Une épidémie de paranoïa ? Richard Hofstadter enfin en français
Par Luc Boltanski, sociologue
Qu'appelle-t-on une société normale ? Des rapports économiques normaux ? Une vie politique normale ? Ces questions ont hanté la sociologie depuis ses origines et, avec elle, la science politique et l'histoire, disciplines dont Richard Hofstadter (1916-1970), professeur à l'université Columbia de NewYork, a été un éminent représentant dans l'Amérique d'après-guerre. D'abord ancrée dans un modèle biologique, l'opposition du normal et du pathologique, en transitant par la psychiatrie, a rencontré la vieille distinction entre la raison et la folie. En l'adoptant, la sociologie l'a déplacée de l'individuel vers le collectif.
Le Style paranoïaque, de Richard Hofstadter, aujourd'hui partiellement traduit en français, rassemble des textes écrits entre 1955 et 1965.
Il reprend la thématique du normal et du pathologique dans un contexte marqué, sur le plan intellectuel, par le rapprochement entre psychanalyse et sociologie opéré par le culturalisme américain et par l'Ecole de Francfort (notamment Theodor Adorno) et, sur le plan politique, par la guerre froide. Face à la peur du communisme (identifié au stalinisme) et à la peur suscitée par la violence des réactions anticommunistes (qui rappellent le fascisme), il entend prendre appui sur la tradition libérale pour refonder le partage entre les bonnes et les mauvaises sociétés politiques. A la politique démocratique reposant sur la transparence, le débat, le compromis et sur la force des arguments rationnels, sont opposées les expressions politiques qui font la part belle à l'accusation, à la désignation de boucs émissaires, à l'irrationnel, au schématisme, au mythe et à une conception de la causalité historique dans laquelle de vastes complots jouent un rôle majeur. Ce sont ces expressions qui sont qualifiées, ici, de paranoïaques. La démonstration repose sur trois schèmes.
Le premier consiste à se détacher de l'opposition entre la gauche et la droite pour lui substituer l'opposition entre, d'un côté, tous les extrémismes et, de l'autre, les formes démocratiques. Toutefois - second schème -, ces dernières ne sont pas assimilées à un centre mais à la normalité. Les formes démocratiques se distinguent des extrémismes à la façon dont le normal se distingue du pathologique, la raison de la folie. Enfin - troisième schème -, ces manifestations pathologiques de la vie collective et politique sont traitées, indissociablement, comme historiques et comme intemporelles. Plus ou moins manifestes dans certains lieux et à certains moments de l'histoire, elles ont néanmoins un caractère récurrent, latent, à la façon dont, par exemple, les grandes épidémies se présentent à la fois comme des phénomènes naturels et comme des événements historiques.
Richard Hofstadter a l'honnêteté de dire que l'usage qu'il fait de catégories empruntées à la psychiatrie est métaphorique, et le lecteur trouvera dans son livre des analyses précises du contexte social et politique de son temps. Néanmoins, le recours à la thématique de la maladie prête le flanc à la critique selon laquelle son argument naturaliserait des formes et des processus historiques. Cela vaut pour les tendances antidémocratiques dites paranoïaques. Mais aussi, par contrecoup, pour les expressions historiques de la démocratie qui en sont le contraire positif. C'est-à-dire, en l'occurrence, la démocratie américaine - ou, au moins, l'idéal dont elle se réclame - traitée, implicitement, comme s'il s'agissait de la forme normale de la vie politique dans toute société saine.
RÉSURGENCE D'UNE EXTRÊME DROITE VIRULENTE
Pourquoi traduire (tardivement) en français ce livre daté, au sens où il s'inscrit dans un moment de l'histoire des Etats-Unis marqué, à son début, par le maccarthysme et, à sa fin, par la candidature du républicain Barry Goldwater à la présidence ? On peut invoquer deux raisons. La première, largement développée par le préfacier, Philippe Raynaud, est la résurgence dans la vie politique américaine d'une extrême droite virulente qui a retrouvé des accents rappelant l'époque où les membres de la John Birch Society accusaient publiquement le président Eisenhower d'être un agent dormant du "grand complot communiste" (souvent remplacé, aujourd'hui, par un "grand complot islamiste"). Que l'on pense seulement à la violence et à la bassesse des attaques dont Barack Obama fait l'objet de la part du porte-parole du Parti républicain, du Tea Party, ou encore aux apparitions cocasses, mais aussi terrifiantes, de Sarah Palin à la télévision, particulièrement sur Fox News, la chaîne très regardée de l'extrême droite.
La seconde raison tient à l'importance prise, dans le monde intellectuel américain, par l'analyse et la critique des "théories du complot". Dans la plupart des nombreux travaux sur ce thème, le livre de Richard Hofstadter est cité en tant qu'oeuvre pionnière et "séminale". A les lire, on pourrait penser que l'Amérique et, avec elle, le reste du monde seraient en proie à une véritable épidémie de paranoïa. Cela, même s'il est souvent difficile de saisir les contours du phénomène incriminé, illustré par des exemples empruntés tantôt à la vie politique tantôt à des oeuvres de fiction, ou encore de déterminer ce qu'il doit au développement d'Internet, qui donne un relief inédit à des élucubrations circulant jusque-là dans de petits cercles fermés.
La défense de la démocratie ou, plutôt, la marche vers son avènement véritable, est aujourd'hui une tâche qui s'impose avec une urgence extrême, tant la démocratie est menacée partout dans le monde. Et cela, de multiples façons, y compris sous des gouvernements qui s'en réclament tout en pratiquant le mensonge d'Etat. C'est une bonne raison de lire ce livre. Mais on peut se demander si l'idiome de la pathologie sociale est bien celui qui convient pour aller dans ce sens. Nos ennemis ne sont, malheureusement (si l'on peut dire), pas toujours fous.
Le Style paranoïaque. Théorie du complot et droite radicale en Amérique (The Paranoid Style in American Politics, and Other Essays), de Richard Hofstadter, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Julien Charnay, François Bourin, "Washington Square", 248 p., 24 €.
Extrait
"Un paradoxe fondamental du style paranoïaque tient à l'imitation de l'ennemi. Même quand celui-ci prend les traits de l'intellectuel cosmopolite, le paranoïaque va mettre un point d'honneur à le surpasser sur le plan de l'érudition, voire de la pédanterie. (...) Les organisations secrètes mises sur pied pour combattre d'autres organisations secrètes se livrent à la même flatterie. Le Ku Klux Klan imitait le catholicisme en allant jusqu'à revêtir les vêtements sacerdotaux (...) La John Birch Society prend exemple sur les cellules communistes et leur fonctionnement quasi secret avec ses organisations écrans."
Le Style paranoïaque, page 77
Lu sur le Monde.fr