TRAVAIL

« On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail, que c'est là la meilleure police (...) Nietzsche"

« On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail, que c'est là la meilleure police, qu'elle tient chacun en bride et qu'elle s'entend à entraver vigoureusement le développement de la raison, des convoitises, des envies d'indépendance. Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, il retire cette force à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l'amour et à la haine. »
Friedrich Nietzsche, " Les apologistes du travail ", Aurore, 1881

« Notre vie, c'est d'être assassinés par le travail. Nous gigotons au bout de a corde pendant soixante ans. Mais nous allons la couper à présent. À la lanterne ! »
Georg Büchner, la Mort de Danton, 1835

Est-ce qu’on vaut mieux que ça?

Est-ce qu’on est mieux que ça?

Ça n’est pas le retrait de la réforme du code du travail qu’il faut demander, c’est l’abolition pure et simple du travail comme forme aliénée, comme salariat. Ça n’est pas de l’augmentation du temps de travail, de la facilité de licencier ou d’embaucher qu’il faut parler mais de la fin de l’emploi.
Le travail ça peut et ça doit être autre chose, ça doit être un mouvement de sens et de fond.

« On vaut mieux que ça »

Tout discours est fasciste.Tout discours est privatif.
On vaut mieux que ça était sans doute, est sans doute une bonne idée. Il produit une sorte de mobilisation générationnelle  inédite. Celle d’une génération très peu mobilisée, d’une génération qui a connu sa grande arme dans la mythologie du CPE. Mouvement qui a vu, peut-être, c’est une chose qu’on peut lui accorder, émerger des formes un peu neuves ou un retour de formes contestataires qui n’étaient plus à l’ordre du jour depuis quelques dizaines d’années.
On vaut mieux que ça, c’est néanmoins d’emblée et immédiatement placer la vie, l’humanité, la réalité du sujet dans une question de valeur, et la place que nous occupons dans une question de valeur face au travail, au travail salarié, au travail capitaliste, à l’emploi.

Depuis ce #, on voit se multiplier des témoignages qui matérialisent une réalité du travail d’aujourd’hui, le bullshit job, la flexibilité, la précarité, l’oscillation entre pôle-emploi, intérim et CDD à peine souhaité et essentiellement subi.
Par là, on a aussi le sentiment que c’est à travers le travail, à travers l’accès à un travail disons « stable » qu’on se réalisera.
Ce discours là est problématique, il empêche plus ou moins toute réflexion sur l’essence même du travail, et de sa disparition progressive sous les formes qu’on en connait.

On est mieux que ça, aurait sans doute été déjà plus englobant. Néanmoins, formuler on est comme formuler on vaut, c’est encore mettre en lumière non pas le neutre, mais au contraire l’ajout d’égos traumatisés par l’absence d’un statut social traditionnel. C’est encore abonder dans le sens d’une forme morte de réalité, c’est abonder dans un passé que l’on mâche et que l’on fantasme.
Ça n’est pas poser la question de l’automatisation, de la robotisation de l’emploi. Deux tiers des transactions financières sont déjà assurées par des « robots-traders » dans certains supermarchés plus de la moitié des caisses sont automatiques, dans certaines usines trois ouvriers qualifiés suffisent à faire tourner une chaîne de production qui comptait il y a encore quelques années des milliers d’ouvriers.
Et puis au milieu d’une manifestation la semaine dernière en tête de cortège une banderole « on vaut mieux que la valeur »

Au milieu de tout ça et depuis deux semaines, on voit re-fleurir un lexique. Syndicats radicaux, syndicats réformistes. On fait passer l’Unef pour le syndicat enragé de la jeunesse. On a trouvé « la nouvelle star » du mouvement social en son leader. Pourtant dans les textes des AGs étudiantes et salariées on voit fleurir d’autres revendications qu’un retrait. On voit les syndicats traditionnels enfin être débordés ici ou là par un autre syndicalisme, un autre militantisme, une autre forme d’organisation et de discussion, autonome, autogérée et a-syndicale.
Dans les AGs déjà il n’est plus question que de la « loi travail », on y parle déjà des 32h pour tous, du revenu de base pour tous, etc. La modernité, les réalités du travail, de l’emploi sont dans ces revendications des AGs…
Plus loin c’est déjà aussi demander la fin de l’état d’urgence, la fin de la maltraitance aux migrants, etc.

Fin des années 60 en Italie, dans les usines Fiat, des ouvriers inventent une langue pour échapper aux syndicats et refuser le travail, l’emploi.La question n’y est plus de négocier des augmentations de salaire ou de diminuer les heures de travail, mais tout simplement de refuser cette notion même de travail.
Cette notion de travail, c’est celle du travail aliéné et salarié, c’est celle d’un renoncement à l’élan vital au profit de conditions nécessaires à une éventuelle survie, cette notion et cette réalité, finalement c’est celle de l’emploi. On ne veut plus être employés. On veut vivre et travailler (ça oui peut-être) mais autrement.

En 2016 on nous propose une réforme sortie du congélateur Regan/Thatcher/Chili, une réforme d’un autre âge. Une réforme où l’on tente de nous expliquer qu’en augmentant le temps de travail, qu’en licenciant plus facilement et « mieux » on créera de l’emploi.
À l’heure où la mécanisation suivie de la robotisation et bientôt des premières formes efficaces d’intelligences artificielles ont drastiquement réduit le besoin de mains d’oeuvre, on croit rêver.
En France aujourd’hui, toutes catégories confondues on arrive au seuil des 6 millions de chômeurs. 6 millions sur 28,6 millions d’actifs potentiels en France. Presque 20% de la population active donc. Une personne sur cinq. L’équation qui prévoit qu’en augmentant le temps de travail on partage mieux le travail semble relever d’une blague de très mauvais goût… Ou d’une logique étonnante… Mais encore une fois, au fond, ils peuvent toujours augmenter le temps de travail, augmenter la facilité du licenciement , ce qu’on aimerait nous, c’est dire enfin « fin de l’emploi! ».

Mais la question n’est déjà plus là. Aujourd’hui je paie à la caisse automatique, et demain ma baguette sera distribuée par un distributeur automatique. Demain un arbitrage juridique avec les bonnes données et le bon algorithme sera rendu de manière impartial par un ordinateur. C’est possible et sans doute nous nous y dirigeons. Est-ce que c’est bien? Sans doute que non, sans doute que oui. D’une certaine manière ce qui est terrorisant, c’est qu’en l’état actuel des technologies ces réalités commencent déjà à exister.
Il est temps d’interroger en profondeur le travail et cette notion même de travail. Parce qu’on travaille déjà différemment.
Et c’est là qu’il faut faire la distinction entre travail et emploi. Non nous n’avons pas ou plus d’emploi stable et on ne se dirige pas vers un nouvel âge d’or du plein emploi. Mais peut-être qu’il est aussi temps d’affirmer que l’on refuse l’emploi au profit d’autre chose.
Combien de pigistes ne gagnent déjà rien, et pourtant ils travaillent? Combien d’associations ne gagnent déjà rien et pourtant elles travaillent?

Le temps n’est plus à la négociation, ni au refus simple d’une réforme. Le temps est à la subversion, au sabotage de ces notions même, à l’en-sauvagement et au refus pur et simple de l’emploi. Nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus supporter cette tyrannie du normal, cette vision passéiste et simpliste des activités humaines. Nous sommes de plus en plus nombreux à refuser cette assignation d’un autre âge, trouve un CDI, fonde une famille, achète. Nous sommes de plus en plus nombreux à créer nos activités, sans nous poser la question de l’emploi, à créer nos économies parasitaires, vitales, autres.

Alors très simplement, refusons ce travail, refusons l’emploi, soyons enragés, point.
Tout est pressant, disait l’auteur. Et bien alors soyons pressés mais sensés.
Sabotons, subvertissons, faisons.

Retour au sensible, au sens, à l’élan vital, refus de l’emploi. Voilà le « mot d’ordre » ni négociable, ni amendable.

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