Barcelone : un plan B ? Oui, c’est possible !

Le chaos déterministe est au coeur de la Catalogne. A l'heure ou vous lirez ce texte, on saura probablement si DUI , si 155 ou si plan B. Il s'agit des élections du parlement catalan pour remettrer la politique dans les mains des politiques. Ici un inventaire des forces en présence. Les citoyens catalans ont besoin de répit plutôt que de guerre pour se remettre de cet Automne ruineux.

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Excusez-moi d’insister, mais je réitère la publication de la capture du twitt d’Omar Anguita, SG des Jeunesses Socialistes Espagnols, lançant : « Viva la Républica ! » le 3 Octobre 2017 et imagé par le drapeau de la république espagnole.

 

Récemment, l’ex-ministre socialiste José Bono critiquait vertement Pablo Iglesias pour ne pas être fier du drapeau de la monarchie nationaliste espagnole, oubliant que pour Pablo le vrai drapeau est celui de la république. Question pour un champion : les socialistes espagnols ne sont-ils pas tous républicains ? Et la réponse est : non ! C’est bien là le genre de question qu’il est difficile pour un français d’appréhender. Pour nous, la 2e république eut lieu en 1848 dans le temps où la monarchie disparaissait de France, laissant place au dictateur Napoléon III qui déboucha sur la IIIèmerépublique en 1870, qui elle-même fut remplacé par la IVème, puis la Vème. Nous en sommes à six générations exclusivement républicaines. En Espagne, la Iere république eut lieu entre 1873 et 1874, la IIème entre 1931 et 1939, mais en 1936 Franco rentra en lice et en 1939 établit la dictature d’Espagne jusqu’à 1975. Le rétablissement de la monarchie permit alors la transition démocratique qui accoucha de la constitution actuelle en 1978. Le PSOE sous l’impulsion de son jeune leader charismatique Felipe Gonzalez fut un des piliers de cette concorde démocratique, ce qui l’engagea à côté de la monarchie constitutionnelle. On comprendra ainsi aisément la difficulté intrinsèque du PSOE à s’afficher ouvertement pour la république et pour ses ouailles d’appliquer le droit de réserve. Le signal lancé par Omar Anguita est subliminal pour rappeler aux socialistes espagnols leur destin républicain, … et aux catalans, aussi, mais dans l’esprit de leurs prédécesseurs Luis Companys et Josep Taradellas, c’est à dire dans un état plurinational espagnol.

Aujourd’hui, le plan B pour sortir la Catalogne de sa crise étoilée ressort avec un écho grandissant : des élections anticipées du parlement catalan, qui conduira à un nouveau président et à un nouveau gouvernement. Un délai de trois mois est, semble-t-il, nécessaire et nous conduit vers fin-Janvier. Il y a deux raisons, qui peuvent permettre cette sortie de secours, outre son évidence et son urgence. La première est de donner une issue honorable et adoubée par l’UE pour les deux parties prenantes, les présidents Rajoy et Puigdemont. La deuxième est que quasiment toutes les forces en jeu croient en leurs chances de consolider ou d’améliorer leurs positions au parlement catalan. N’oublions pas que finalement, le boomerang doit revenir dans les pattes des catalans.

Certes, CUP et PDeCAT ne sont pas très chauds pour des raisons distinctes au-delà de leurs orientations idéologiques opposées. La CUP doit faire face aux forces vives de Catalunya en Comu et leur projet social plus pacifiste, guidé par Adau Colau, Joan Coscubiela et Xavier Domenech, ou alors de ERC (lire plus bas) : elle n’a pas intérêt à risquer de perdre de sa représentation (10 députés) et d’être marginalisée, alors qu’elle tient un rôle majeur dans la marche forcée vers l’indépendantisme, mais aussi dans la fuite des entreprises. Comme de bien entendu, elle vient de menacer de boycotter une élection dictée par Madrid, ce qui la ramènerait à son activité politique de base au niveau du pouvoir municipal et pourquoi pas se lancer dans des actions clandestines. De son côté, PDeCAT doit faire face au chant du cygne du pujolisme (avec des procés dans la foulée rapport aux milliards d'euros qui sont partie en fumée)) et la menace de se faire vampiriser ses électeurs par ses plus proches voisins qui sont nombreux, de ERC à Cuidadanos via le PSC et le PP, d’un côté la fibre indépendantiste, républicaine et de l’autre, les intérêts financiers et la modération conservatrice. Il n’est pas exclu que les déclarations avortées de Puigdemont permettent de régénerer une fibre nationaliste non-« indépé » promue cet an-ci par le président de PDeCAT Artur Mas, opportuniste invétéré, et le « conseller » aux affaires, Santi Villa. Retour de manivelle!

Ciudadanos qui représente les frères ennemis catalans, entêtée par sa verve anti-catalaniste, a réussi une double opération entre 2015 et 2016, leader d’opposition au parlement catalan et soutien décisif pour donner au PP une majorité parlementaire permettant à Mariano Rajoy de gouverner. N’oublions pas que les deux gouvernements eurent toutes les peines du monde à se mettre en place. Et Cuidadanos croit maintenant dur comme fer en ses chances, ce qui l’incite à urger Rajoy à appliquer le 155, la suspension de l’autonomie catalane, et à lancer les élections en question que sa chef de file, Ines Arrimadas, voit comme l’étape l’amenant à la tête de la reconquête. Il n’est pas faux de penser que davantage de bourgeois catalans réfractaires au oui voit d’un bon œil cette nouvelle droite catalane porteur d’un projet très rassurant pour le monde des finances et pour l’UE. Il est par contre acquis que leur provocation anti-catalaniste les voue au mépris, voire à la haine de la tribu « indépé ». Bigre !

Le PSC des socialistes catalans, piloté par son sympathique leader Miguel Iceta, a manifestement convaincu le PSOE de Pedro Sanchez qu’il serait judicieux de prôner aussi les élections pour se dégager du mauvais karma induit par la récente incarcération des deux Jordi, leaders des associations indépendantistes contrôlant la rue catalane et ses bourgeois bon-enfants, dépassés par ce qui se trâme en-haut. N’oublions pas, une fois de plus, que le mouvement « indépé » vient d’en-haut et des élites catalanes et qu'il n'est passé de 11 à 48% en 7 ans que par la synergie de forces politiques de droite (CyU puis PDeCat d’un côté, PP et Cuidadanos de l’autre) ayant décidé l’affrontement tout en oubliant la crise sociale et pour faire oublier la corruption, l’une étant en grande partie due à l’autre. C’est la fuite en avant ! Pedro Sanchez œuvre aujourd’hui pour redorer le blason socialiste : la tentation républicaine est au bout du chemin et il est possible que l’entêtement du gouvernement espagnol à garder une ligne dure finisse par obliger le clan conservateur socialiste à lâcher du mou et à laisser s’ouvrir la vanne républicaine au cœur du PSOE. Nombreux sont ceux qui croient quand même que le PSOE est à l’article de la mort d’avoir embrassé le serpent populaire. Une vieille histoire du socialisme européen! Pedro va tout faire pour se sortir de cette ornière. Y arrivera-t’il ? Des élections en Catalogne, en partie grâce à son impulsion et celle de Miguel Iceta, accompagnées d’une promesse de réforme constitutionnelle fourniraient un premier pas qui lui permettrait de rebondir. Inch Allah !

ERC, la gauche républicaine indépendantiste catalane (social-démocrate), a une position assez fourbe dans cette perspective. A défaut d’indépendantisme immédiat, elle se verrait bien réaliser un gros score lui donnant le plus grand nombre de députés au parlement catalan. Elle peut ratisser large avec les déçus de la CUP et du PDeCAT, mais aussi avec ceux dépités par l’autoritarisme en direct de Madrid. Son projet très indépendantiste pourrait aussi changer si un front républicain convaincu se lançait à la conquête de l’Espagne. Et puis, il est difficile de croire qu'Oriol Junqueras, son leader, maìtre dans le mensonge droit dans les yeux, tout comme Carles Puigdemont, son alter ego de PDeCAT et supérieur hiérarchique à la Généralité, soient réellement prêt à se sacrifier pour endosser la responsabilité de sédition, tout apôtre de l'indépendantisme qu'ils soient. Il y a des années de ballon en perspective, avec pétâge de plomb du bon peuple et répression policière sous le coude. Pas vraiment brillant si le carrièrisme et le cynisme les ont guidé jusque là. Sauf si Oriol et ses compères pensent que des élections post-155 seront encore plus profitables à l'ERC. Mais, attention, 155 veut dire aussi justice et donc inhabilitation! Fichtre!

Catalunya en Comu a fait un gros boulot avec ses tribuns charismatiques, sa position ni-ni, son respect au principe d’autodétermination et son positionnement significatif au parlement de Madrid. Plus discrètement, son engagement dans un projet associé avec Podemos, Izquierda Unida, et aux mouvements de la nouvelle gauche espagnole prônent un état plurinational rappelant ipso facto les principes de la IIème république espagnole. Il y a de quoi enthousiasmer la jeunesse face aux droites espagnole et catalane et ceux qui comme ailleurs en Europe souhaitent sortir du modèle libéral à tout crin.  Il est évident que le prochain parlement devra compter avec un nombre plus élevé de ses députes. Combien ? Ça reste à voir. En tout cas, pour ceux qui sont à l'aise avec le castillan, je vous encourage à lire dans le quotidien El Publico les textes de Vicenç Navarro, une grosse tête catalane, économiste et politologue, qui explique pourquoi il soutient Podemos et Catalunya en Comu. Joker!

Ne parlons pas ou peu du PP qui est exsangue en Catalogne. Mais quand même. Il pourrait bien aussi profiter du rapport de force et de l’habileté de Rajoy à faire apparaître Ciudadanos plus à droite. Rajoy est OK maintenant pour tasser l'affaire au minimum et lâcher le 155, si Puigdemont donne le feu vert. Olé!

Toujours est-il que dans ce chaos déterministe, des attracteurs étranges pourraient bien modifier la donne de façon substantielle et provoquer l’arrêt de la voie nationalo-indépendantiste. Il y a en gros 30% minimum de l’électorat catalan qui peut bouger, avec un potentiel de participation très élevée si seule la CUP demande le boycott. Une possible coalition ERC, Catalunya en Comu, PSC a déjà été envisagée selon des sondages officieux du Printemps. On n’en est pas loin avec, qui plus est, le besoin urgent de résoudre la crise et la fracture sociale, qui se sont considérablement aggravées ces derniers jours. Dehors la CUP, dehors PDeCAT ! Bonjour le front républicain rêvent certains! A n'en pas douter l'extraordinaire destin d'Ada Colau va un jour ou l'autre favoriser cette voie.

Ce matin du 19 Octobre, nous verrons si Carles Puigdemont a opté pour le plan B pour se préparer une porte de sortie « light » (un détail qui vaut son poids de cacahouètes). Sinon, l’incarcération des deux Jordi l’aura convaincu sous l'injonction d'en bas via les militants de l'ANC et d'Omnium,  les poumons du mouvement "indépé" décapités de leurs présidents, de sortir clairement ou mollement la DUI (déclaration unilatérale d'indépendance) pour provoquer le PP et son gouvernement à sortir le 155 (suspension de la Généralité) et à assombrir encore plus le destin des catalans, des espagnols et… de tout le monde. Tout porte à croire qu’il va maintenir son cap et Rajoy le sien, mais tout montre aussi qu’ils ont très peu envie les deux de se risquer à sauter dans l’au-delà. Ils savent que les catalans aussi bien du non que du oui n’en peuvent plus de penser que le pire va leur tomber sur la tête. Ils savent aussi que ce sont les couches les plus populaires, davantage partisanes du ni-ni qui vont morfler… Mais têtus ils se sont montrés, têtus ils peuvent rester. C’est vraiment consternant !

De toute façon, seules des élections, tôt ou tard, débloqueront la situation. Plus on attend, plus il y aura des dégâts. Pas loin de 1000 entreprises catalanes viennent de délocaliser leur siège social. Pendant ce temps, la liste des inculpés corrompus du PP trouvés morts dans des circonstances étranges s'allongent, alors que Pablo Iglesias vient d'insister pour que les racines franquistes du régime monarchique espagnole soient coupées. Là est le vrai problème des catalans, des espagnols... et des autres :  retrouver des politiques qui mettent le bien commun au dessus de tout! Ça pourrait obliger le PP à lâcher son extrème-droite et de jouer enfin cartes sur table. Ça pourrait aider les catalans à la réconciliation émotionnelle tout en clarifiant objectivement leur histoire largement révisée pour recréer artificiellement une vérité arbitraire et polarisée.

Pour conclure, il serait souhaitable que MdP se resaisisse et aborde cette tragédie espagnole avec plus de profondeur et de vision d'ensemble!

 

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