Fever de Raphael Neal : psychanalyse d'un meurtre

Après une semaine d'exploitation, de nouvelles salles ont programmé Fever à Paris, signe que ce film produit par crowdfunding et distribué en indépendant par l'équipe du film ( à commencer par Raphaël Neal et son producteur Jean-Philippe Rouxel), continue de séduire par un indéniable atout-charme : le mystère.     

FEVER Bande-annonce VF © Fever
Après une semaine d'exploitation, de nouvelles salles ont programmé Fever à Paris, signe que ce film produit par crowdfunding et distribué en indépendant par l'équipe du film ( à commencer par Raphaël Neal et son producteur Jean-Philippe Rouxel), continue de séduire par un indéniable atout-charme : le mystère.     

« On n’est pas sérieux quand on a 17 ans » prévenait Rimbaud dans un poème célèbre ; mais c’est aussi l’âge auquel le jeune homme s’engageait avec abnégation dans une révolution poétique ambitieuse destinée à « changer la vie ». C’est, pourrait-on dire, un même mélange de désinvolture et de quête d’absolu qui caractérise Pierre et Damien, les deux héros de Fever et qui les pousse à tuer une femme au hasard, rue Delambre, à Paris. Lycéens brillants, passionnés par les enseignements de leur professeure de philosophie, ils ont commis ce crime pour illustrer leur cours sur la liberté, tel Lafcadio, le héros des caves du Vatican d’André Gide qui tuait un homme sans raison pour affirmer son libre-arbitre. Si c’est à l’adolescence sans doute qu’on est le plus soucieux de faire résonner les maximes théoriques avec la conduite de sa vie, alors il faut voir paradoxalement, derrière ce meurtre gratuit, un enjeu moral.

Dans le fait-divers réel qui s’est déroulé en 1924 à Chicago et qui a inspiré Leslie Kaplan pour l’écriture du roman Fever en 2005, les deux assassins revendiquaient leur crime au nom d’une « morale » aristocratique nietzschéenne, l’œuvre de surhommes qui se jouent des lois désireux de s’élever au-dessus de la plèbe de leurs semblables. Ici, ce n’est pas Nietzsche qui est convoqué mais Freud. En bon disciple, le réalisateur Raphaël Neal, dans le sillage de la romancière, sait que derrière les motifs affichés, il y a toujours à l’œuvre des forces inconscientes qui nous dépassent. Ce meurtre au hasard n’est donc pas un « caprice » comme aurait dit Sartre mais la conséquence d’une histoire ou plutôt d’histoires anciennes. Aussi, l’enquête de Fever n’est-elle pas policière mais historique et psychanalytique. Dans ce type d’investigation, il est aussi questions d’indices, de traces, de témoignages ; mais la finalité n’est pas la même : si une vérité se fait jour progressivement, elle ne débouche sur aucun jugement moral ou aucune condamnation ; comme dans la cure, ou comme dans certains films d’Hitchcock, de Lang, de Welles,  de Ford (et de tant d'autres réalisateurs américains des années 40-50) , la découverte, la fabrication d’un sens en appellent à la psychoplasticité de la pensée, à la transformation du sujet. 

Les deux héros qui sont aussi les deux cobayes de cette psychanalyse sauvage sont très bien incarnés par deux acteurs au physique aussi séduisant que légèrement malsain. Martin Loizillon qui joue Damien évoque physiquement un mélange de Aschenbach (Helmuth Griem), le virus-SS inoculé aux Damnés de Visconti, et de Martin (Helmuth Berger) dans le même film. Une même décadence suinte de Pierre Moure (Pierre) être fragile au sourire parfois diabolique. Les deux circulent dans un XIVème arrondissement glacé, espace mental, sous la pression permanente et invisible de Zoé (Marie-Julie Parmentier). En dépit d'un scénario parfois un peu didactique, la mise en scène, soutenue par la musique hypnotico-orgasmique de Camille, fait la part belle au mystère et à l'étrange si bien que, lorsqu'à la fin ça s'arrête, on est surpris, déçu sans pouvoir décider si c'est parce que la fin est ratée ou si c'est parce qu'on aurait voulu que ça continue.

Guillaume Goujet     

 

 

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