Quel avenir pour le syndicalisme étudiant ?

Depuis plusieurs années, les étudiant·e·s se détournent des structures syndicales traditionnelles. C’est un constat sans appel. En outre, les militant·e·s s’épuisent dans des modèles qui ne fonctionnent plus. Nous faut-il abandonner la lutte ? Devons-nous comprendre que le temps d’un syndicalisme étudiant glorieux est finalement révolu ? Que le néolibéralisme aura le dernier mot ?

52352415-327672707732162-6566255772898951168-n-1

 

Depuis plusieurs années, les étudiant·e·s se détournent des structures syndicales traditionnelles. C’est un constat sans appel. En outre, les militant·e·s s’épuisent dans des modèles qui ne fonctionnent plus. Nous faut-il abandonner la lutte ? Devons-nous comprendre que le temps d’un syndicalisme étudiant glorieux est finalement révolu ? Que le néolibéralisme aura le dernier mot ? Bien sûr que non ! Cette tribune, sous vos yeux, entend proposer une réponse positive à cette situation. Elle est le fruit d’un travail collectif d’étudiant·e·s issu·e·s de diverses formations, et comporte de façon détaillée un constat, une analyse ainsi que des perspectives.

 

    I- L’impasse

A. Des organisations inaudibles

Les récentes mobilisations étudiantes ont démontré l’affaiblissement des structures traditionnelles. Face aux réformes néolibérales, ne devraient-elles pas avoir le vent en poupe ? Malheureusement, celles-ci ne parviennent pas à reprendre la main sur le rapport de force. Au moment où nous en avons le plus besoin, les organisations syndicales sont touchées par un certain « dégagisme ». Autrement dit, les étudiant·e·s évincent du pouvoir les personnes qu’ils et elles présument responsables de leurs maux, et désertent la place publique.

Le délaissement

Les syndicats étudiants n’arrivent plus à fédérer la masse. Ils sont, souvent, relégués à la tâche du lanceur d’alertes plutôt qu’à celle de “structurateurs”. La volonté d’agir est toujours présente, mais se détourne vers d’autres entités.

Principalement depuis la mobilisation contre la Loi Travail, ce rôle de fédérateur a été récupéré par les Assemblées Générales (AG). Durant ce mouvement, aucune organisation ne pouvait prétendre être rassembleuse à elle seule des milliers de personnes présentes. Seules ces AG pouvaient le revendiquer. Une situation qui peut s’expliquer par leur l'attractivité. Celles-ci agissent, non pas comme une organisation immobile, mais bien comme un mouvement entraînant la masse des étudiant·e·s, sans aucune demande d’adhésion, simplement l’exigence de partager les revendications.

Une situation qui pourrait nous convenir si elle n’était pas à double tranchant. En effet, les syndicats étudiants en se rétractant n’exercent plus leur rôle-clé : celui de la structuration de la mobilisation. Dès lors, sans agencement, sans organisation des foyers de luttes, comment vaincre ? C’est proprement impossible et ce n’est pas demain que la caste oligarchique commencera à nous faire des cadeaux.

La frontière de “l’autre”

Les derniers mouvements ont démontré la capacité des réseaux traditionnels du « milieu militant » à s’organiser dans une certaine limite. Cependant cela reste insuffisant, ce milieu représentant une infime minorité des étudiant·e·s.  Ce manque découle du fait que la frontière vers « l’autre » étudiant, celui que l’on n’entend jamais, n’a pas été franchie.

La mobilisation reste souvent cantonnée à certaines filières. Manque d’ouverture de la part du mouvement social, fossé des codes culturels, désintégration des collectifs de transformation sociale. Les raisons de cette situation sont multiples, mais les conséquences en sont désastreuses.

Si la révolte étudiante ne touche que les facs de sciences humaines et très peu les milieux étudiants en sciences, droit, STAPS ou psychologie, alors que fortement concernés par la précarité et la sélection à l’université, nous resterons marginaux.

Démocratie étudiante

Au-delà de la mobilisation, un constat s’impose à nous : l’échec de la stratégie de la démocratie étudiante. 50 ans après la mise en place des élections étudiantes, la participation comme l'implication dans les conseils n’avancent pas. Le taux d’abstention, s’il était traduit dans l’arène politique institutionnelle, serait un scandale national, atteignant 90% voire plus dans certains cas.

L’idée de départ était à la fois d’impliquer les étudiant·e·s dans un acte politique moins contraignant qu’une mobilisation et à la fois de jouer le jeu institutionnel pour voir ce qui pouvait s’obtenir au sein de ces mêmes institutions. À l’heure de la stratégie néolibérale du choc dans l’enseignement supérieur, de la bureaucratisation et de l’hyper structure, les dominants méprisent chaque fois plus la démocratie étudiante, déjà très limitée par la loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (LRU).

Par ailleurs, dans le cas très peu probable d’une majorité, vidée de sa substance par l’abstention, qui serait en notre faveur, la hiérarchie des pouvoirs prendrait le dessus et une mise sous tutelle saurait faire un travail de blocage politique.

B. Une bataille culturelle déclinante

À l’heure de l’individualisme, et de l’atomisation de la société, le néolibéralisme organise les individus comme des machines de production, qui n’ont le droit de s’épanouir qu’à condition de pouvoir se le permettre. Concernant le milieu étudiant où en sommes-nous ?

L’individualisme triomphant

L’université agit comme un rempart à ce phénomène d’isolation des individus. Les étudiant·e·s constituent un collectif favorisant l’entraide et le partage.

Hélas, cette mécanique vertueuse est mise à mal par les gouvernements successifs. Le monde estudiantin est mis de plus en plus en concurrence. De l’arrivée de Parcours sup’ à la sélection en master tout est fait pour casser le collectif. Avec des parcours scolaires à la « hunger games » ayant pour seul but de former des travailleurs, l’individualisme à de beaux jours devant lui. Dès lors, les universités se transforment en fourmilières étudiantes articulées par le métro-boulot-dodo, et un espace de recrutement pour les entreprises. Ceci n’est pas une fatalité, ceci est organisé et voulu !

En isolant les étudiant·e·s les un·e·s des autres, c’est la vie étudiante qui en est impactée. Moins de vie étudiante c’est moins d’accès à la culture, moins d’épanouissement, moins d’émancipation. Mais c’est aussi une attaque contre nos forces de riposte. En effet, sans mise en place de solidarités ou d’espaces d’échange, comment la lutte peut-elle émerger ? Il est évident qu’aucune prise de conscience ne peut naître dans un milieu compartimenté.

L’abandon du monde associatif

La culture de l’entraide c’est la lutte. Les corporations l’ont très bien compris. Par les privatisations, les directions de ces structures mettent en place avec les gouvernements successifs la casse de l’université et de la réalité locale, de ce qui organise la vie étudiante et associative.

Face à cela, les structures syndicales n’arrivent pas à être au plus près des étudiant·e·s. Cette situation, nous en sommes en partie responsables. De fait, le délaissement des structures associatives par les syndicats n’y est pas pour rien. Nous nous tirons une balle dans le pied en refusant de nous investir dans les Bureaux des étudiants (BDE) et autres organisations associatives, en nous exclamant qu’ils sont de droite. « La bataille culturelle est à mener partout », et il serait bien mal avisé, si l’on veut entendre le milieu étudiant, de résumer cela à « trucs de corpos » ou de « bourgeois ».  Bien sûr, une “soirée à 20€” n’attire pas les catégories modestes, mais on peut légitimement se demander pourquoi aucune alternative à cela n’existe ? Les rares exceptions sont trop peu nombreuses pour être pertinentes.

À contrario, nous sommes sûr·e·s qu’il est noble de se préoccuper d’un affect éternel au milieu étudiant, celui de socialiser, partager, de faire un loisir. Ceci est une revendication révolutionnaire.

    II - Des solutions

A. Pour un populisme universitaire

Pour sortir de la spirale dans laquelle il est entré, le syndicalisme étudiant doit parvenir à s’adresser au grand nombre.

La conflictualité nécessaire

La manque de structure et le désengagement des syndicats dans le milieu universitaire organisent une homogénéisation politique. Dans cette espace les libéraux prospèrent. Plus ces derniers affirmeront leurs dominations politiques, plus le découragement gagnera nos rangs.

Pour sortir de cette impasse et être de nouveau entendu·e·s, il nous faut recréer de la conflictualité. Le temps des petits arrangements opaque est révolu. La bataille des idées doit avoir lieu sur la place publique et être assumée entièrement. Par ailleurs, un milieu atone est en recherche de repère. Ces repères sont vitaux pour pouvoir dégager une identité et un collectif.

Si ce fameux milieu universitaire ne sait pas clairement qui il est, qui le compose et quels sont ses intérêts, comment peut-il entrer en lutte ? C’est impossible.

L’antagonisme

Les plus grandes révolutions se font en définissant la barrière d’un « Nous » et non pas en comptant sur un « Nous » établi à l’avance. Il n’y a pas de lutte et donc de victoire sans antagonismes.

Le « Nous », est un milieu étudiant qui se préoccupe avant tout des sujets locaux. Les mobilisations doivent être dans le cadre direct de ses attentes. Par exemple, une campagne pour une réforme de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) n’a pas de sens si la première préoccupation de nos camarades de classe est d’avoir des prises dans les amphis pour brancher leurs PC ou des micro-ondes pour chauffer leur déjeuner car les prix des cafétérias sont trop élevés.

Il est nécessaire pour nous de politiser l’ensemble des sujets afin de les rendre audibles par les étudiant·e·s. Il est tout aussi noble de revendiquer les petites choses du quotidien quand on n’a rien, que de demander un tout qui ne parle pas aux masses, sans travail culturel au préalable. Ce qui est révolutionnaire, c’est quand les revendications des « gens de tous les jours » entrent sur la scène politique.

En face, il y a le « vous ». Ce dernier est composé des directions d’universités déconnectées, la bureaucratie, les représentants d’un système à bout de souffle ayant pour seule volonté d’organiser le marché du savoir.  

Ces gens-là ne servent pas les intérêts des étudiant·e·s. En bafouant notre avenir pour des profits ou pour entretenir une routine, ils mettent à mal le futur de générations entières. S’opposer à ces gens et leurs idéologies nauséabondes est de salut public.


B. Revendiquer la vie étudiante

On peut évaluer le niveau de développement d’une société aux efforts qu’elle entreprend dans la culture, les loisirs, le sport. Cette revendication comme un droit est le cauchemar suprême des élites qui ne voit le peuple que comme un consommateur et non comme un individu libre et émancipé. La vie étudiante est un indicateur d’émancipation sociale. Le droit à une université comme lieu d’étude, de formation et surtout comme lieu de vie est une nécessité absolue à l’heure où tout tissu social est décomposé.

Le collectif

Si nous voulons faire primer la solidarité, nous devons nous investir dans des structures qui défendent et participent à la vie étudiante.

Dans ce cadre-là, l’UFR est incontournable. Trop souvent délaissée elle présente un avantage indéniable, celui de regrouper un grand nombre d’étudiant·e·s ayant des formations similaires. Cette proximité ouvre la porte à plein de chantiers : revendications locales, entraide scolaire, organisations de temps de socialisations.

Néanmoins, prenons garde. L’idée n’est pas d’arriver et de duper le milieu étudiant. Cet intérêt se doit d’être sincère. Nous sommes des étudiant·e·s à part entière et ces affects nous les partageons. Créer une avant-garde militante, disponible 24H/24H prendra toujours le risque de se couper des bases étudiantes, des affects les plus simples et de développer un entre-soi avec ses codes, son langage et sa culture qui se dissocie de fait des masses étudiantes.

Porter la ligne de masse

Les associations étudiantes possèdent aussi des revendications d’ordre politique. Le syndicat se doit d’en être le relai quand cela est nécessaire, voire de les intégrer dans son organigramme interne.

Il faut sortir du fonctionnement actuel des organisations syndicales. Celui-ci, se résume aujourd’hui à apporter une appréciation politique de la vie étudiante. Cette appréciation, aussi vertueuse soit-elle, si elle n’intègre pas dans son processus décisionnel les organisations faisant la vie étudiante, est condamnée à être insuffisamment défendue. D’autant plus que s’adresser aux étudiant·e·s signifie mener la bataille culturelle.

Pour produire une ligne syndicale d’intérêt général à vocation majoritaire, chaque acteur de la vie étudiante doit pouvoir apporter sa contribution. Ceci est une condition sinequanone pour garder les pieds sur terre.

 

   III - Pour un nouveau réseau

Cette plateforme, avec les multiples initiatives se développant sur tout le territoire, entend participer à l’émergence d’une alternative concrète.

Nous invitons les étudiant·es soucieux·ses de transformer le syndicalisme étudiant en profondeur à se mettre en relation. C’est par un travail minutieux sur la refondation de nos procédés militants, aussi bien sur le fond que sur la forme, que nous agrégerons les forces nécessaires. Cette étape est essentielle si nous, étudiant·e·s, voulons prétendre sortir de l’impasse et porter le fer avec le néolibéralisme sous ses différentes formes. À la vue du travail qu’il nous reste à faire, nous ne pouvons rester les bras ballants. Nous avons trop souvent été déçus par des fausses promesses.

Revendiquer le droit de vivre et d’étudier dans des conditions décentes est non négociable. Ce n’est pas en étant gentil et bien élevé que l’on nous l’accordera. Les tenants de ce système s’accommodent de notre mal-être et n’ont aucun intérêt à nous suivre. C’est pour cela que ces droits, nous allons les arracher.

Soyons forts.

 

 

Signataires :

Giuseppe Aviges (militant associatif à Paris 8),  Julian Calfuquir (militant syndical à l’Université Paris-Nanterre), Nathan Le Potier (syndicaliste étudiant à Paris 1), Alexia Bour (étudiante en relations internationales à Genève), Loris Pena (étudiant en économie social et solidaire et transition écologique à Lyon), Arnaud Grangeret (étudiant à l’Université Paris-Nanterre), Tomek Godefroy (militant à Paris 1-Tolbiac), Quentin Regnier (étudiant en Philosophie à Paris 8), Adèle Phalip (étudiante en biologie à Jussieu), Fahed Al Mousleh (étudiant à paris 8), Lucas Picot (étudiant à Rennes 2), Marion Beauvalet (étudiante à Dauphine), Gwendal Lebel Ruben (militant syndical à Paris 8), Fabien Lassalle-Humez (étudiant à Science-Po Paris), Jim Delemont (étudiant à Sciences-Po Rennes), Sirine Bechouel (militante à Paris 1-Sorbonne), Manon Milcent (étudiante à Montpellier), Nais Sabatier (étudiant à Clermont-Ferrand), Arthur Defond (étudiant à Clermont-Ferrand), Martin Mendiharat (étudiant à Paris-Nanterre), Charles Demange (étudiant à Paris-Nanterre), Marion Rivet (étudiante à Paris-Nanterre), Julien Amghar (étudiant à Lyon 2 ), Elie Claustre (étudiant à Paris 2-Assas), Séraphine Legros--Garnier (étudiante à Paris 8), Yoann Saccoccio (étudiant à Paris 1-Sorbonne), Tristan Guarinos (étudiant à Montpellier), Landry Ngang (étudiant à Paris 13), Julien Auberger (étudiant à Grenoble), Taran Coutarel (étudiant à Clermont-Ferrand), Leila Di’giacomo (étudiante à Paris 1-Tolbiac)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.