Le cardinal Tagle, candidat du pape François ?

Le 1er mai dernier, le pape François décidait par un rescrit (un décret contournant le Code de droit canonique de 1983) d’élever au rang de cardinal-évêque le préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, Mgr Luis Antonio Tagle.

Rappelons, pour comprendre l’importance de cette nomination, que le collège des cardinaux est structuré selon une hiérarchie comportant trois ordres : les cardinaux-évêques, les cardinaux-prêtres et les cardinaux-diacres. Cette hiérarchie est protocolaire : le doyen des cardinaux est élu parmi les cardinaux-évêques, de même que le cardinal protodiacre (premier dans cet ordre) prononce l’Habemus papam. Désormais au nombre de onze, les cardinaux-évêques sont normalement attachés à des diocèses dits « suburbicaires », c’est-à-dire limitrophes de Rome.

De nombreux observateurs voient dans cette intégration du cardinal Tagle dans l’ordre des cardinaux-évêques une indication du pape jésuite à propos de son successeur. De fait, ce Philippin de 62 ans, ancien archevêque de Manille (2011-2019), est considéré comme un de ses proches, a fortiori depuis qu’il lui a confié en 2019 la direction de la puissante Congrégation pour l’évangélisation des peuples, ancienne Propaganda Fidei, dotée d’un pouvoir tel que son préfet est surnommé le « pape rouge ». Tagle est aussi depuis de nombreuses années considéré comme un candidat sérieux lors d’un conclave : déjà Henri Tincq, dans un article du 8 mars 2013 pour Slate, évoquait ce « Wojtyla de l’Asie » comme « le porte-parole d’une Église dépouillée, simple, proche des gens et socialement engagée », in fine en tout point conforme avec la ligne pontificale de François. Sa nomination invite à réfléchir à l’avenir de l’Église catholique et notamment à la composition de ce collège des cardinaux appelé dans les cinq prochaines années à changer encore.

En effet, le pape est élu au sein du collège des cardinaux âgés de moins de 80 ans, composé actuellement de prélats créés cardinaux (c’est le terme consacré) par les derniers papes : 18 par Jean Paul II, 43 par Benoît XVI et 67 par François. Si le pape argentin a créé aujourd’hui la majorité des membres du conclave à venir, rien ne dit que le prochain pape sera une de ses créatures. Luis Antonio Tagle a été lui-même créé cardinal en 2012 par Benoît XVI, moins de trois mois avant sa renonciation au siège de Pierre. A ce jour, 122 cardinaux pourraient siéger alors que la limite fixée est de 120. Mais deux cardinaux atteindront l’âge de 80 ans d’ici à la fin de l’année 2020 et ne pourront donc plus élire le prochain pontife romain.

François convoquera-t-il encore beaucoup de consistoires avec création de cardinaux ? On l’ignore. L’Église a certes l’éternité devant elle, mais pas le pape argentin. Si l’on observe le nombre de possibilités jusqu’en 2025 en fonction de l’âge des cardinaux actuels, il faudrait créer 6 nouveaux cardinaux électeurs en 2021, 11 en 2022, 11 en 2023, 13 en 2024 et 11 en 2025. Ce seront donc 52 nouveaux prélats qui seront appelés à élire le pape dans les cinq ans qui viennent ; de 2025 à 2030, il faut en ajouter 43. Cela n’exclut pas les impondérables, les cardinaux pouvant aussi disparaître avant l’âge fatidique de 80 ans. Mais d’ici dix ans, le collège des cardinaux comptera au moins 95 nouveaux cardinaux électeurs.

Quel sens donner aux récentes nominations et à ces chiffres ? Si François mise, comme on peut le penser, sur un successeur qui continuera son projet de réformes, ce n’est pas gagné. N’oublions pas que l’Église catholique, ébranlée par les scandales d’abus sexuels depuis des années, est aujourd’hui tiraillée entre deux pôles en conflit : ceux qui soutiennent François et ses réformes et ceux, traditionalistes, qui les rejettent de toutes leurs forces. Il est donc assez probable que sera cherché un candidat maintenant un certain équilibre. Le sachant, François a promu un homme jeune, le cardinal Tagle, qui poussera quoi qu’il en soit dans le sens de la poursuite des réformes.

A supposer qu’il soit élu pape, il devrait trouver autant de moyens que François pour avancer, parfois en donnant le sentiment de reculer. A priori, les probabilités en sa faveur sont néanmoins faibles : candidat jeune et non-Italien, il y a peu de chances qu’il soit choisi par ses pairs. L’italianité du pape, depuis l’élection en 1978 d’un pape polonais, est un thème qui fait retour à chaque conclave, et l’on sait aujourd’hui que le cardinal Bergoglio, Argentin d’origine piémontaise, a été élu pape en 2013 en raison du désaccord entre les cardinaux italiens (notamment ceux de la Curie romaine), dont la majorité espérait voir élu le cardinal-archevêque de Milan, Mgr Scola, désormais retraité.

Cette question sera sans doute une fois encore à l’ordre du jour au prochain conclave, surtout après le pontificat de François qui prit soigneusement ses distances avec l’épiscopat italien en évitant d’interférer dans la vie propre de cette Église. Une abstention inédite : tous ses prédécesseurs, depuis 1929 et la signature des Accords du Latran qui soldait la « question romaine », contrôlaient la vie de l’Église en Italie.

Cependant, le cardinal Tagle est désormais cardinal-évêque et il aura une influence considérable dans les années qui viennent. D’autant plus que le 26 juin 2018 en effet, le pape argentin avait déjà signé un premier rescrit afin d’intégrer dans ce collège particulier quatre cardinaux – dont le cardinal Parolin, actuel Secrétaire d’État, 65 ans –, pour mieux isoler l’alors doyen du collège des cardinaux, le très intrigant cardinal Sodano, ancien Secrétaire d’État de Jean Paul II (1990-2005) et de Benoît XVI (2005-2006), fort bien décrit par Frédéric Martel dans Sodoma (Robert Laffont, 2018). François lui-même a mis fin à la charge de Sodano à la fin de l’année dernière, ouvrant ainsi la voie à l’élection d’un nouveau doyen qui tournerait la page sombre de ce personnage, nonce à Santiago du Chili (1977-1988) quand le général Pinochet était au pouvoir.

Si désormais deux cardinaux-évêques (sur 11), encore jeunes, sont les poulains du pape, ils ne garantiront cependant pas l’élection d’un cardinal défendant ses options. En ce cas, la page François risquerait alors de devenir une parenthèse dans l’histoire de l’Église car le nouvel élu pourra lui aussi convoquer chaque année un consistoire et créer une dizaine de cardinaux plutôt proches de sa ligne. L’actuel pontificat que l’on pressent dans sa dernière phase est donc sur une ligne de crête. Il est plausible que François démissionne l’an prochain, dans sa 85e année, comme son prédécesseur Benoît XVI. Mais il est improbable que nous connaissions deux papes « émérites » : on le verrait plutôt se retirer en Argentine.

Il peut certes, avant cette éventualité, convoquer un nouveau consistoire en 2021 et créer 6 nouveaux cardinaux afin de mettre un maximum de chance de son côté et voir son plan de réformes se poursuivre après lui : il aurait en effet créé 78 cardinaux, soit quasiment les deux-tiers du collège des cardinaux – le nombre minimal pour qu’un cardinal soit élu pape. Si François se maintenait jusqu’en 2022, en dépit de problèmes de hanche et d’autres considérations que l’on ne connaît pas, il pourrait ajouter à sa majorité 11 nouveaux prélats, dépassant ainsi largement les deux-tiers. Compte-tenu du conflit majeur qu’a suscité sa ligne réformiste, ce choix serait décisif pour l’avenir de l’Église catholique.

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