C’est difficile de marcher avec une balle dans le pied

Il s'agit bien d'un tournant dans le quinquennat qui aura bien des difficultés à retrouver le lustre d'antan. De la splendeur à la décadence...

« J’en ai marre de passer les serpillères après les conneries de l’Elysée. »[1] Cette petite phrase aurait été prononcée par le patron des députés LREM, Richard Ferrand. L’affaire Benalla, du nom du « Monsieur Sécurité » du président de la République qui se prenait pour un shérif, ébranle le pouvoir macronien, au plein cœur de l’été alors que l’équipe de France de football vient de remporter la Coupe du Monde ! Cette barbouzerie est en train d’éclipser l’événement qui a fait vibrer tout un peuple. Alors qu’une réforme constitutionnelle est train de transformer la Ve République en VIe, cette histoire nous ramène aux pires heures du pouvoir gaulliste dans les années 1950-1960. Le « nouveau monde » a gardé les vieilles fondations en omettant que la République n’avait plus en réserve des Charles Pasqua et Alain Peyrefitte pour gérer les basses besognes.

 

Un peu plus d’un an après avoir été élu, Jupiter a trébuché ; après avoir cru percevoir au Louvre le soleil d’Austerlitz, c’est désormais Waterloo et sa morne plaine qui pointe à l’horizon ; nous devions entrer de plain-pied dans le IIIe millénaire alors que ce siècle avait déjà dix-sept ans. Certains mauvais esprits diront : « Ce pouvoir n’a que ce qu’ils méritent ». Peut-être ? Il est vrai que cette arrogance, cette suffisance affichées à chaque instant par tous les thuriféraires du pouvoir en place en prennent aujourd’hui un coup. Pensez, nous n’avions rien compris mais eux oui. La preuve : ils étaient élus et même bien élus. On allait voir ce que l’on allait voir. L’opposition – de droite comme de gauche – dans les choux, on pouvait aisément vampiriser quelques ténors, les récupérer. Terminée, cette vieille politique politicarde, le pouvoir redevenait vertueux en raison des capacités hors du commun du chef de l’Etat, du bon goût de sa Première dame, de l’inexistence de son Premier ministre. Il n’y avait que Jupiter, à telle enseigne que les ministres passent pour des illustres inconnus. De fait, c’est l’administration qui gère, à tel point que les crânes d’œuf de Bercy ont réussi – enfin ! – à mettre dans les rouages de la réflexion gouvernementale ce projet de loi aberrant qui est de supprimer les pensions de réversion. Attention, pas à celles (car ce sont souvent des femmes) qui la perçoivent déjà ; non aux prochains retraités ! Plusieurs démentis ont été pondus de manière rocambolesque qui ne disent rien qui vaille. Le lecteur du Canard enchaîné suit cette histoire depuis plus d’un mois (et les démentis truffés de bévues).

 

Exemple parmi tant d’autres dans cette politique appliquée à la France que ne renierait pas un François Fillon. C’est un clin d’œil de l’histoire : le Sarthois a perdu (dans les conditions que l’on sait) mais ses idées sont dans les tuyaux du gouvernement. Ils nous refont le coup de Chirac qui, en 2002, élu avec plus de 82 % (un score françafricain) face au Vieux Le Pen, avait mis en place une politique « à droite toute » avec le précieux concours de Jean-Pierre Raffarin à Matignon. Mais l’époque n’est plus la même. Et Chirac et consorts restaient des professionnels. L’affaire Benalla montre a contrario l’amateurisme de ce pouvoir qui allait révolutionner le système (l’ouvrage du candidat Macron ne s’intitule pas Révolution ?) ; tous ces politiciens (et déjà pour certains d’entre eux politicards, au regard des transfuges du PS et de l’UMP) néophytes estimaient que le mot « politique » était devenu un gros mot : la preuve avec la montée du FN. Avec eux, ces oies blanches épaulées par une administration qu’ils croyaient aux ordres, les choses allaient changer vraiment, les Français l’avaient bien compris en les choisissant plutôt que les autres. Et puis le 1er mai dernier, un nervi allait faire le coup de poing dans le Ve arrondissement de Paris, avec la bénédiction des chapeaux à plumes de la police et même l’onction ou presque du ministre de l’Intérieur, triste Gérard Collomb qui deviendra le Jules Moch de notre époque (il n’a pas encore fait tirer sur des ouvriers mais sa politique intransigeante à l’endroit des réfugiés est du même acabit). Oui, ce pouvoir n’a plus de crédit et pour que Jupiter retrouve son Olympe, il lui faudra ramer. Car Emmanuel Macron, depuis qu’il est entré en politique, ne cesse d’adopter des postures (sa dernière en date : « La République est inaltérable ». Se prendrait-il pour la République ? Ce fut le cas de Robespierre…), de se mettre volontiers en surplomb. La chute est donc terrible. Désormais nous voyons tous la face cachée de cet homme en qui beaucoup avaient mis leurs espoirs. Le quinquennat aura donc duré quatorze mois et il leur faudra tenir jusqu’en 2022, ce qui reste difficile : c’est difficile de marcher avec une balle dans le pied.

 

[1] https://www.mediapart.fr/journal/france/200718/affaire-benalla-l-assemblee-nationale-les-oppositions-revent-de-la-chute-de-la-maison-macron

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