François, au tournant de son pontificat

Le pape Bergoglio ne prend jamais de vacances. Encore moins cette année. Un peu plus de cinq ans après son élection comme évêque de Rome, François joue son pontificat sur la question de la pédophilie cléricale, laquelle depuis des décennies salit le visage de l’Église.

Jusqu’alors, ces histoires étaient cachées, minimisées, niées par la hiérarchie : tout cela n’était que pures inventions de communistes et d’ennemis de l’Église, des idéologues qui s’étaient fait la promesse de mettre à bas l’édifice, de « raser le bastion », pour parler comme le théologien suisse Urs von Balthasar, très en vogue désormais dans les milieux romains. Mais les masques tombent enfin et les événements pressent le pape argentin d’agir.

 

Au vrai, il a déjà commencé. Alors que 2018 s’annonçait comme une annus horribilis (avec ce calamiteux voyage au Chili et au Pérou lors duquel il défendit Mgr Barros Madrid, évêque controversé d’Osorno, et honnit les victimes chiliennes), François a enfin compris que, selon la formule consacrée, « on ne lui disait pas tout », que ce soit parmi ses amis ou parmi la Curie. Dans le cas chilien, la responsabilité du nonce Ivo Scapolo – créature du tristement célèbre cardinal Sodano, jadis nonce au Chili (1977-1988) sous le général Pinochet puis secrétaire d’Etat de Jean Paul II et Benoît XVI (1990-2006) – est indéniable. Jusqu’au bout, il aura protégé le prêtre Karadima – pédophile notoire –, décrédibilisé ses victimes, appuyé l’épiscopat chilien dans le déni et le mépris.

 

Toujours au Chili, l’implication des cardinaux-archevêques de Santiago, NN. SS. Errázuriz Ossa (1998-2010) et Ezzati Andrello (depuis 2010), dans cette protection à grande échelle n’est peu ou prou plus à démontrer. Le hic, c’est que le cardinal Errázuriz Ossa est un bergoglien membre du C9, organe créé par le pape jésuite pour réformer la Curie. Néanmoins, ses jours seraient comptés au sein de ce groupe, surtout après la démission de l’ensemble de l’épiscopat chilien et les révélations quasi-quotidiennes depuis d’abus sexuels commis par des clercs. Au sein du même C9, le grand argentier australien, le cardinal Pell, est empêtré dans de mêmes histoires (de protections de prêtres abuseurs et d’abus lorsqu’il était prêtre puis archevêque résidentiel) et dut rejoindre son pays afin de s'y défendre ; on ne risque pas de le revoir de sitôt. Toujours en Australie, l’archevêque d’Adélaïde, Mgr Wilson, condamné à de la prison ferme pour avoir protégé un prêtre pédophile, vient-il de voir sa démission acceptée (alors qu’il ne le souhaitait pas en raison d’un appel déposé).

 

Encore au C9 comme « coordinateur », le quasi-frère hondurien, « Oscar », le cardinal-archevêque salésien de Tegucigalpa depuis 1993, Mgr Rodríguez Maradiaga, parviendra-t-il à se maintenir (il a plus de 75 ans et a été prolongé par le pape en janvier dernier) ? Rien n’est moins sûr. Son plus proche collaborateur de 57 ans appelé à lui succéder, Mgr Pineda Fasquelle, auxiliaire clarétain de Tegucigalpa depuis 2005, vient de donner sa démission après des accusations d’actes sexuels avec des séminaristes et des prêtres ainsi que pour des délits financiers. Cette décision a été prise il y a quelques semaines après une visite apostolique au sein de l’archidiocèse hondurien. L’évêque de Rome est en train de faire le ménage. Le pape argentin est trop fin politique pour savoir que, s’il n’agit pas sur la question pédophile qui mine l’Église, c’en sera fini de son image de réformateur. Plus que jamais, François est à un tournant de son pontificat.

 

Ainsi vient-il d’accepter la démission du père abbé cistercien de Wettingen-Mehrerau (Autriche), Anselm van der Linde, essoré par les scandales de pédophilie qui touchent son abbaye (et l’indemnisation des victimes qui s’en suivit obtenue aux forceps). Cependant, le plus emblématique des cas reste la démission du collège des cardinaux de l’archevêque émérite de Washington (2000-2006), Mgr McCarrick, suspendu a divinis et condamné à une vie de pénitence en attendant une décision canonique, il y a quelques jours. De fait, le prélat – durant toute sa carrière – put abuser de proches, de séminaristes et de prêtres sans que cela l’empêche de gravir les échelons ecclésiastiques ni jamais être inquiété. Son successeur, l’archi-bergoglien cardinal Wuerl, affirme n’avoir jamais entendu parler de ces histoires, de même que le cardinal-préfet du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie, Mgr Farrell, formé par le P. Maciel, fondateur pédophile des Légionnaires du Christ et qui fut l’évêque auxiliaire à Washington du cardinal McCarrick (2001-2007). Le cardinal Farrell est dans la ligue de François, lequel apparaît de plus en plus « prisonnier comme une araignée dans sa toile »[1].

 

Oui, cinq ans que François, in fine, fait le pape entouré de gens en qui il a mis sa confiance mais en sont-ils dignes ? En vérité, la pédophilie cléricale touche toutes les strates de l’Église, toutes ses composantes. Ce sujet était tabou sous le long pontificat polonais – Golias en sait quelque chose. Être accusé de pédophilie entraînait quasiment protection systématique : on était accusé parce que trop fidèle à la doctrine, trop zélé ! Cette infamie fut, nolens volens, proférée dans un entretien à La Vie en octobre 2016 par l’évêque auxiliaire de Paris, Mgr de Moulins-Beaufort au sujet du prêtre et « psychologue » Tony Anatrella. A la tête de la commission diocésaine mandatée par le cardinal-archevêque de Paris, Mgr Vingt-Trois (2005-2017), afin de faire la lumière sur ce cas, il expliquait : « qu’il y ait eu des ‘‘officines’’ qui essaient d’agir contre le père Anatrella, étant donné ce qu’il représente, c’est certain : en tout cas c’est ainsi qu’a été reçu le premier récit dans Golias [qui avait dénoncé les méfaits de Tony Anatrella à l’automne 2006]. Aujourd'hui, nous pouvons constater que les personnes que nous avons reçues ne sont pas les militants d'une cause. Cet argument ne tient donc pas, au moins en ce qui les concerne. » On voit bien l’état d’esprit général des chapeaux à plumes de l’Église.

 

Cette année 2018 qui avait si mal commencé pour le pape argentin pourrait ainsi prendre une autre tournure à mesure que les mitres tomberont et que des décisions empêchant le plus possible tout abus d’enfants, de jeunes et d’adultes par des clercs seront prises. L’Église, à l’évidence, a besoin d’autres gens à son service et François serait bien inspiré de se couper de ceux parmi ses proches qui ont pu commettre des crimes ou les ont couverts. En outre, les courroies de transmission de l’information ne sont guère viables et fiables. Pour la France par exemple, il ne peut s’appuyer sérieusement pour parler de la pédophilie à Lyon sur le primat des Gaules, accusé d’avoir protégé le P. Preynat et même de l’avoir promu doyen (en contact avec des jeunes, donc). De même qu’il ne peut avoir confiance au cardinal Vingt-Trois qui n’a jamais levé le petit doigt s’agissant de Tony Anatrella, suivant en cela son maître Lustiger. Le pape a besoin de conseils décléricalisés, de l’avis (de la vie ?) de laïcs et religieux ayant les pieds sur terre et loin des soutanes de la Curie dont la pédophilie cléricale prouve – s’il fallait un exemple de plus – le caractère gangrené. Citons, pour la sphère francophone, la dominicaine Véronique Margron – par ailleurs présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (CORREF) –, le dominicain Philippe Lefebvre, le père blanc Stéphane Joulain…, des gens honnêtes et reconnus pour leur expertise en matière d’abus et d’accueil des victimes et qui pourraient aider le pape à sortir de l’ornière. D’après François – qui ne cite jamais de noms –, « il y a des saints à la Curie ». Assurément. Comme il y a des prêtres, évêques et cardinaux intègres et qui accomplissent leur mission, fidèles à l’engagement qu’ils ont pris et reçu. Mais les mœurs ecclésiales sont telles qu’il n’y a pas que l’épiscopat chilien qui doit être changé de fond en comble : beaucoup de conférences épiscopales sont hélas concernées ainsi que la Curie. Le pape jésuite vient apparemment de s’engager dans un long processus, appelé à faire date dans l’histoire de l’Église. L’aide éventuelle qu’il apportera à la justice chilienne (qui demande à Rome les dossiers canoniques de neuf membres de l’Église au Chili) nous montrera si les dernières démissions et décisions prises en matière d’abus sexuels dans l’Église sont de l’ordre de la mesurette ou de la vraie réforme.

 

[1] Dans H. Küng, Infaillible ? Une interpellation, Paris, DDB, p. 55, citant lui-même L. Kaufmann, « Der Vorhang hebt sich. Zur Vorgeschichte von ‘‘Humanae vitae’’ » [« Le rideau se lève. La préhistoire d’‘‘Humanae vitae’’ »], Publik, 29.11.1968.

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