Les "anarcho-autonomes"

Les anarcho-autonomes ça n’existe pas. Il y a des anarchistes, il y a des autonomes, mais pas d’anarcho-autonomes. Des anarcho-syndicalistes peut-être encore, des acratistes sans doute aussi, mais définitivement les « anarcho-autonomes » non ça, ça n’existe pas.

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Les anarcho-autonomes ça n’existe pas.


Il y a des anarchistes, il y a des autonomes, mais pas d’anarcho-autonomes. Des anarcho-syndicalistes peut-être encore, des acratistes sans doute aussi, mais définitivement les « anarcho-autonomes » non ça, ça n’existe pas.

Est-il si difficile de concevoir que des gens qui recourent à des formes d’actions politiques hors du simple vote « démocratique » puisse appartenir à des courants idéologiques précis?

Point rapide sur ce que les médias qualifient « d’anarcho-autonomes ».

-Anarchie/acratie:

Littéralement et étymologiquement l’Anarchie c’est une volonté d’absence de hiérarchie, le mot grec Arkhé signifiant commandement, hiérarchie.
Pour résumer très simplement et de manière la plus commune l’anarchie, dans son sens politique, il s’agit de questionner et idéalement d’abolir les rapports hiérarchiques et de dominations.
De ce postulat divers courants inventent, réfléchissent diverses manières de s’organiser.
L’anarchie ne peut pas être une démocratie représentative, ou un régime de délégation de pouvoir comme on le connait. Un Homme, une prise de décision. C’est un système de non-délégation. Il peut reposer sur une absence d’état, sur une manière de s’organiser ou de ne pas s’organiser, sur l’assemblée générale ou sur des modes de décisions communs.
L’idée principale est d’envisager une société sans domination et sans exploitation. Grave chose sans doute…
Assemblée générale, mandat impératif, autogestion, voire démocratie directe peuvent être des modes défendus et envisagés par certains anarchistes.
Devant le sens commun, courant, usité de l’anarchie, certains préfèrent utiliser le terme d’acratie qui présentent néanmoins quelques différences sur lesquelles nous ne nous attarderons pas dans cette brève mise au point de vocabulaire.

« À ses débuts, l’Anarchie se présenta comme une simple négation. Négation de l’État et de l’accumulation personnelle du Capital. Négation de toute espèce d’autorité. Négation encore des formes établies de la Société, basées sur l’injustice, l’égoïsme absurde et l’oppression, ainsi que de la morale courante, dérivée du Code romain, adopté et sanctifié par l’Église chrétienne. C’est sur une lutte, engagée contre l’autorité, née au sein même de l’Internationale, que le parti anarchiste se constitua comme parti révolutionnaire distinct.

Il est évident que des esprits aussi profonds que Godwin, Proudhon et Bakounine, ne pouvaient se borner à une simple négation. L’affirmation — la conception d’une société libre, sans autorité, marchant à la conquête du bien-être matériel, intellectuel et moral — suivait de près la négation ; elle en faisait la contre-partie. Dans les écrits de Bakounine, aussi bien que dans ceux de Proudhon, et aussi de Stirner, on trouve des aperçus profonds sur les fondements historiques de l’idée anti-autoritaire, la part qu’elle a joué dans l’histoire, et celle qu’elle est appelée à jouer dans le développement futur de l’humanité.

Point d’État », ou « point d’autorité », malgré sa forme négative, avait un sens profond affirmatif dans leurs bouches. » Pierre Kropotkine, le principe anarchiste. »

Ou bien:

« Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu... Être gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. » Pierre-Joseph Proudhon, idée générale sur la révolution au dix-neuvième siècle.

-Autonomie:

L’autonomie, comme conception politique remonte également, disons le au XIXème siècle, notamment autour des figures du « syndicalisme d’action directe » et de « l’autonomie ouvrière ».
L’autonomie se propose dans un premier temps de rendre autonome la classe ouvrière par rapport au « capital ». C’est à dire qu’elle se prenne en charge par elle-même, qu’elle se représente par elle-même, sans aucune délégation, représentation, etc.
Pour citer Proudhon encore:
-Que le prolétaire (à l’époque il s’agit de ça) « ait conscience de lui-même, de sa dignité, de sa valeur, de la place qu’il occupe dans la société, du rôle qu’il remplit, des fonctions auxquelles il a droit de prétendre, des intérêts qu’il représente ou personnifie »,
-Que le prolétaire « affirme son idée, c’est-à-dire qu’il sache se représenter par l’entendement, traduire par la parole, expliquer par la raison, dans son principe et ses conséquences, la loi de son être »
-« que de cette idée, enfin, posée comme profession de foi, il puisse, selon le besoin et la diversité des circonstances, déduire toujours des conclusions pratiques »
De la Capacité politique des classes ouvrières.

En somme il s’agit disons de l’émancipation du prolétaire, de l’ouvrier, par le prolétaire, l’ouvrier. Sans instance de représentation ou d’organisation. Le syndicalisme n’est ici pas vraiment envisagé donc.
Les modes d’actions sont alors divers allant de l’action directe à l’auto-organisation.

Plus globalement, l’autonomie repose sur l’idée d’une organisation affinitaire, par groupe, rencontre d’un ensemble de personnes qui désirent, souhaitent lutter ensemble.
L’autonomie ne pourrait se résumer à un courant, ou un mouvement, il y a autant d’autonomies que d’autonomes, pour vulgariser les choses.

Les méthodes d’action historique de l’autonomie au XX et XXIème ont été aussi bien le sabotage, l’émeute, l’auto-réduction, le squat, la radio libre, le fanzine ou la revue, etc. etc.

Un des épisodes marquant a peut-être été l’épisode italien, où les ouvriers se sont organisés hors syndicat dès la fin des années 60, en multipliant les réquisitions de logement, l’occupation et le sabotage des chaines de production ou bien encore les émeutes face à la police.

Un autre grand courant auquel se réfère l’autonomie est sans doute le situationnisme dans ces pratiques de la démobilisation, et de la ré-imagination de la vie quotidienne. L’utilisation des concepts de Spectacle ou de Dérive sont fréquentes. Des modes d’action comme la manifestation sauvage peuvent s’y apparenter. L’idée est de rompre avec la société du spectacle comme elle est. Sur ce point, il est toujours utile de relire la société du spectacle de Guy Debord.

On pourrait dire peut-être qu’il s’agit de créer les conditions nécessaires à une autre manière de communauté pour reprendre peu ou proue  les préceptes de certains textes plus récents.
Il peut s’agir par l’action ou la réflexion de créer des conditions d’ambiances différentes, des rassemblements différents, des fêtes différentes, des situations différentes, etc. En somme de ré-interroger ce qui fait le lien entre chacun(e)s et de tisser à partir de ces rapports nouveaux un mode d’action politique. Toujours il s’agit de rompre avec un certain aspect quotidien de notre mode de vie, qu’il s’agisse du logement, du rapport au salariat, au politique, etc.

Pour en finir avec une vision organisée DES black bloc:

Petit point enfin sur ce fameux « black bloc » qu’on accorde souvent au singulier…
Il s’agit en fait, disons ça, d’une tactique de manifestation. Un black bloc n’est en aucun cas constitué, organisé, ou hiérarchisé. Il est dans la mesure du possible intempestif. C’est une réunion temporaire de participants à une manifestation qui mettent en commun leurs forces dans une manifestation. Un black bloc ne s’échafaude pas avec une stratégie nécessairement pré-établie, il n’est pas non plus une organisation, un comité, ou un parti, il repose disons sur une énergie et une volonté commune à un moment T…C’est une forme d’action collective si on veut. Tout au plus.

On peut faire remonter cette technique de manifestation à la fin des années 70 en allemagne. Elle a été une réponse, un mode de riposte aux incursions de la police est-allemande dans des squats, lieux auto-gérés, etc.
Cette forme repose principalement sur la réunion de participants anonymes, avec ces méthodes d’anonymat, vêtements noirs, cagoules, masques, etc. Il s’agit pour les participants de se protéger d’une éventuelle répression.

Les cibles de ces rassemblements intempestifs sont multiples, mais pour en faire un bref résumé, disons que les black bloc ciblent majoritairement les institutions étatiques et leurs représentants (police notamment), les grandes enseignes représentatives du capitalisme (banque par exemple, magasin de luxe, etc) et de manière un peu différente parfois les partisans d’une extrême droite radicale fasciste (notamment en allemagne).

Ils peuvent également se rassembler sans violence ou intervenir en protection des manifestants lors de rapports de force distendues avec les forces de l’ordre notamment dans certains sommets anti-G8.

Effectivement, il y a sans doute des participants récurrents dans ce mode d’action, mais en aucun cas il est possible de parler du black bloc comme d’une sorte de société complotiste organisée…

Pour conclure rapidement, est-il en 2016 si scandaleux de voir des gens lutter pour la vision d’une société sans état? Est-il si scandaleux de voir des gens lutter pour des rapports différents entre chacun(e)s? Est-il si scandaleux de voir des gens lutter pour imaginer un autre rapport au monde, à la production, au travail salarié, à la répression, etc ?
Il semble que le problème soit cristallisé sur la violence. La violence est aujourd’hui semble-il devenue une sorte de tabou impardonnable. Mais comme chacun le sait, la violence impardonnable est aussi à géométrie variable. Et quand on voit les médias affirmer que LE black bloc casse des vitrines et des magasins, il faudrait peut-être se demander lesquels? Des banques? Des magasins de luxe? Des sociétés financières? Ou l’artisan du coin?
Quand on voit les médias se repaitre de telle ou telle violence face à la police, n’est-il pas bon de signaler qu’en France la police tue, assassine, dans les quartiers, dans les manifestations, qu’elle estropie, blesse, mutile? Que la police comme la société Française est toujours raciste dans sa plus grande partie? Qu’elle défend toujours le dominant et rarement le dominé?
Le story-telling autour du terrorisme, ne doit pas faire oublier la réalité du métier de policier, qui est un métier de chiffre et d’interpellation, non pas de protection de la population. Qui protège qui de quoi? Est-ce qu’on protège le pouvoir en place ou les habitants de ce pays?

Il semblait nécessaire de faire une très très brève mise au point sur ces différentes choses. Mais faire passer les anarchistes, les autonomes et les libertaires pour des écervelés désoeuvrés ou chômeurs, c’est quand même toujours une chose assez marrante.

Est-il devenu à ce point tabou qu’on conteste d’une manière ou d’une autre le monde comme il est? La domination? La répression ou le capitalisme? Qu’on s’interroge sur le rôle des prisions, de la justice ou de la police?
Vraiment c’est devenu intolérable? Alors c’est sans doute qu’ « il est intolérable d’être toléré ». Pasolini.

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