Les Géants de la Montagne à La Colline

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Au début de la pièce, lorsque la troupe de théâtre d’Ilse débarque dans cette bâtisse dans les montagnes, elle pense avoir trouvé un lieu pour se poser et peut-être une salle pour représenter sa pièce. Il n’en est rien. « La Villa » est occupée par une bande  de marginaux qui vivent reclus du monde extérieur. Emmenés par Cotrone, sorte de gourou de la communauté, ceux-ci tentent au contraire de convaincre Ilse de renoncer définitivement à monter sa pièce devant un public. Pas besoin de théâtre, il suffit de faire « sortir les fantômes de son corps » clame Cotrone.

Dans son ultime pièce, Les Géants de la Montagne,Pirandello pose la question du renoncement au théâtre. Cotrone enseigne qu’il faut se défier du monde extérieur et donc ne rien attendre du public. Evidemment à l’époque où Pirandello écrit sa pièce, les fascistes règnent en Italie. L’intrigue évoque la tentation de repli qu’a connue Pirandello à la fin de sa vie, en voyant évoluer de manière toujours plus autoritaire, un régime qu’il avait pourtant au départ soutenu. D’ailleurs, il a lui aussi connu comme ces personnages des difficultés pour monter pièce La Fable de l’enfant échangé (une pièce qu’il a écrite mais qui dans les géants est attribué à un poète suicidé). Lorsque Pirandello meurt en 1936, Les Géants de la Montagne reste inachevé et s’interrompt précisément au moment où les géants (métaphore probable des fascistes) s’apprêtent à entrer en scène.

Ne vaut-il mieux pas se retirer en soi avec tous les possibles de son imaginaire lorsque la vie réelle ne semble porteuse que de violence, d’échecs et de frustrations ?

C’est l’une des questions que pose la pièce. Comme si au soir de sa vie, pressentant la barbarie fasciste, le dramaturge se posait la question de la transformation du théâtre pour ne pas avoir à flatter les hommes de son temps. C’était déjà le point de départ de la critique du théâtre de Rousseau dans sa Lettre à d’Alembert. Pour ne plus être otage du public, et donc pour que le théâtre n’ait plus à corrompre le public aux seules fins de lui plaire, Rousseau suggérait de donner « les spectateurs en spectacle », à les faire percevoir ce qui se passe en eux, à les rendre transparents à eux-mêmes. Plus de théâtre mais une fête. N’est-ce pas ce que professe d’une certaine manière  Cotrone ? « La Villa » fonctionne comme une utopie communautaire, où l’ « on invente les vérités » plutôt que de se soumettre à celles du monde réel. Les fantasmes deviennent événements, les désirs se réalisent dans une sorte d’entre-deux où imaginaire et réel se confondent. « Il suffit d’y croire » et les fantômes, les esprits apparaissent.

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Au-delà de la mise en scène efficace qui fait exister « la Villa » comme lieu magique, Stéphane Braunschweig, à travers Pirandello, dresse un portrait tendre de ces deux groupes de personnages à la dérive : paumés, comédiens désœuvrés, fous, drogués qui hallucinent ? Un peu tout cela à la fois : comme si, ces êtres dépendants et inadaptés avaient, loin de l’esprit de compétition et de combat, redécouvert, contre toute attente, les secrets d’une vie enfin libre.

GG

     

 

 

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