Bettencourt, Banier et l’Inspecteur Derrick

Parfois la fiction illumine la réalité. C'est en lisant le compte rendu du procès en appel de FM Banier et M. d'Orgeval qu'on s'est rappelé d'un excellent épisode de l'Inspecteur Derrick

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Comme c’est la règle, la parole était à la défense, il y a deux semaines, pour clore les quinze jours du procès en appel de François-Marie Banier et de son compagnon Martin d’Orgeval, jugés et condamnés en première instance pour abus de faiblesse sur la personne de la célèbre milliardaire Liliane Bettencourt. Dans son compte-rendu paru dans Le Monde du jeudi 26 mai, la journaliste Pascale Robert-Diard regrettait de ne pouvoir citer l’intégralité de la plaidoirie de Maitre Richard Malka car elle est de ces plaidoiries qui « parlent de la vie, [qui] la font ressentir, la font pénétrer ». En effet, pour contrer le réquisitoire du procureur et la thèse de la Partie Civile, l’avocat de François-Marie Banier se devait d’attaquer la notion d’abus de faiblesse, qui reste un délit d’exception par rapport « au principe de liberté » : « Oui, on a le droit de donner à d’autres qu’à sa famille » a rappelé l’avocat. Même quand cet autre s’appelle François-Marie Banier, photographe et dandy, intrigant qui aime les mondanités et l’argent, l’avocat a rappelé qu’en 20 ans, «jamais  Liliane Bettencourt n’a émis l’expression d’un regret sur ce qu’elle a donné à Banier». Il fallait redire au tribunal qui doit juger cette affaire que la longue relation qui a uni le photographe et la milliardaire ne pouvait être résumée, de manière simpliste, à une vaste escroquerie où il y aurait un prédateur et une victime. Entre les deux, ce fut aussi une amitié entre un homme provocateur, qui a la réputation d’être follement drôle et une femme immensément riche qui avait des rapports difficiles avec sa fille, n’aimait pas son gendre et s’ennuyait sans doute un peu, beaucoup, dans les nombreuses relations que lui imposait son statut.

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En lisant l’article de Pascale Robert Diard, j’ai tout de suite repensé à un excellent épisode de l’Inspecteur Derrick, intitulé Bavure (épisode 4 de la Saison 12, diffusé pour la première fois en 1985). C’est l’histoire de deux jeunes hommes qui pour vivre et payer le bel appartement qu’ils partagent à Munich, se sont spécialisés dans « le détournement de comptes bancaires de femmes seules ». Dans ce couple, chacun a son rôle : Andréas guette les petites annonces de femmes esseulées qui recherchent de la compagnie, tandis que Roland va à leur rencontre et les séduit. L’originalité de l’épisode vient de la manière dont il éclaire la relation qui unit le gigolo et sa proie. Lorsqu’il lui rend  visite pour la première fois, la veuve Julia Stettner (magnifiquement interprétée par Elisabeth Wiedemann)  tombe sous le charme de ce Roland Marx. Alors que nous spectateurs sommes informés des intentions rapaces du jeune homme, la relation se poursuit sur un mode idyllique : Roland  emmène la dame danser en boîte de nuit, manger des hamburgers, faire des excursions… Quelques jours plus tard, ils échangent un baiser amoureux dans l’une de ses petites églises rococo qu’on trouve dans les environs de Munich. Au côté du jeune homme, Julia Stettner semble retrouver des sensations enfouies d’habitude privilèges de la jeunesse. Elle court, s’amuse, vit une aventure amoureuse intense, proprement décoiffante, pleine de désirs fougueux tempérés seulement par une pudeur toute adolescente. Lorsqu’il en parle à son ami Andréas, Roland est lui aussi ému par la transformation qu’il suscite chez la veuve et s’émerveille de ce qu’ « elle est complètement retournée ». Baignée par une bande son hypnotique, lancinante et romantique -parfaite (signée Frank Duval, comme souvent chez Derrick), la relation qui unit le gigolo et sa proie semble suffisamment sincère et bouleversante pour apparaître comme un échange implicite de bons procédés : si Roland escompte bénéficier des largesses de la veuve fortunée, en contrepartie, il lui offre une nouvelle jeunesse, un « cadeau » inestimable pour une femme vieillissante et que ses nombreuses relations semblent bien incapables de lui offrir : « passer des soirées entières en compagnie d’amis qu’on connaît depuis des années, ce n’est jamais très rigolo. On sait de quoi on va parler. Dire constamment les mêmes choses, ça devient à la longue très monotone ».

 

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La morale réprouve ce genre de pacte. La famille de la veuve -son fils et son frère- s’inquiète du qu’en-dira-t-on, et condamne d’emblée Roland dont il devine d’entrée l’intérêt financier qu’il porte à cette relation. A aucun moment, la famille ne prend au sérieux les sentiments de celle qu’ils prétendent protéger en la désignant comme la victime d’un rapace. Condamner cette relation, pour reprendre les mots de Maître Malka, « c’est condamner la liberté de donner, la liberté d’aimer qui on veut et comme on veut ». De la même manière que l’avocat de Banier met en garde contre « une peine d’annulation de ce qu’était Liliane Bettencourt », la famille de Julia Stettner semble vouloir déposséder la veuve de son histoire d’amour. Pourquoi ? Parce que si la bourgeoisie tire son pouvoir et sa respectabilité de son argent, la morale bourgeoise elle ne déteste rien moins que ce pouvoir s’affiche sans filtre. De la même manière qu’elle réprouve les jeux d’argent, la morale bourgeoise, incarnée par la famille Stettner, refuse la relation enivrante que s’offre Julia. Car comme dans les jeux d’argent, l’ivresse de la passion ne dure pas et surtout elle engendre du désordre social. Jeux d’argent et passion amoureuse se ressemblent étrangement, car ils sont un espace d’incertitude où l’on n’est jamais certain de gagner, où le hasard et l’ivresse règnent en maître et ils révèlent la fragilité humaine.

 

En tout cas, Derrick, Inspecteur à la Brigade Criminelle, n’aurait a priori aucune raison d’intervenir dans cette aventure si Andréas n’était assassiné un soir chez lui. Par qui ?  Pour quoi ? Il faut regarder l’épisode en question pour le savoir (qu’on trouve dans le Coffret Derrick, Volume 2). On aurait envie de le conseiller aux juges de Bordeaux qui doivent rendre leur verdict le 24 août prochain. Moins pour les influencer –d’ailleurs, entre Banier et Bettencourt, il s’agit d’amitié et non d’amour- que parce que c’est un épisode qui « parle de la vie, la fait ressentir, la fait pénétrer ». Grâce au génie d’Herbert Reinecker qui a signé l’intégralité des 281 épisodes de L’Inspecteur Derrick (24 ans de série, une longévité inégalée), Bavure met en scène de manière aussi dramatique qu’efficace l’une des questions au cœur du scandale Bettencourt : le conflit puissant entre d’un côté une morale sociale bourgeoise, qui cherche à masquer sa propre cupidité par une image irréprochable et le désir d’aimer ou d’être aimé, un désir qui n’a pas de prix.

 

Guillaume Goujet

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