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Billet de blog 2 avr. 2022

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Le campisme, maladie infantile de l'altermondialisme

L'agression de la Russie contre le peuple ukrainien implique de réfléchir notre vision du monde, de l'ONU, de l'OTAN et de l'altermondialisme. Les positionnements contradictoires des forces se réclamant de l'altermondialisme obligent à des éclaircissements et certainement à des ruptures.

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L'agression de la Russie contre le peuple ukrainien implique de réfléchir notre vision du monde, de l'ONU, de l'OTAN et de l'altermondialisme. Les positionnements contradictoires des forces se réclamant de l'altermondialisme obligent à des éclaircissements et certainement à des ruptures. Certains de ceux qui se réclament de l'altermondialisme en fait ne voient que par le refus de l'impérialisme américain et de ses alliés européens ; pour eux altermondialisme c'est en fait anti-américanisme. C'est ce que l'on nomme le campisme. Il est nécessaire de se confronter à un monde plus complexe et à réfléchir chaque situation. En Ukraine aujourd'hui il s'agit d'une guerre injustifiée de l'impérialisme russe contre un peuple héroïque et rassemblé.

La solidarité envers les populations touchées par la guerre, la répression, l’exil..., doit être au cœur de l’éthique altermondialiste. Les campistes n’agissent pas en solidarité avec la population ukrainienne, au nom de considérations géopolitiques fumeuses. Ils séparent froidement la souffrance humaine en deux parties, reconnaissant les victimes de l’impérialisme américain et marginalisant, ignorant ou niant l’existence des victimes d’autres impérialismes (les victimes de Bachar al-Assad et de ses partisans russes en Syrie, les Tchétchènes les Géorgiens et les Ukrainiens, les Ouïgours et les Tibétains en Chine...)

                                             Sur la situation en Ukraine

La Russie doit immédiatement mettre fin à toute forme d’ingérence en Ukraine, retirer toutes ses troupes et mercenaires, et désarmer les milices pro-russes du Donbass. Les forces de maintien de la paix des Nations Unies devraient être déployées sur le territoire des soi-disant républiques populaires de Donetsk et de Louhansk, ainsi qu’en Crimée, jusqu’à ce que le statut définitif de ces territoires puisse être résolu pacifiquement, sur la base de la volonté de la population, en y incluant les anciens résidents qui ont quitté ces régions à la suite des conflits de ces dernières années. Les manifestations pacifiques de la population russophone à Khourson ou Koupiansk conduisent en effet à douter que les référendums actant l'indépendance des républiques organisés par la Russie expriment bien la volonté des populations concernées. Les républiques autoproclamées du Donbass sont des entités soutenues par la Russie, dirigées par une alliance d’envoyés russes, de mafieux locaux et d’aventuriers d’extrême droite. La répression sociale, politique et culturelle y est massive.

Les Ukrainiens ont droit d'obtenir des armes de n’importe quelle source, y compris des pays de l’OTAN, notamment des armes antichars et des systèmes de défense antiaérienne. Face à une guerre d’agression, la solidarité signifie reconnaître le droit des Ukrainiens à se défendre. Que le gouvernement ukrainien ne soit pas de gauche ne change rien à la situation. Pas plus que l’existence de l’extrême droite en Ukraine, comme partout ailleurs, et même moins que dans de nombreux autres pays, la France ou la Russie en particulier.

Les sanctions visant les biens personnels de l’élite russe, ainsi que les sanctions commerciales et financières réduisant les revenus de l’État russe et sa capacité à poursuivre son invasion et son occupation de l’Ukraine sont nécessaires et légitimes. Les mobilisations en faveur du boycott, les pressions exercées sur les entreprises pour qu’elles se désengagent de la Russie sont légitimes. Le jugement sur boycott sportif et encore plus culturel est plus compliqué ; les contacts entre sportifs et gens de culture s'il est sans complaisance peut être utile.

Il est également impératif d'accueillir les réfugiés et de combattre toutes discriminations de nationalité ou de religion dans l'accueil y compris des vagues précédentes (syriens notamment)

Dans les mois qui viennent un tribunal devra juger des crimes et dommages de guerre tout en ne répétant pas les erreurs faites lors du traité de Versailles en 1919 qui ont contribué à des décisions trop sévères envers l'Allemagne à pousser celle-ci dans les bras d'Hitler.

Stopper les risques de guerre mondiale, d'utilisation des armes nucléaires et biologiques

Face au risque d'escalade vers une guerre continentale et l'utilisation d'armes nucléaires et biologiques, il faut prévenir toute confrontation directe entre l'OTAN et la Russie, tout en soutenant efficacement l'armée et le peuple ukrainien.Le chemin de crête est étroit, d'autant que Poutine comme Hitler dans les années 1930 teste en permanence jusqu'où il peut aller.

Au sujet des campistes qui agitent la question de la paix

Les Ukrainiens réfugiés en Europe manifestent aux cris de "Si les Russes cessent de se battre, il n'y aura pas de guerre; si les Ukrainiens cessent de se battre, il n'y aura pas d'Ukraine". Des étrangers ne devraient pas appeler à la paix à tout prix, alors que les Ukrainiens soutiennent massivement la poursuite de la résistance militaire. Dans ce contexte, la paix à tout prix signifie accepter les gains russes de l'agression aux dépens des Ukrainiens. Les forces de gauche en Ukraine sont pleinement engagées dans la défense de l'Ukraine; toutes les forces de gauche des pays de l'est de l'Europe et même de Russie combattent l'agression russe de l'Ukraine.

Et pour le futur

La diminution des dépenses militaires, la mise en œuvre du désarmement nucléaire, la dissolution des alliances militaires (dont l'OTAN), la non-violence active restent des objectifs nécessaires. Se pose également la question des états nations et des institutions internationales.

Les états-nations et le droit à l'autonomie

Trois principes s'imposent pour le respect des minorités :

  • l'intangibilité des frontières des états, sauf accord par référendum,
  • la résolution non-violente et démocratique des conflits,
  • le respect des droits des minorités (langue, culture,...)

Le fonctionnement des Etats-nations est à faire évoluer

  • en mettant en œuvre le principe de subsidiarité : décentraliser un maximum au plus près des citoyens
  • et en attribuant des responsabilités légales et budgétaires à des instances supranationales (L'Union européenne pour les pays membres)

La démocratie

Certains pays ont des fonctionnements dénommés démocratiques. Ce qui ne les a pas empêché d'avoir des politiques extérieures de soutien à des dictatures. (la France à l’égard des pays d’Afrique ou les États-Unis avec l’Amérique latine notamment). Cependant les citoyens de ces pays bénéficient d’une liberté d’expression, de manifestation, de conscience qui n’existent pas ailleurs. Ces libertés fondamentales sont d'une grande valeur et permettent d'influer sur les pouvoirs en place et d'obtenir ainsi des avancées du point de vue des droits économiques et sociaux. Et nous devons être attentifs  à ne pas liquider ce qui a été acquis si longuement et difficilement. Et c’est parce que nous bénéficions de ces acquis qu’un devoir particulier nous incombe pour penser le système mondial autrement.

La question des institutions internationales

Selon l'adage de Lacordaire « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit. » La société internationale a été pendant des siècles livrée aux seuls rapports de force.

La guerre en Ukraine, la crise écologique et la crise sanitaire de la COVID ouverte il y a deux ans, ont confirmé l’insuffisance des solutions nationales. La société internationale n'a pas les institutions adéquates au traitement de ces crises. En droit international l'instrument est le traité, qui reste de la nature du contrat. Son contenu ne s’impose qu’à ceux qui y ont adhéré et encore s'ils le respectent ! Rappelons le Protocole de Kyoto signé en 1997 sur les émissions de gaz à effet de serre, traité théoriquement juridiquement contraignant qui n'a jamais été respecté ?

La Charte des Nations Unies garantit aux États le principe de souveraineté. Ceci présageait l’échec de la Charte et de tous ses objectifs (tel la réduction des armements), les États en dernière instance décident. L’ONU a été créée pour intervenir dans les conflits et les régler en ramenant la paix. Pour fonder sa légitimité la Charte affirmait le principe d’égalité des États entre eux, espérance d’une sorte de démocratie mondiale. Dominée par les membres permanents du Conseil de sécurité, et ne disposant pas de forces militaires recrutées et équipées de manière indépendante des États L'ONU était impuissante. Les institutions internationales sont à refonder !

L'OTAN

L’OTAN est une alliance militaire entre les États-Unis et l’Europe occidentale, instrument de défense collective face à l'URSS. La chute du mur de Berlin en 1989 aurait dû entraîner sa disparition. Elle s’est au contraire étendue à des pays de l’ancien bloc socialiste. En 1997 l’Acte fondateur sur les relations entre la Russie de Boris Eltsine et l'OTAN prônait la coopération entre la Russie et l’OTAN, mais l’intervention russe en Géorgie en 2008 l'a stoppé.

Les pays proches de la Russie voient aujourd'hui leur sécurité dans leur appartenance à l'OTAN. Les militants de gauche des pays concernés refusent donc que la dissolution de l'OTAN soit actuellement évoquée. Cela est compréhensible ; ceci dit réaffirmer que la dissolution de l'OTAN avec la mise en place d'un pacte européen de coexistence pacifique incluant une Russie débarrassée de Poutine reste un objectif à terme toujours valable.

En guise de conclusion provisoire

Le monde est complexe ; tous ceux qui ont agité le front uni contre le social-impérialisme, la lutte contre l'impérialisme américain, la lutte contre l'empire du mal,... se sont avérés être pire que le mal qu'ils déclaraient combattre.

Il n'y a pas d'ennemi universel qui servirait de point de référence et justifierait la paresse de la réflexion. L'analyse des situations concrètes en refusant toute forme d'allégeance s'impose.

La diversité des situations et des conflits rend certes difficile la construction d'un espace altermondialiste, hors des rapports de domination. Chaque participant voit les situations souvent en fonction de celle dans laquelle il est plongé ; la « survie » ou « renaissance » d'un espace altermondialiste passe par l'acceptation de cette diversité et par le refus clair de tout campisme.

                                                                                                                                     Gilles Lemaire, écologiste altermondialiste, le 2 avril 2022

Cette réflexion s'est nourrie d'un texte de Monique Chemillier-Gendreau et d'un texte de Pierre Rousset et Mark Johnson.

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