Gilles Ivain
Abonné·e de Mediapart

10 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 mars 2016

Gilles Ivain
Abonné·e de Mediapart

TRAVAIL

« On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail, que c'est là la meilleure police (...) Nietzsche"

Gilles Ivain
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail, que c'est là la meilleure police, qu'elle tient chacun en bride et qu'elle s'entend à entraver vigoureusement le développement de la raison, des convoitises, des envies d'indépendance. Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, il retire cette force à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l'amour et à la haine. »
Friedrich Nietzsche, " Les apologistes du travail ", Aurore, 1881
« Notre vie, c'est d'être assassinés par le travail. Nous gigotons au bout de a corde pendant soixante ans. Mais nous allons la couper à présent. À la lanterne ! »
Georg Büchner, la Mort de Danton, 1835
Est-ce qu’on vaut mieux que ça?
Est-ce qu’on est mieux que ça?
Ça n’est pas le retrait de la réforme du code du travail qu’il faut demander, c’est l’abolition pure et simple du travail comme forme aliénée, comme salariat. Ça n’est pas de l’augmentation du temps de travail, de la facilité de licencier ou d’embaucher qu’il faut parler mais de la fin de l’emploi.
Le travail ça peut et ça doit être autre chose, ça doit être un mouvement de sens et de fond.
« On vaut mieux que ça »
Tout discours est fasciste.Tout discours est privatif.
On vaut mieux que ça était sans doute, est sans doute une bonne idée. Il produit une sorte de mobilisation générationnelle  inédite. Celle d’une génération très peu mobilisée, d’une génération qui a connu sa grande arme dans la mythologie du CPE. Mouvement qui a vu, peut-être, c’est une chose qu’on peut lui accorder, émerger des formes un peu neuves ou un retour de formes contestataires qui n’étaient plus à l’ordre du jour depuis quelques dizaines d’années.
On vaut mieux que ça, c’est néanmoins d’emblée et immédiatement placer la vie, l’humanité, la réalité du sujet dans une question de valeur, et la place que nous occupons dans une question de valeur face au travail, au travail salarié, au travail capitaliste, à l’emploi.
Depuis ce #, on voit se multiplier des témoignages qui matérialisent une réalité du travail d’aujourd’hui, le bullshit job, la flexibilité, la précarité, l’oscillation entre pôle-emploi, intérim et CDD à peine souhaité et essentiellement subi.
Par là, on a aussi le sentiment que c’est à travers le travail, à travers l’accès à un travail disons « stable » qu’on se réalisera.
Ce discours là est problématique, il empêche plus ou moins toute réflexion sur l’essence même du travail, et de sa disparition progressive sous les formes qu’on en connait.
On est mieux que ça, aurait sans doute été déjà plus englobant. Néanmoins, formuler on est comme formuler on vaut, c’est encore mettre en lumière non pas le neutre, mais au contraire l’ajout d’égos traumatisés par l’absence d’un statut social traditionnel. C’est encore abonder dans le sens d’une forme morte de réalité, c’est abonder dans un passé que l’on mâche et que l’on fantasme.
Ça n’est pas poser la question de l’automatisation, de la robotisation de l’emploi. Deux tiers des transactions financières sont déjà assurées par des « robots-traders » dans certains supermarchés plus de la moitié des caisses sont automatiques, dans certaines usines trois ouvriers qualifiés suffisent à faire tourner une chaîne de production qui comptait il y a encore quelques années des milliers d’ouvriers.
Et puis au milieu d’une manifestation la semaine dernière en tête de cortège une banderole « on vaut mieux que la valeur »
Au milieu de tout ça et depuis deux semaines, on voit re-fleurir un lexique. Syndicats radicaux, syndicats réformistes. On fait passer l’Unef pour le syndicat enragé de la jeunesse. On a trouvé « la nouvelle star » du mouvement social en son leader. Pourtant dans les textes des AGs étudiantes et salariées on voit fleurir d’autres revendications qu’un retrait. On voit les syndicats traditionnels enfin être débordés ici ou là par un autre syndicalisme, un autre militantisme, une autre forme d’organisation et de discussion, autonome, autogérée et a-syndicale.
Dans les AGs déjà il n’est plus question que de la « loi travail », on y parle déjà des 32h pour tous, du revenu de base pour tous, etc. La modernité, les réalités du travail, de l’emploi sont dans ces revendications des AGs…
Plus loin c’est déjà aussi demander la fin de l’état d’urgence, la fin de la maltraitance aux migrants, etc.
Fin des années 60 en Italie, dans les usines Fiat, des ouvriers inventent une langue pour échapper aux syndicats et refuser le travail, l’emploi.La question n’y est plus de négocier des augmentations de salaire ou de diminuer les heures de travail, mais tout simplement de refuser cette notion même de travail.
Cette notion de travail, c’est celle du travail aliéné et salarié, c’est celle d’un renoncement à l’élan vital au profit de conditions nécessaires à une éventuelle survie, cette notion et cette réalité, finalement c’est celle de l’emploi. On ne veut plus être employés. On veut vivre et travailler (ça oui peut-être) mais autrement.
En 2016 on nous propose une réforme sortie du congélateur Regan/Thatcher/Chili, une réforme d’un autre âge. Une réforme où l’on tente de nous expliquer qu’en augmentant le temps de travail, qu’en licenciant plus facilement et « mieux » on créera de l’emploi.
À l’heure où la mécanisation suivie de la robotisation et bientôt des premières formes efficaces d’intelligences artificielles ont drastiquement réduit le besoin de mains d’oeuvre, on croit rêver.
En France aujourd’hui, toutes catégories confondues on arrive au seuil des 6 millions de chômeurs. 6 millions sur 28,6 millions d’actifs potentiels en France. Presque 20% de la population active donc. Une personne sur cinq. L’équation qui prévoit qu’en augmentant le temps de travail on partage mieux le travail semble relever d’une blague de très mauvais goût… Ou d’une logique étonnante… Mais encore une fois, au fond, ils peuvent toujours augmenter le temps de travail, augmenter la facilité du licenciement , ce qu’on aimerait nous, c’est dire enfin « fin de l’emploi! ».
Mais la question n’est déjà plus là. Aujourd’hui je paie à la caisse automatique, et demain ma baguette sera distribuée par un distributeur automatique. Demain un arbitrage juridique avec les bonnes données et le bon algorithme sera rendu de manière impartial par un ordinateur. C’est possible et sans doute nous nous y dirigeons. Est-ce que c’est bien? Sans doute que non, sans doute que oui. D’une certaine manière ce qui est terrorisant, c’est qu’en l’état actuel des technologies ces réalités commencent déjà à exister.
Il est temps d’interroger en profondeur le travail et cette notion même de travail. Parce qu’on travaille déjà différemment.
Et c’est là qu’il faut faire la distinction entre travail et emploi. Non nous n’avons pas ou plus d’emploi stable et on ne se dirige pas vers un nouvel âge d’or du plein emploi. Mais peut-être qu’il est aussi temps d’affirmer que l’on refuse l’emploi au profit d’autre chose.
Combien de pigistes ne gagnent déjà rien, et pourtant ils travaillent? Combien d’associations ne gagnent déjà rien et pourtant elles travaillent?
Le temps n’est plus à la négociation, ni au refus simple d’une réforme. Le temps est à la subversion, au sabotage de ces notions même, à l’en-sauvagement et au refus pur et simple de l’emploi. Nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus supporter cette tyrannie du normal, cette vision passéiste et simpliste des activités humaines. Nous sommes de plus en plus nombreux à refuser cette assignation d’un autre âge, trouve un CDI, fonde une famille, achète. Nous sommes de plus en plus nombreux à créer nos activités, sans nous poser la question de l’emploi, à créer nos économies parasitaires, vitales, autres.
Alors très simplement, refusons ce travail, refusons l’emploi, soyons enragés, point.
Tout est pressant, disait l’auteur. Et bien alors soyons pressés mais sensés.
Sabotons, subvertissons, faisons.
Retour au sensible, au sens, à l’élan vital, refus de l’emploi. Voilà le « mot d’ordre » ni négociable, ni amendable.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Soupçons d’emploi fictif : une vice-présidente du RN visée par une enquête du Parquet européen
Selon nos informations, une série de perquisitions est en cours lundi 5 décembre, visant deux élus RN, dont Edwige Diaz, vice-présidente du parti, dans le cadre d’une enquête du Parquet européen. La justice se penche sur des soupçons d’emploi fictif, lorsque la députée était assistante parlementaire européenne en 2018-2019. L’élue dénonce un  « règlement de comptes » d’anciens du RN.
par Marine Turchi
Journal — Europe
Ukraine : la guerre, « un puissant accélérateur » pour les droits LGBT+
Depuis le début de l’invasion russe, de plus en plus de soldats ukrainiens portent publiquement les revendications des personnes LGBT+, en particulier la demande d’une union civile entre partenaires du même sexe. L’enjeu, en temps de guerre, est capital. Des hommes et des femmes meurent au combat, sans que leurs proches ne puissent revendiquer aucun droit sur leur corps.
par Mathilde Goanec
Journal
L’animateur de CNews Jean-Marc Morandini condamné à un an de prison avec sursis pour corruption de mineurs
Jugé pour corruption de mineurs sur deux jeunes de 15 ans et un autre de 16 ans, l’animateur de CNews a été condamné lundi à un an de prison avec sursis.  
par David Perrotin
Journal
Conditions de détention : une demi-victoire pour les prisonniers de Nanterre 
Vendredi 2 décembre, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a ordonné quelques mesures pour améliorer la vie quotidienne des détenus au centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine. Trois organisations dénonçaient « l’inertie manifeste des autorités » et réclamaient des décisions plus draconiennes.
par Camille Polloni

La sélection du Club

Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes
Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère
Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez