Les insidieuses oeillères des vieux mâles blancs programmateurs de musique

Au milieu des festivals cet été, une angoisse bien étrange et très persistante. Dans les petits comme plus gros, le constat amer était le même. Un constat estival qui n’est autre que le constat annuel au sein des salles de concerts assermentées et en dehors des soirées dédiées. Ce constat peut s'appliquer à l'ensemble du milieu culturel, ici nous partirons du prismes des musiques actuelles.

Ce billet va peut-être paraitre un peu précis à un public ou à des lecteurs-rices qui ne sont pas averti-e-s des musiques actuelles, il a été dans un premier temps imaginé pour un site consacré à ces questions et ces scènes, mais devant le débat et les réactions qu'il a suscité, il a été décidé de le publier dans ces colonnes.

Parfois, des soirées entières, plutôt rock en général avec aucune femme sur scène, aucun-e racisé-e sur scène, et sans doute parfois aussi aucun-e homosexuel-le, sans parler des trans… Il n’est pas question de parler ici d’une politique des quotas dans la programmation, mais néanmoins, quand en plein milieu du mois d’août on se retrouve dans une soirée où il n’y a que des vieux ou jeunes mâles blancs qui jouent sur scène, on est pris d’un certain effroi. On est en 2016 et décidément tout va bien… Ce constat qui plus est n'est pas limité au milieu de la musique, il est similaire dans l'art contemporain, ce qui peut sembler étonnant... Les derniers recrutements des professeurs dans les écoles nationales supérieures d'art, gérés par le ministère de la culture, semblent prouver que la question est la même. Sur les six postes ouverts pour la rentrée, six hommes blancs recrutés. Apparemment le milieu de la culture, qui dans l'imaginaire collectif est un milieu de tolérance et d'égalité est dans les faits un milieu très problématique en ce qui concerne les discriminations et l'invisibilisation... En musique quand dans un festival ou dans une SMAC, on le fait remarquer aux équipes, bien sûr elles affirment que ça n’était pas volontaire et on croit qu'elles sont de bonne foi, là n’est pas la question.

« J’ai l’impression quand même qu’il y a une frilosité des programmateurs de SMAC et structures similaires…

Le truc, c’est que les programmateurs de SMAC, c’est que des mecs blancs hétéros, hein. Des SMAC, il y en a beaucoup en France, et il y a deux femmes programmatrices, dans les gros festivals tu as aussi deux programmatrices. Sinon c’est que des mecs, donc c’est pas qu’ils veulent pas, c’est que ça leur vient même pas à l’idée de programmer des femmes ou des queers, ils se sentent pas concernés. » Benoit Rousseau, programmateur et conseiller artistique de la Gaité Lyrique.

Pas volontaire ça veut dire insidieux et ancré dans les mécanismes sociaux et les esprits comme normal. Si on regarde même de loin la sociologie qui traverse les festivals et les salles de concerts, on remarque qu’elle n’est pas tendre. Elle est composée sans doute à plus de 90% de vieux mâles blancs héterosexuels, plutôt autour de la quarantaine… Peut-être alors qu’il n’est pas étonnant de constater une fracture de plus en plus marquée entre les programmations de la majorité des festivals et des salles de concert et le bouillonnement de la scène musicale, qui définitivement, selon ses genres, elle ne se pose plus du tout la question de savoir si tu es trans, femme, pédé, lesbienne, noir, rebeu, etc.
Il y a effectivement cette fracture étonnante, qui cantonne souvent les programmations plus en phase avec les scènes émergentes à des festivals ou des soirées précises, à thème, où l’on regroupe souvent toute une scène le même soir, dans le même club. Do Disturb, Loud & Proud pour citer les derniers festivals en date, Bye Bye ocean,  ou les Fils de Vénus pour les soirées les plus connues. Et bien sûr on est très heureux et on remercie les différents collectifs et lieux qui ont le courage d'au moins inverser la tendance et de défendre la pluralité et la vitalité des scènes musicales minorisées émergentes. Ils sont souvent exclusivement parisiens, mais gageons que bientôt sur l'ensemble du territoire se lève ces envies de programmer et de faire entendre de la musique différente ou du moins de la musique plus à l'image de la société comme elle est réellement.
Pour le reste, apparemment, ils n’y pensent pas, aucune programmation n’est possible ou envisagée…
Et on parle là autant de l’absence de femmes dans la scène techno/rock, que d’absence de la scène queer dans les programmations musique expé, rock ou autres… D’absence tout court d’ailleurs bien souvent de racisé-e-s ou de femmes dans les programmations annuelles des salles de concert, ou sous forme très genrée, hip hop, reggae, world, r’n’b,…

« le remplaçant passe des semaines à essayer de s’expliquer la présence d’une «  rasta  » dans la classe. Alors que ma camarade a droit à des cours sérieux, ce seront pour moi des semaines à entendre la rengaine : «  Mais toi, tu t’en fous, t’es une rasta, t’es là pour te marrer  !  » Un jour, j’ose  :

    «  Mais pourquoi une “ rasta ”  ?

    – Ben à cause de tes cheveux  ! Pourquoi, t’écoutes pas de reggae  ?  »

Difficile pour lui de comprendre qu’on puisse naître noire, avoir des cheveux de Noirs, les attacher comme une Noire et écouter plus souvent Bach que Bob Marley. » par Lune dans Rue 89.

Est-ce symptomatique d’un désintérêt du vieux mâle blanc quarantenaire pour l’actualité musicale?  On ne serait ni le dire, ni l’affirmer, néanmoins constater que sur l’ensemble des festivals français il y a peut-être deux programmatrices, que sur l’ensemble des SMAC il y a moins d’une dizaine de directrice, et on ne parle pas des programmatrices, est un choc définitivement étrange. Et on ne parle là, ni des minorités sexuelles ou racisées…
Encore une fois la question n’est pas de dire qu’il faudrait pratiquer des quotas, simplement de s’étonner qu’en 2016 persiste encore des plateaux et des programmations annuelles 100% mâles blancs hétérosexuels genrés Rock au sens large, quand bien même la vivacité de la scène « queer » au sens le plus large est d’une désarmante actualité et productivité.

Il y a eu depuis des années des tentatives, "les femmes s’en mêlent" par exemple, néanmoins la question est quand même toujours là, pourquoi autant de mecs dans les chroniques, les actus, les programmations?
Entendre dire par exemple par un programmateur de festival « techno », « la techno manque de femmes » est une sorte de cécité assez incroyable… Et cela, on l’entend plus que fréquemment.

« Morgane Imbeaud explique, quant à elle, qu’on ne lui a jamais dit de but en blanc que son sexe pouvait être un frein à sa carrière: «Le constat est bien plus triste puisque cela semblait être une évidence.» 
«Il y a deux phrases qui m’ont marquées dans ma carrière. L’une, assez récente, lorsqu’un homme auquel je présentais un projet de spectacle assez conceptuel s’est permis de me suggérer, en blaguant, de me "déguiser en lapin" sur scène. L’autre venant d’une femme d’une société de production de spectacles qui a conseillé à mon entourage de me remplacer dans le groupe parce que je n’étais pas assez « baisable.» »Morgane Imbeaud dans Slate.

«les femmes passent encore souvent pour des groupies qui veulent se faire baiser par le chanteur. On considère que c'est bien triste pour nous, mais quand c’est un homme qui dit vouloir sauter une musicienne, tout le monde trouve ça cool». Dali Zourabichvili, Field Mates Records.

Peut-être aussi qu’il est question dans ces postes culturels d’une fin de génération pépère qui rêve encore du bon temps punk ou rock contestataire… Cette période est finie depuis plus de 20 ans pour être généreux… Il serait peut-être temps d’ouvrir les oreilles le plus largement possible. Temps aussi, de permettre à chacun de ne pas reproduire ou rejouer les rôles qu'on attend de lui pour pouvoir être programmé au sein des institutions culturelles.
Quand le collectif Staycore, un collectif suédois, a souffert de remarques transphobes et racistes après sa boiler room et qu’il en a fait tribune, on n’a pas entendu beaucoup de soutien public de nos vieux mâles blancs programmateurs, on a entendu aucune réaction d’ailleurs, presse à gros tirage comprise… On en a pas beaucoup vu non plus les programmer pour la rentrée. Pourtant, cette boiler room a été le symptome d'un milieu musical, où à force d'invisibiliser les scènes on provoque des comportements ouvertement haineux à l'égard de certaines minorités qu'on ne considère apparement pas capable de faire de la musique ou d'être visible sur scène. Des remarques transphobes et racistes sur des djs sets où il est question de musique, c'est un symptome inquiétant.

Quand, pire, on supporte des djs sets démesurés de vieux mâles blancs programmateurs passant allègrement de la musique congolaise, sud africaine, syrienne, ou libanaise parce que c’est « cool », ou au mieux des rappeurs-e-s queers pour jouer la petite « transgression », on est en droit, il me semble d’être largement agacé et énervé.
Les petits blancs de la world musique, ça n'est souvent pas vraiment autre chose qu’une vision coloniale et exotique de la musique…

L’idée n’étant pas d’être long ni trop plaintif, il s’agissait juste, après un autre été de festival  et une autre année de concerts, de signifier encore une fois la cécité où se trouve le milieu de la musique et de la programmation. La cécité quant aux minorités mais plus largement aussi le côté extrêmement genré des programmations. Des programmations de vieux mâles blancs hétéros pour des vieux mâles blancs hétéros.

Je ne suis pas certain de pouvoir affirmer que c’est une situation franco-française, malheureusement je crois même pouvoir dire avec l'épisode des remarques racistes, transphobes et homophobes de la boiler room du collectif Staycore, qu’elle est mondialisée, mais néanmoins la question se pose… Quand la vivacité des scènes minorisées est si dense pourquoi on ne voit jamais programmer ces scènes là en dehors de soirées précises et dédiées? Est-ce qu’on va encore nous faire croire longtemps que la musique en concert c’est le rock de vieux mâles blancs? Est-ce qu’on va nous faire encore croire longtemps que les femmes ne font pas autant de musique que les hommes? Qu’il n’y a que dans le hip hop qu’il y a des blacks ou que les femmes font de la folk, du r’n’b ou de la pop mignonne?

«Le pire cliché, c’est peut être que le milieu de la musique est soi-disant en avance sur les questions de sexisme. Les statistiques montrent pourtant que le pourcentage de femmes à des postes de direction est le même que dans tous les autres milieux professionnels.» Marion Gabbaï.

« C’est vrai que pour l’instant, ce sont des artistes qui ont souvent été cantonnés à des caves de bar ou à des petits endroits, et qui jouent sans budget. Nous, on a la chance de pouvoir faire ça à la Gaîté et d’avoir une exposition médiatique plus importante que d’habitude. Après c’est vrai que ce sont des artistes qui sont très peu représentés dans les festivals d’été. On se rend compte que mine de rien, les grands festivals d’été de musique rock, et encore pire de musique électronique, sont dominés à 90% par l’homme blanc hétérosexuel. » Benoit Rousseau, programmateur et conseiller artistique de la Gaité Lyrique.

Sérieusement… On est en 2016, et il serait temps de se réveiller et d’arrêter de fouler du pied des pans entiers de la production musicale et artistique. Il serait temps qu’on s’ennuie moins dans les clubs et dans les salles de concerts… Il serait temps aussi de rompre avec les clichés insidieux qui fabriquent des oeillères tragiques et qui empêchent et tuent la créativité de dizaines et de dizaines d’artistes, de musicien-ne-s… Il serait temps aussi d’arrêter de normaliser ces scènes en les cantonnant à des soirées dédiées. La milieu culturel est un reflet tragique de l’état de la société Française. Une société qui cantonne le/la racisé-e, le/la queer, la femme, à l’exotisme et aux styles « genrés » de l’exotisme, une société qui insidieusement pratique l’invisibilisation de ces questions de discrimination sous couvert d’une « égalité » qui n’existe apparemment pas. Une société où quand les « autres » ne sont pas ce à quoi ils doivent correspondre pour les « uns » majoritaires, on les rend simplement invisible et inexistant. Pire où on donne caution à ces représentations des « uns », des vieux mâles blancs hétéros parce qu’après tout il y a des soirées pédés qui ressemblent à des soirées pédés et des soirées « 100% femmes » qui ressemblent à des soirées « 100% » femmes, etc. Le tragique est qu’on a encore même du mal à dire ces évidences là. Qu’il faut les justifier. Les statistiques ne suffisant pas, les yeux devant les scènes ne suffisant pas. La « normalité » a sans doute encore de beaux jours devant elle, qu’elle soit celle de la représentation des clichés de ce que ces scènes minorisées doivent être aux yeux des vieux mâles blancs ou qu’elle soit celle de ces programmations globales  de vieux mâles blancs hétéros pour vieux mâles blancs hétéros.
Si il fallait un chiffre rapide, à la Route du rock cette année, une centaine d’artistes programmés dans différents groupes, une petite vingtaine de femmes, soit 19% 20% de la programmation (on ne parle pas là de groupes de femmes), et je ne parle pas non plus de la mini dizaine, blacks, asiats, rebeu, « queer », … Pour finir de manière plus positive, parfois, sous l'impulsion de tel ou tel collectif ça semble quand même évoluer, un peu, mais on est encore loin de la prise de conscience et du virage nécessaire.

Après tout on est en 2016, ouvrir les yeux et les oreilles c’est plutôt jouable non?

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