Procès de Willy Bardon (1) Affaire Kulik, quel verdict ?

AFFAIRE KULIK (1) - SOUVENIRS D'ASSISES. Depuis jeudi 21 novembre, la Cour d’Assise de la Somme s’est réunie, au Palais de justice d’Amiens, à l’occasion du Procès de Willy Bardon pour enlèvement et séquestration, viol en réunion et homicide sur la personne d’Elodie Kulik, dans la nuit du 10 au 11 janvier 2002, à côté de Perrone dans la Somme. C’était il y a bientôt 18 ans.

Cet écart de temps entre les faits et le procès d’un présumé coupable est l’un des éléments qui compliquent singulièrement la tâche des jurés. L’accusation concernant Willy Bardon dépend de deux choses corrélées. D’une part, il faisait partie en 2002 de l’entourage proche du plombier Grégory Wiard dont l’ADN a été identifié formellement sur la scène de crime, ce qui permet de penser que ce dernier, sans aucun doute, a participé aux faits (même si lui n’aura jamais à le reconnaître puisqu’il est mort en 2003, dans un accident de voiture). D’autre part, la voix de Willy Bardon a été reconnue parmi les voix d’hommes (au moins deux) qu’on entend en arrière-plan sur l’appel de détresse qu’Elodie Kulik passe aux pompiers au moment de son agression.  

Sur le premier élément qui le désigne, à savoir sa proximité avec Grégory Wiart à l’époque des faits, l’accusé n’a cessé de la minimiser pendant les débats, disant qu’ils ne se voyaient pas tant que ça, seulement au garage de Laurent B. et pour boire un verre après ; de toute façon, en janvier 2002, il ne sortait pas et rentrait toujours avant minuit, « pas comme à partir de de 2005 »… Pourtant, au cours de l’enquête, le nom de Willy Bardon est vite arrivé aux oreilles des gendarmes, parmi trois ou quatre autres. Différentes personnes du club de 4x4 par l’intermédiaire duquel les deux hommes se sont rencontrés ont raconté que Wiart et Bardon passaient beaucoup de temps ensemble à bricoler leurs voitures, à boire dans les bistrots et à faire des virées nocturnes ; d’autres qu’ils pouvaient faire régner au sein du club de 4x4 une ambiance délétère, avec Bardon en chef de meute, entre alcool et  blagues graveleuses. Décrit par certains comme un véritable obsédé sexuel, Bardon reconnaît être un dragueur qui aime les femmes, toutes les femmes. Mais, pendant le procès, il s'est aussi montré soucieux de gommer l’image de grande gueule, vantard, sûr de lui, qui veut toujours avoir raison. Un trait de caractère qui le sert quand même à l’audience puisqu’il a réponse à tout.

L’autre élément clef qui assoit l’accusation contre Bardon est la reconnaissance de sa voix sur l’enregistrement de l’appel passé par Elodie au CODIS le soir de sa mort. Diffusé la première fois au 5ème jour du procès, le mercredi 28 novembre 2019, cet appel a été au cœur des débats de la cour d’Assises.  Il est glaçant. Chose rarissime dans une affaire criminelle, il nous donne d’abord un accès direct à une partie (une tout petite partie certes, 26 secondes « seulement ») du calvaire de la jeune femme. Ses hurlements sont terribles, entre cris et gémissements, entre appel au secours et cri funèbre de résignation. « Moi j’ai reconnu la voix de ma sœur Elodie sur cet enregistrement dira  une semaine plus tard Fabien Kulik devant la Cour d’Assises et il entend « On m’assassine.. Au secours … ils me tuent ». Elodie est tellement terrorisée que seuls ceux qui connaissaient bien sa voix peuvent comprendre ce qu’elle dit.    

Reconnaître les voix d’hommes qu’on entend en arrière-plan des cris représente une autre sorte de difficulté. Couvertes en partie par les cris et très en retrait, on a du mal à comprendre ce qui est dit, à fortiori, surtout si l’on n’est pas picard. Capté par un micro de téléphone, l’enregistrement est de mauvaise qualité et rend les analyses difficiles. Sollicités, différents experts de la police scientifique n’ont pas réussi à le faire parler en dépit de toutes leurs machines. Ils l’ont un peu bonifié, éliminant une partie des bruits parasites, mais ils échouent totalement à se mettre d’accord sur ce qui est dit. Leurs divergences ont montré les limites de la science  sur cette pièce à conviction, d'autant plus, qu'au fur et à mesure des audiences, les paroles prononcées par les voix d'hommes sont devenues un peu plus claires grâce à plusieurs témoins notamment, tous picards, et à Willy Bardon lui-même, qui donnent presque tous la même version « éteints les phares, enlève la batterie, c’est ça qu’il faut faire… ! ». Pas de vérité scientifique sur cet enregistrement donc. Il n'empêche plusieurs personnes très proches de l'accusé, dont son frère de lait (qui s'est rétracté ensuite), reconnaissent assez sûrement sa voix, et de fait, leur témoignage accable Bardon. Ils reconnaissent le timbre, l’intonation, le rythme des paroles. 

C’est le paradoxe de l’affaire Kulik. L’identification d’un premier agresseur a bénéficié d’une technologie scientifique sophitiquée d’ADN apparentée, alors que celle du second dépend d'un élément peu banal  sur lequel la science est muette. Tout le travail de la défense a consisté à s’engouffrer dans cette brèche. Sans la science, point de solution alors. Une reconnaissance vocale n’est pas fiable disent-ils, surtout quand elle se fait sous l’œil de policiers qui sont convaincus de la culpabilité de l’intéressé. N’a-t-on pas tous en tête ces cas d’affaires célèbres, ici ou là, qui ont disculpé un condamné avec de l’ADN ? Faut-il prendre le risque ?  est la petite musique qu’on entend désormais dans chaque procès où une preuve ADN fait défaut. Depuis 2016, Willy Bardon est libre, sans bracelet électronique. L’absence de trace ADN sur le lieu du crime a semble-t-il toujours jeté un discrédit et un doute sur l’accusation.

Et pourtant, est-il vraisemblable que tous ceux qui reconnaissent la voix se trompent ? Si ce n’est pas Bardon, qui est-ce ? Wiart avait-il un autre ami proche à l’époque avec qui partager le crime et que personne ne semble connaître et qui aurait une voix qui ressemble suffisamment à celle de Bardon pour que toute une partie de son entourage se méprenne ? L’enquête en tout cas n’en a pas trouvé. N’était-il pas plus simple pour tous ces témoins de dire qu’ils ne reconnaissaient pas la voix, s’ils n’étaient pas 100% surs ? Les 6 témoins qui reconnaissent la voix de Bardon n’ont-ils pas au fond d’eux une intime conviction pour qu’ils la maintiennent devant un tribunal ? Toutes ces questions doivent hanter les jurés au moment de délibérer. S’en tenir aux impossibilités de la science, et souscrire aux doutes instillés par la défense, pour en faire bénéficier l’accusé ; ou bien se rallier à l’intime conviction des gendarmes qui ont enquêté et à la parole de tous les proches qui entendent la voix de Willy Bardon sur la bande audio et la reconnaissent quand bien même ils auraient eu du mal à imaginer qu’il pouvait faire ça.

Réponse vendredi 6 décembre au soir.

Gloria Grahame

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