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Billet de blog 20 nov. 2015

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Art de vivre.

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« Je préférerai ne pas ». Herman Melville, Bartleby.
        
« Vous n’êtes pas du Château, vous n’êtes pas du village, vous n’êtes rien. Malheureusement, vous êtes cependant quelque chose, un étranger en surnombre qu’on a sans cesse dans les jambes (...) ». Franz Kafka, le Château.
        
« Nous sommes plus impitoyables qu’humanistes en France aujourd’hui, et pour des jeunes gens en quête d’idéalité, ça ne fait pas le poids face à un droit à la mort, donné par Dieu. Quand la guerre se montre dans toute sa crudité, nous aurions besoin d’idéalités politiques humanistes enthousiasmantes pour de vrai, pas de bonnes paroles, béchamel bouche-trous. » Sophie Wahnich, l’Humanité.

Ils chantent la marseillaise à Versailles, c’est ridicule. On dirait une fiction vide.


Depuis quelques jours on nous parle de nos valeurs et de notre mode vie « à la française », et on est en face d’un pur fantasme.

Tout événement, aussi tragique soit-il provoque un ensemble de discours, un ensemble de sursauts qui tentent de définir une identité qui vaudrait le coup de dire pourquoi on a été pris pour cible. Tout événement, aussi tragique soit-il provoque le fantasme de ce que l’on pourrait être aux yeux de cet autre qui est venu faire rupture, faire violence. Tout événement, aussi tragique soit-il provoque le fantasme « en négatif » de ce que nous ne sommes pas, de ce que nous aimerions être, pour sans doute justifier quelque chose de l’horreur, de l’abjecte.

Je suis Français, ça ne veut pas dire, je bois du café en terrasse, j’achète ma baguette de pain chez le boulanger, je porte un béret, je bois du vin rouge, j’ai une sexualité libérée, je lis Jean Paul Sartre et je vis dans un saint germain des près qui n’existe plus depuis bientôt 50 ans. A-t-il existé?

Je suis Français aujourd’hui, veut sans doute plutôt dire, j’achète ma baguette congelé « cuite sur place » chez Aldi à 35 centimes, je bois du mauvais vin rouge trop cher parfois en terrasse, et je lis Eric Zemmour ou Michel Onfray.

Il est épatant de constater un consensus, sur ce que ça pourrait être « être Français». Comme si être Français était un bloc unitaire opérant. Être Français c’est ça, c’est ce qu’on a attaqué. C’est ce qu’on a attaqué alors nous devons nous défendre pour ce que nous sommes. Ce que nous sommes aujourd’hui, c’est peut-être plutôt là, au fond, la question. Qu’est-ce qu’un Français en 2015? Si on regarde les statistiques concernant par exemple « les pratiques culturelles », a priori être Français c’est plutôt être un spectateur de télévision, pas vraiment quelqu’un qui va au concert. Si on regarde concrètement la consommation d’un Français, c’est plutôt un type qui va dans des supermarchés ou des discounters qu’au Café, à l’épicerie ou au Restaurant. On pourrait continuer longtemps.

Ce qu’il faut quand même noter c’est cette idée qu’on serait quelque chose que nous ne sommes pas. Comme si au fond, face à la barbarie on se retranchait toujours derrière un fantasme. Le fantasme de la « République », le fantasme des « droits de l’homme », le fantasme d’une nation « d’intellectuels », le fantasme d’un peuple « libre ».
        

Ce fantasme permanent, celui que l’on tente encore de vendre à l’international et qu’on prétend être l’objet des attaques de cette semaine, c’est peut-être le début d’une véritable question.

Il serait sans doute beaucoup moins flatteur de dire que l’on a été attaqué parce qu’on représente un peuple assis devant sa télé qui passe son temps à fantasmer une mémoire. Il serait sans doute beaucoup moins flatteur de dire que l’on a été attaqué parce qu’on vit dans une société plutôt conservatrice et qui entretient un rapport problématique et discriminatoire avec l’ensemble de ses minorités. Il serait beaucoup moins flatteur de dire que l’on a été attaqué, parce qu’on fantasme encore notre identité et qu’à se titre on se targue d’aller intervenir à l’international pour défendre des valeurs qui ne sont sans doute plus les nôtres depuis déjà un certain temps. Il serait beaucoup moins flatteur de dire, que la sexualité des Français est d’avantage l’apanage d’un discours majoritaire et capitaliste sur le sexe « libre » (d’ailleurs d’où est venu cette injonction du sexe? De la France comme pays à la sexualité libérée?), un discours qui serait suivi d’une réalité plus ou moins sordide d’une sexualité « mode de vie consommable », où l’on rencontre son partenaire d’un soir via l’injonction d’un dispositif, tinder ou grindr, selon vos préférences. Notre fameuse « révolution sexuelle » qui pose tout de même le problème du consentement au moment précis de sa réalisation. Un mode de vie intime d’avantage dicté par l’idée d’un couple comédie romantique et d’une sexualité normée par le porno. Une sexualité qui n’est peut-être pas une sexualité. Du sexe qui serait d’avantage convention que consentement, injonction plutôt que plaisir, norme plutôt que libération, consommation plutôt qu’intensité, mécanique plutôt que désir, servitude plutôt qu’intempestif. Il serait sans doute beaucoup moins flatteur de dire que notre plus intime est un ensemble de reproduction d’injonctions et de normes de consommation, de consommation de l’humain. La France n’a toujours pas digéré sa décolonisation, d’ailleurs elle n’en parle pas ou très peu.

La France n’a toujours pas réglé le poids de son histoire, d’ailleurs elle l’écrit et la réécrit en permanence autour de figures héroïques masculines (majoritairement) de Napoléon à De Gaulle en passant par Charles Martel. La France n’a jamais mis au cœur de son débat citoyen ses questions problématiques. Oui il y avait Sartre, mais il y avait aussi l’Action Française et l’OAS. Des fois j’aimerai savoir à quand remonte la dernière intervention armée Française qui a eu pour conséquence de libérer un peuple? Est-ce qu’une intervention armée, verticale donc, peut libérer un peuple?


        Si cette question du fantasme se fait quand même jour derrière le consensus du « portrait de la France » c’est aussi parce qu’aujourd’hui nous sommes en état d’urgence. L’état d’urgence est un retour de l’histoire, un retour d’une histoire extrêmement marquée. Le retour de la guerre d’Algérie et de la décolonisation. Ce fantasme est général, il produit un ensemble de discours fort, mais aussi un ensemble de discours complètement déconnecté du réel.


        Des discours creux assumés par des hommes en costume sur-mesure, qui sans doute ont grandi dans une idée très condensée et très flatteuse de la France. Aucun discours ne change alors, c’est toujours la même machine et les mêmes champs lexicaux. Qu’il s’agisse de faire la guerre au nom de nos « valeurs », qu’il s’agisse de la croissance, du plein emploi, de LA république et de la méritocratie. Aujourd’hui, pas un discours, ou très peu, tente de faire poindre que peut-être ce que l’on nous vend à longueur de journée, ce consensus du visage de la France et de nos valeurs, est le début d’une problématique profonde qui traverse notre société. Le visage, la visagéité c’est pourtant un ensemble de lignes de fuite qui s’écartent et produisent sans cesse autre chose…Il s’agit de mettre en contexte et non en fantasme. Fantasmer le mode de vie Français aujourd’hui, c’est sans doute beau et ça fait beaucoup de bien à notre égo.Pour nuancer, on pourrait dire aussi, certainement, que toute avancée créée une contre-avancée, que tout progrès créé un conservatisme. Il y a eu les lumières oui, mais aussi au même moment l’esclavage. Il y a eu Jean Paul Sartre oui, mais aussi la Cagoule et l’Action Française. En tout cas, il n’y a pas monolithe, il n’y a pas bloc, et surtout il n’y passe d’unité lisse. Fantasmer sa propre identité, peut sans doute aussi, nous faire faire retour sur des valeurs historiques qui semblent celles que nous représentons encore à l’étranger et dans un inconscient collectif (et on se demande par quel miracle…). Fantasmer néanmoins, c’est aussi faire le jeu d’un discours vertical et imposé. Rien ne sert de pointer le fait que quotidiennement nous sommes, chacun d’entre nous, dans la réalisation d’un mode de vie consommable, qui fait de nous d’avantage des rouages d’un certain modèle lisse que des aspérités d’un mouvement tectonique.
        On a beau vouloir jouer avec, on est en plein dedans et jusque dans son intime.


        On passe encore beaucoup de temps à se fantasmer soi. Se fantasmer en tant que nation, en tant que sujet, en tant « qu’individu ». Comme si au fond, c’était encore la question, et non pas l’alibi pour détourner le regard, pour prendre la fuite… On passe beaucoup moins de temps, voire aucun temps, à penser le commun, à penser des multiplicités. Il y a eu une confiscation de cela au profit d’un confort d’égo.   Une confiscation, encore une fois, comme après Charlie, de l’émotion et du sensible même, et cela extrêmement rapidement. Champs lexical guerrier contre émotion, sensible, et intempestif. Discours en boucle, contre perception, tristesse, et puissance d’être. Il fallait combler très vite le vide, au cas où. Peut-être qu’au lieu de fantasmer son identité, dans ces moments absolument dramatiques, il serait temps de mettre un pied dans le sensible. Peut-être qu’au lieu de fantasmer son identité, il serait bon de délirer sur son commun. Peut-être qu’au lieu de fantasmer son petit soi, sa petite personne, sa petite identité, il serait temps de se désidentifier. De faire ce mouvement de recul nécessaire. De ne pas réagir ni en bloc, ni en consensus mais en fracture et en aspérité. Il n’y a pas de linéarité de l’Histoire, il n’y a pas plus de linéarité de la France. Passer son temps à crier qu’on défend la liberté d’expression, les lumières, les droits de l’homme, et l’humanisme quand on bombarde à nouveau une ville de 500 000 habitants doit poser des questions. Défendre l’humanisme quand on commence à parler de modification de la constitution, d’ « état de sécurité», d’état d’urgence, de surveillance généralisée et de renforcement de tous les effectifs policier posent quelques questions.Je me demande simplement, au fond, à quel point, si la France était ce qu’elle fantasme nous aurions été frappé d’autant de violence ces dernières années.


        À quel point l’EI ou tout autre organisation attaquerait un pays pour des positions théoriques et sociales humanistes.Il serait peut-être de bon ton, qu’on nous laisse au moins pour un temps un silence nécessaire pour simplement penser, pour simplement imaginer ce que notre sensible a produit.

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