IVG : l’Argentine parviendra-t-elle à se libérer ?

Alors que l’Argentine retient son souffle au sujet de l’adoption de l’IVG, il est bon de rappeler que l’Église n’a pas toujours eu une position réactionnaire sur ce sujet. Et que la vraie Tradition de l’Église n’est pas du tout porté par Rome actuellement.

En effet, la position actuelle de l’Église ne fut toujours celle que nous connaissons. Il faut se plonger dans l’ouvrage de Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti[1] pour le comprendre. Tout part de la France, une controverse de médecins : au milieu du XIXe siècle, une partie d’entre eux, ultra-catholiques, veulent absolument soumettre la science à la religion. De fait, les médecins accoucheurs doivent parfois affronter de vrais drames, notamment lors des grossesses à risques qui mettent en danger la vie de la mère et de l’enfant (les césariennes, à l’époque, débouchent presque automatiquement sur le décès de la mère). Pour certaines femmes, au regard de leur composition, être enceinte, c’est signer un arrêt de mort. Une grande partie des médecins obstétriciens sauvent la mère, voire pratiquent des avortements thérapeutiques mais des médecins catholiques ont de plus en plus de difficultés avec toutes ces pratiques pourtant presque unanimement admises (alors que l’avortement est réprimé par la loi) ; ils estiment qu’un avortement équivaut à un « meurtre », à plus forte raison que l’embryon est privé de baptême et mettent en avant la présence (supposée) de l’âme dans l’embryon.

 

Entre hier et aujourd’hui, les mêmes arguments

Déjà à l’époque, l’un de ces médecins, le Dr Villeneuve, aura ces mots face à ses collègues sidérés devant cet acharnement à voir la science soumise à l’Église institutionnelle, recourant à des arguments que l’on croirait tout droit sortis des sites de la fachosphère : « Je m’honore de croire que la papauté a bien mérité de l’humanité et de la civilisation européenne en suivant l’impulsion donnée par Charles Martel et en contribuant, par la part vigoureuse qu’elle y a prise, à délivrer le monde de la barbarie dans laquelle l’islamisme menaçait de l’engloutir. » Ces médecins vont plus loin : ils voudraient interdire aux femmes sujettes aux grossesses à risques de se marier et d’enfanter ! Durant une vingtaine d’années, les médecins ultras vont faire ce qu’on appellerait aujourd’hui du lobbying auprès des évêques. En vain. Jusqu’alors, l’Église – à cette époque présidée par Pie IX (1846-1878), le pape de l’infaillibilité et du Syllabus ! – observait un pieux silence face à l’avortement, préconisant même « d’agir avec circonspection ».

 

Entre hier et aujourd’hui, les mêmes problèmes

C’est qu’en son sein, deux théologies existent : celle que nous connaissons aujourd’hui, s’appuyant sur une bulle d’Innocent XI (1676-1689) qui condamne l’avortement dans tous les cas et à l’excommunication les médecins et les femmes qui le pratiquent, et celle forgée entre autres par le dominicain Thomas d’Aquin (1224/1225-1274), le jésuite Tómas Sánchez (1550-1610) et Alphonse de Liguori (1696-1787), fondateur des rédemptoristes et patron des confesseurs, moralistes et théologiens en vigueur dans l’Église jusqu’à la fin du XIXe siècle. Cette théologie colle à l’humain et ne vient pas de nulle part : le « Docteur angélique », tant porté aux nues par les tradis, estimait comme Aristote que l’avortement était un crime s’il était pratiqué une fois l’âme insufflée, soit au bout de douze semaines. Le jésuite de Cordoue est confronté à la vie des gens et doit réfléchir sur la vie matrimoniale[2] : déjà à son époque, des familles veulent limiter les naissances (pour des raisons essentiellement économiques) et sont prêtes à prendre tous les risques pour les éviter. Devant certains cas, il tolère l’avortement (en cas de viol, si la vie de la mère est en jeu…) dans la ligne du pape Grégoire XIV (1590-1591) qui, dans sa bulle du Siège apostolique, a restreint l’excommunication aux cas d’avortements de fœtus animés (les situations étant différentes[3]). Il utilise le « principe du double effet » forgé par Thomas d’Aquin[4]. Dans la même veine, Alphonse de Liguori consacre le droit de la mère et ajoute : « Dans un avortement, tout le monde est coupable à l’exception de la femme ».

 

De la théologie à l’idéologie

A la fin des années 1880 donc, « des médecins plus catholiques que le pape »[5], en France, poussent l’archevêque de Cambrai à demander à Rome une « décision définitive ». C’est Léon XIII (1878-1903) en 1889 et 1895 qui fige la position de l’Église, confirmée par Pie XI (1922-1939) dans l’encyclique Casti connubii en 1930 puis par les pontifes romains jusqu’à aujourd’hui (néanmoins, il faut noter que François, s’il condamne vigoureusement l’avortement dans tous les cas comme Innocent XI, a donné le pouvoir à tous les prêtres – même lefebvristes – d’absoudre ce péché, pouvoir jusqu’alors relevant des évêques, par la lettre apostolique Misericordia et Misera en 2016). Mais combien de médecins assistèrent passivement à la mort de la femme à qui son confesseur avait interdit d’avorter ? Combien d’entre eux, s’ils n’avaient pas passé outre cet obscurantisme dogmatisé par l’Église, aurait dû assumer la mort et de la mère et de l’enfant ?

 

L’Église ferait mieux de s’interroger davantage que de s’opposer : aucune femme ne recourt à l’avortement avec la joie au cœur. C’est ce que disait en substance Simone Veil dont la personnalité et la panthéonisation ont été remises en question par l’archevêque d’Avignon, Mgr Cattenoz, à la mi-juillet sur France Culture[6]. Au-delà de ces problématiques qui ne sont pas mineures, se battre contre l’IVG, c’est toujours attenter au droit de la femme à disposer de son corps ; c’est ce qu’il faut entendre dans la fameuse « culture de mort » chère à Jean Paul II (1978-2005) transformée sous François en « culture du déchet », plus englobante (elle permet de stigmatiser les gens obligés de mettre leurs parents en EHPAD, ce qui ne se fait – là aussi – jamais de gaieté de cœur). L’Église emploie tous les moyens notamment ceux des mots : ils se disent « pro-vie » alors qu’ils sont en réalité « anti-choix ». Les Argentins feront-ils preuve d’audace et surtout, parviendront-ils à s’éloigner du lobbying de l’Église ? Le théologien dominicain Christian Duquoc (1926-2008), sur un tout autre sujet, expliquait que Jésus fréquentait avant tout des cabossés de la vie – miséreux, parias, lépreux, rejetés de la vie – tout en mangeant chez des scribes, des pharisiens et des saducéens (détenteurs de la Loi, disant le bien et le mal) à qui il ne reconnaissait aucune autorité[7]. Un seul conseil aux Argentins : imitez Jésus !

 

[1] Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti, Histoire de l’avortement (XIXe-XXe siècles), Paris, Le Seuil, 2003 ; les citations entre guillemets qui suivent sont tirés de l’ouvrage.

[2] On lui doit le De sancto matrimonii sacramento, qui passa de l’Index aux classiques de l’Eglise sur le mariage.

[3] Il faut ajouter que jusqu’à la découverte de l’ovulation spontanée chez la femme, l’on pensait qu’il y avait deux inséminations : celle du sperme et celle des ovules ; l’Église estimait donc que l’homme avait l’obligation de donner du plaisir à la femme pour stimuler l’enfantement, en cas contraire c’était un péché qu’il fallait confesser.

[4] En certains cas, une action peut avoir de bonnes et de mauvaises conséquences.

[5] Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti, op. cit.

[6] Cf. https://www.franceculture.fr/emissions/la-messe/15e-dimanche-du-temps-ordinaire

[7] Cf. Christian Duquoc, Jésus, homme libre, Paris, Le Cerf, p. 29.

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