J-5 avant le pseudo-référendum: le repli identitaire catalan

La Catalogne défend son identité depuis des siècles. Après des années de catalanisation active, le gouvernement de la région autonome de Catalogne a mis en route coûte que coûte une marche forcée vers une déclaration unilatérale d’indépendance prévue la semaine prochaine. C'est l'Espagne qui fait la gueule!

Selon le gouvernement de Catalogne, nous sommes à cinq jours du référendum d’auto-détermination, le 1er Octobre, et à guère plus de la déclaration unilatérale d’indépendance. Mais la volonté du gouvernement espagnol, l’interdiction du référendum et la répression judiciaire qui ne cesse de croître depuis quinze jours vont changer la donne pour une issue qui préoccupe maintenant non seulement les catalans et les espagnols, mais aussi la terre entière avec une montée de tension et de peur dont bien malin qui en sait l’aboutissement.

Depuis quelques jours, l’entrelacement de problèmes et de questions sont ardemment débattu à tous les niveaux au dernier moment. Nous sommes de fait face à un enjeu de taille avec le spectre de la séparation catalane. C’est la polarisation extrême qui nous a conduit là. Elle a été savamment orchestrée par le choc des nationalismes, d’abord lancée par la provocation du gouvernement de Catalogne, puis exacerbée par la réponse répressive du gouvernement espagnol via son bouclier judiciaire. Les deux gouvernements ont choisi l’affrontement guidé par une stratégie de conquête électorale alors qu’ils représentent dans chaque parlement une minorité d’électeurs.

Venons-en au catalanisme. Le repli identitaire catalan est un fait historique depuis le 17e siècle. Entre 1931 et 1939, les catalans obtinrent de la 2e république espagnole un statut spécial avec une « généralité » lui conférant une autonomie de gouvernance. Suite à la guerre civile et à la prise du pouvoir du général Franco, le peuple catalan fut particulièrement blessé dans son identité, forcé de se fondre dans le moule espagnol de la dictature fasciste. L’industrialisation pilotée par la grande bourgeoisie catalane depuis le XIXe siècle fit venir aussi beaucoup d’espagnols des autres provinces qui pèsent un poids non négligeable surtout dans l’agglomération barcelonaise.

Suite à la transition amenant l’Espagne au retour vers la démocratie et rétablissant le statut autonome de la Catalogne via la constitution de 1978, Jordi Pujol donna en 1980 un nouveau souffle au catalanisme en accédant à la présidence de la Généralité sous les couleurs de la coalition politique catalaniste et conservatrice « Convergencia y Union, CyU ». Il y régna pendant 23 ans à force de négociations d’abord avec le gouvernement de Felipe Gonzalez, puis celui de Jose Maria Aznar et obtint de renforcer l’autonomie catalane sans prôner l’indépendantisme, mais en apportant pragmatiquement les votes nécessaires pour donner la majorité parlementaire à l’un puis à l’autre des deux leaders pour former un gouvernement espagnol. Une des mesures les plus marquantes est la « normalisation linguistique » qui fait qu’aujourd’hui en Catalogne aucune école ne dispense un enseignement de base en castillan et que les jeunes habitants de la Catalogne ont tous acquis une identité première catalane. Ce n’est pas sans rappeler Jules Ferry et les hussards de la république française, mais cette fois, incroyable mais vrai, à l’insu de l’état hôte permettant notamment la catalanisation des enfants des "émigrés" espagnols.

C’est le point de départ de l’ère moderne du séparatisme catalan, alors que dans le même temps le parti CyU à l’image du PP (Parti Populaire) à Madrid mettait en place un système de corruption énorme basé sur le détournement de fonds publics, puis appliquait à la lettre la politique d’austérité chère à la BCE, réduisant notamment les budgets de santé et d’éducation. Aujourd’hui, la dette publique catalane est en plus abyssale  comme conséquence de la politique économique locale et, selon les catalans, à cause de la trop faible dotation venant de Madrid refusant un projet de Pacte Fiscal "à la basque". Il faut dire que les basques et les navarrais ont obtenu un statut particulier leur permettant de gérer eux-mêmes à 100 % la collecte d’impôt et de reverser à Madrid une somme très faible comparée aux autres autonomies. « Pourquoi pas nous ? » se plaignent les catalans.

De leur côté, les héritiers républicains des années 30 reformèrent le parti historique nommé ERC (la gauche républicaine catalane, de type social-démocrate) dès la chute du régime franquiste. Dès lors, ils engagèrent petit à petit la reconquête d’un électorat d’abord en collaborant avec les socialistes catalans non souverainistes dirigeant un gouvernement catalan tripartite de gauche, puis plus récemment par une coalition indépendantiste nommée « Junts per Si » qui a aussi rallié les héritiers de la branche pujoliste de CyU et les grosses associations citoyennes indépendantistes ANC et Omnium. Avec la crise économique et politique, accompagnée de l’effondrement des partis socialistes espagnols et catalans face à la capacité étonnante du Parti Populaire à se maintenir au pouvoir, cette stratégie impulsée par son secrétaire général, Oriol Junqueras, permit à l’ERC de devenir la 1ere force politique en Catalogne. Ce projet de constitution d’une république catalane se construit sur le rejet du gouvernement du Parti Populaire à Madrid, qui selon eux maltraite les catalans et refuse tout dialogue. La synergie citoyenne a suivi avec l’énorme soutien des associations ANC et Omnium en plus du ralliement du gros de la droite nationaliste effarouchée par la démonisation de l’icône corrompue jusqu’à l’os, Jordi Pujol, et par la dissolution de CyU, dont émane le parti PDeCat présidé par Artur Mas, ex-président CyU de la Catalogne et actuellement inéligible pour 2 ans pour avoir organisé le référendum illégal du 9 Novembre 2015, point d’inflexion de la route vers l’indépendance.

La troisième force politique qui tient un rôle décisif est la CUP, Candidature d’Unité Populaire. Ce parti anticapitaliste et non-nationaliste d’essence 100% « bottom-up » prône une gouvernance de proximité qui l’a conduit à opter pour l’indépendantisme et à entrer au parlement catalan en 2012, puis à y obtenir 10 députés en 2015. Ces 10 députés ont voté après de longues négociations avec la coalition "Junts per Si" pour former le gouvernement souverainiste ayant pour mission de conduire à la déclaration d’indépendance. Ils empêchèrent Artur Mas, l’ex-bras droit de Jordi Pujol, d’être nommé à la présidence et c’est Carles Puigdemont qui prit sa place, tout en étant aussi dénonçé par la CUP pour une petite affaire dans son fief de Gérone. La CUP forme le courant le plus activiste avec de nombreux jeunes militants et suiveurs aguerris aux mouvements sociaux, en particulier celui des Indignés de 2012 combinant désobéissance civile et non-violence.

C’est donc la réunion de « Junt per Si » et de la CUP qui a permis cette marche forcée à partir du gouvernement et du parlement catalan via une majorité parlementaire élue avec 47,8% des voix. Il s’agit là du meilleur score électoral obtenu dans des conditions officielles et qui selon les souverainistes légitiment leur intention de déclaration unilatérale d’indépendance, face au refus du gouvernement espagnol que s’organise un référendum d’autodétermination. En plus, les sondages d’opinion de ces derniers mois, dont ceux commandités par le gouvernement catalan, indiquent tous une tendance baissière de l’opinion favorable à l’indépendance proche des 40%.

Avec le gouvernement drapé dans la constitution, certains milieux pensaient il y a peu que la mise en route d’une consultation populaire sur une base unilatérale déclenchant une réponse négative de l’état de droit souverain et le désaveu  des socialistes et des libéraux allait dégonfler cette bulle nationaliste. C’était sans compter sans la détermination radicale des catalanistes à aller jusqu’au bout. C’était surtout sans compter sans la stratégie exclusivement judiciaire du gouvernement, probablement convaincu que le droit du plus fort est infaillible en étant apte à raviver la fibre espagnole dans la péninsule face à un ennemi venant de l’intérieur. Il apparait aujourd’hui que la voie du référendum légal basé sur le principe d'autodétermination, soutenu par Podemos, Catalunya en Comu et leurs alliés eut été un choix plus judicieux de la part du gouvernement espagnol et plus diplomatique pour arriver sans heurt à ce qui se présente aujourd’hui comme une possible catastrophe humaine. Un choc des nationalismes!

Je vous présenterai d’ici peu la deuxième partie de ce texte, écrit dans le quartier de Gracia au cœur de Barcelone où tous les soirs à 10 heures comme dans toutes les villes catalanes, ça cogne dur sur les casseroles pour exprimer la colère dans une dynamique heureusement marquée par la bonhommie et la non-violence. Mais Dimanche ? Lundi ? Et les jours qui suivront ?

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