais venues d’un changement individuel. Les détonations ne sont jamais venues d’un individu. En finir avec l’individu, avec cette fiction là, voilà semble-t-il, une exploration urgente et nécessaire.
De la tomate à l’insurrection, il n’y a peut-être qu’un pas, mais il va falloir le franchir pour que les tomates changent le monde.

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