J-4 avant le pseudo-référendum: l’hispanité, tête baissée derrière l’état de droit?

Face à la mise en route d’une marche forcée vers une déclaration unilatérale d’indépendance, la réponse du gouvernement espagnol est cinglante dans son approche judiciaire sans, semble-t-il, une quelconque tentative de dialogue. En 6 ans, le vote indépendantiste a plus que doublé, et voici l’estocade. Le Parti Populaire ne fait-il pas tout pour se « débarrasser » des catalans?

Hier, nous faisions un rapide tour de la situation coté repli identitaire catalan. Aujourd’hui, nous allons explorer succinctement face au catalanisme ce qui se trame du côté de l’hispanité. Les évènements qui ont eu lieu cette dernière quinzaine ont montré que le gouvernement espagnol a répondu à la provocation catalane exactement comme on pouvait l’attendre d’un gouvernement de droite conservateur : répression, répression, répression. Il est clair qu’un des objectifs soit de réveiller le sentiment nationaliste espagnol « en toute bonne foi ». La justification est simple : face à une insurrection populaire décidée et orchestrée par un gouvernement autonome ayant juré de respecter la constitution de tous les espagnols, votée à son époque (1978) par une vaste majorité de catalans, il n’y a rien d’autre à faire que de s’abriter derrière des décisions judiciaires présentés comme indiscutables pour défendre la nation.

Prenons un peu de recul. En 1931, alors que la monarchie espagnole vacillait depuis un bout de temps et que l’armée et l’église faisait front pour maintenir à tout prix un régime autoritaire et archaïque, une coalition de républicains, de socialistes et de nationalistes provinciaux obtint non sans mal d’établir la 2nde république d’Espagne. Dans le même temps, le mouvement anarchiste se développait dans les milieux ouvriers et avait une influence considérable, très préoccupante pour beaucoup y compris en URSS et aux USA. Il y avait alors une grande fracture entre les zones urbaines et le monde rural, très illettré et très conservateur. Mais les valeurs démocratiques réussirent à se mettre en place et à doter l’Espagne d’une constitution inspirée des modèles en cours, dont le modèle français. En 1936, face au Front Populaire porteur d’un modèle laïque, de fait fortement anticlérical, le général Franco fut désigné pour diriger un putsch militaire visant à renverser le régime et la constitution: la guerre civile était lancée et aboutit en 1939 à la dictature franquiste avec le soutien stratégique non seulement des allemands et des italiens, mais aussi des américains et des soviétiques. La reconnaissance de cette dictature fut l’œuvres des gouvernements français et anglais, qui, au lieu de s’engager à corps perdu auprès des républicains, décidèrent le contraire. Il faut dire qu’en Février 1939, Hitler et Mussolini étaient en plein boom et Daladier dans la panade.

Sans rentrer dans plus de détails, nous arrivons à la mort de Franco en 1975 avec une Espagne repliée sur elle-même et il fallut 3 ans pour que la monarchie ré-établie selon les vœux du Caudillo lui-même se dote d’une constitution démocratique sur un principe dit de transition. Un détail terrible est que depuis cette transition de 1978, malgré l’accession au pouvoir de Felipe Gonzales et du PSOE en 1982 pour une durée de 14 ans, l’Espagne s’est avérée incapable de gérer la mémoire historique pour honorer les victimes de la démocratie comme il se doit, d’interdire l’apologie de la dictature et rétablir les vérités historiques ou de récupérer les nombreux biens publics tombés en possession des dignitaires du régime franquiste, dont une des clés de fonctionnement était outre la répression extrême, une corruption généralisée. Ce point est aujourd’hui d’une actualité extrême, tant le gouvernement espagnol quel que soit son discours est embourbé dans son incapacité à rompre définitivement avec le spectre du franquisme. Nombreux sont ceux qui pensent encore que des hautes sphères de la société espagnole sont encore sous l’influence de nostalgiques de l’autoritarisme et du droit divin. Ils n’ont probablement pas tort ! N’oublions pas que le Parti Populaire (PP) est issu de l’Alliance Populaire qui est elle-même le parti de droite crée pendant la transition par des ex-dignitaires du régime franquiste. De nombreuses entreprises espagnoles sont aussi dans les mains des héritiers des fondateurs de ces entreprises créés sous Franco avec sa bénédiction. Cependant, n’amalgamons pas le régime actuel avec la dictature franquiste, comme l’ont rappelé vivement cette semaine des gens de gauche qui vécurent la répression franquiste des années 60. Peut-être que le terme fourbe de « médiocratie » est plus approprié. Les jours à venir nous éclaireront sur ce sujet. Un petit détail parmi tant d’autres peut alimenter la réflexion critique : Jose Maria Aznar et le PP accédèrent au pouvoir en 1996 grâce aux voix des députés nationalistes catalans, à une époque où la corruption battait son plein à Madrid comme à Barcelone (et ce jusqu’il y a peu, très peu même). Dans le même temps, le rejet de l’Espagne par les catalans est bien lié à ce passé terrible et aux signaux qui sont encore visibles, notamment dans la mentalité de la droite espagnole.

L’absence de projet politique, masqué par un intense travail de propagande et de polarisation émotionnelle, conduit une grande majorité de la population espagnole à un degré élevé de frustration combiné à la résignation. Heureusement, l’art de vivre et de cultiver la bonne humeur reste un atout majeur pour le meilleur, mais aussi pour le pire. La stratégie de diviser pour mieux régner est le point essentiel qui permet au gouvernement de se maintenir au pouvoir en minorité avec le soutien perplexe du jeune parti libéral Ciudadanos venu de… Catalogne, parti qui attend son heure pour se désolidariser, alors que sa raison d’être initial fut un rejet profond du catalanisme en revendiquant l’Espagne pour tous. Le culte de la marque « Espagne » et du Real Madrid notamment avec le football (comme la Catalogne avec le Barca) est aussi une clé dans la stratégie gouvernementale pour maintenir et développer un nationalisme bon enfant, aussi vraisemblablement pour maintenir l’électorat d’extrême-droite qui n’a pas jugé nécessaire de monter un grand parti. Combien sont-ils ? Mystère ! En tout cas, un élu du PP a été vu à Saragosse le 24 Septembre parmi 500 ultra-nationalistes espagnols bloquant l’accès à une réunion du dialogue organisée par Unidos Podemos.

Il est assez clair que le phénomène de polarisation savamment orchestré par les deux gouvernements pour conduire au choc frontal a contribué à éclipser les partis d’opposition, que ce soit le parti socialiste PSOE (et son alter ego catalan le PSC) en crise profonde dans le même temps ou bien la force politique montante qu’incarnent Unidos Podemos et ses alliés, dont diverses formations catalanes alliés au parlement catalan sous le nom de Catalunya si que es pot. Le PSOE et les libéraux de Ciudadanos ont logiquement opté pour soutenir le gouvernement, gardien de la constitution. Mais des signaux montrent que le PSOE devient critique. Une entente entre PSOE et Podemos s’avère très difficile malgré leur potentiel élevé de résistance aussi bien à Madrid qu’à Barcelone. Un des points majeurs est la divergence sur la reconnaissance ou non du principe d’auto-détermination, ainsi sur leur positionnement pris en tenaille entre les 2 organes de pouvoir avec la constitution face à la désobéissance. La supposée majorité silencieuse catalane a été débordée par le mouvement indépendantiste. Les 70% des espagnols qui n’ont pas voté pour le PP sont embrouillés par le subtil exercice ultra-conservateur du pouvoir piloté par le PP et son président.

La prise de position du gouvernement espagnol a soulevé finalement l’indignation générale pour tous ceux qui se situent en dehors de la droite espagnole. La position attentiste depuis 6 ans, cassant d’abord le nouveau statut de l’autonomie catalane approuvé par le gouvernement précédent de Jose Luis Zapatero, puis refusant parmi d’autres le projet de Pacte Fiscal présenté par la Généralité, qui décida alors faute de dialogue d’enclencher la voie séparatiste, a débouché dans le sprint final sur une action judiciaire légitimiste, mais chargée d’un forte connotation idéologique réactionnaire laissant pantois de nombreux socialistes et les nationalistes basques. Il est possible que le PP remonte dans les sondages dans l’Espagne profonde, rassurant le bon peuple par son autorité. Mais cette action détonne face à un mouvement qui fait tout son possible pour rester dans la non-violence et la bonhommie. Il s’agit tout de même d’une confrontation entre deux courants nationalistes qui ont usé et abusé d’une propagande pas toujours très nette, la fin justifiant les moyens, dans un contexte de crise sociale que ni le gouvernement catalan, ni le gouvernement espagnol peuvent s’enorgueillir d’avoir réellement abordé. Un premier résultat est que les indépendantistes ont plus que doublé en nombre depuis 2012. Un deuxième est que le rejet de l’action gouvernementale madrilène est en train de convaincre de nouvelles personnes à voter Dimanche par protestation et ras-le-bol. La réaction émotionnelle vis-à-vis de la réaction autoritaire : une aubaine pour la coalition catalaniste qui voit là un bouclier humain grossir à vue d’œil pour se mobiliser pour la démocratie et par ricochet pour l’indépendance. Doit-on se mobiliser dans de telles conditions ? A qui profite le crime ? Où sont les casques bleus ? La réunion du 24 Septembre organisé par Unidos Podemos à Saragosse en présence de tous les partis, excepté PP, Ciudadanos et PSOE/PSC a été marqué par l’appel de Ada Colau, mairesse de Barcelone, et Pablo Iglesias à Pablo Sanchez, secrétaire général du PSOE. Il a refusé cet appel pour un dialogue, mais ça finira par arriver si le gouvernement continue dans sa logique autoritaire.

Le dernier vote officiel pour le parlement catalan a donné en 2015 62 députés pour Junts pel Si, 10 pour la CUP, 10 pour Catalunya si que es pot (alliance de gauche et d´écologistes avec notamment de ICV/IU, Podemos et Catalunya en Comu), 16 pour le PSC, 11 pour le PP et 25 pour Ciudadanos. Les 72 députés du bloc indépendantiste majoritaire sont face à 62 députés non-indépendantistes, mais avec seulement 47,8 % des voies, le découpage électoral favorisant les régions rurales, fortement indépendantistes. Le leadership de l’opposition est dans les mains de Ciudadanos qui n’a cessé de montrer son attachement à l’Espagne et prend des positions sur la question catalane encore plus fermes que le PP, qui est lui inexistant en Catalogne. Le PSC est au plus bas, mais semble amorcer un redressement pour sa position légaliste, mais en recherche d’une ouverture.  Il y eut un énorme scandale le 7 Septembre pour le projet de loi de transition pour préparer l’indépendance qui a été voté dans des conditions peu conformes au règlement. Le bloc anti-indépendantiste au-delà de ses divergences se retira de l’hémicycle et Joan Coscubiela, porte-parole de Catalunya Si Que Es Pot, fit un discours mémorable accusant le bloc indépendantiste de transgresser la démocratie. Il a toujours prôné un référendum d’auto-détermination et sa formation est la seule transversale (combinant anti- et pro-indépendance) dans le parlement catalan, ce qui lui donne un crédit que n’ont pas les constitutionalistes.

Une semaine après, Joan Coscubiela, grand pourfendeur du président Rajoy, fit une autre intervention énorme contre le gouvernement espagnol suite au lancement des actions judiciaires indignes d’une démocratie éclairée. Ces interventions ont sonné le réveil de l’opposition et relancé l’idée d’un dialogue et d’un pacte aboutissant à un référendum légal. Il semble à la vue des dernières déclarations des leaders du bloc indépendantiste qu’un dialogue serait envisageable, même si l’appel au peuple pour défendre la démocratie fut la première réaction. On peut supposer que malgré la vaillance qui anime des individus à sauter les lois et à mettre leurs vies et celles des leurs en danger, la peur et le stress doit aussi influencer leur comportement à la vue de ce qu’ils engendrent et de la détermination de l’appareil judiciaire.  Mariano Rajoy en visite chez Donald Trump a-t-il entendu ? Pedro Sanchez avec le PSOE sont-ils enfin prêts avec Miguel Iceta et le PSC à se rapprocher de Pablo Iglesias (Unidos Podemos) et de Ada Colau (Catalunya en Comu) ? Albert Rivera, le catalan anti-catalaniste de Ciudadanos, est-il prêt à plus de diplomatie face aux indépendantistes ? Pendant ce temps, le vote du budget de l’Espagne est retardé. Son approbation dépend du vote du Parti Nationaliste Basque (PNV) qui demande à Rajoy de rectifier son plan d’action en Catalogne.  

Un accord pour un référendum d’auto-détermination souhaité par plus de 70% des électeurs catalans semble incontournable après la démission du (ou des) gouvernement(s) actuel(s) et l’organisation de nouvelles élections du (des) parlement(s). Est-ce possible ? D’ici Dimanche : la poursuite de la route indépendantiste avec un afflux de nouveaux acteurs protestant pour la démocratie et avec la colère qui peut monter malgré le pacifisme ambiant, la justice continuant ses actions dont la possible arrestation de Carles Puigdemont, la police préparant son déploiement à la chasse aux urnes et aux bulletins avec un gros souci pour les « Mossos d’Esquadra », héros nationaux après les attentats et maintenant contraint à être ennemis du peuple sans parler de la « Guardia Civil » dont les renforts parqués dans deux paquebots vides de touristes sont attendus comme le Diable. N’oublions pas quelques ultras qui seront certainement ravis de se faufiler comme à Saragosse et d’aller faire le coup de poing tout en donnant du « Viva España ». Et puis... il y a les gens! Enormément de gens, qui laisseront certainement beaucoup plus de plumes dans cette histoire que ceux qui les ont conduit là!

Que va-t’il se passer ? Orgueil, quand tu nous tiens !

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