Consacré au procès intenté à Charlie Hebdo autour des caricatures en février 2007, C’est dur d’être aimé par des cons de Daniel Leconte, sorti en 2008, était un film immédiatement politique. Même s’il était partial, il restituait bien à la fois les passions des débats à l’époque et la subtilité des arguments échangés par les deux partis. En mélangeant échanges vifs captés à la sortie des audiences et rappel à la barre, devant la caméra, des différentes parties, le journal, ses avocats, Me Szpiner, l’avocat de la mosquée de Paris, des théologiens, le film éclairait bien ce débat sur la liberté d’expression, à l’origine des premières menaces contre Charlie Hebdo.
Le nouveau film de Leconte (et son fils) sur ses amis de Charlie Hebdo n’est pas de la même veine. S’il réutilise des rushs du film de 2007 qu’on n’avait pas encore vus, c’est cette fois pour ressusciter une partie des membres de la rédaction assassinés. L’Humour à mort est un film hommage aux victimes, un film submergé par l’émotion. Il y a les morts qui revivent grâce aux images, et les survivants qui nous replongent, par leurs paroles, dans l’effroi et la terreur qu’ils ont vécus ce 7 janvier : ceux-là ne viennent plus exposer un point de vue intellectuel, moral ou politique mais partager une expérience traumatisante. Coco (qui a ouvert la porte aux frères Kouachi), le co-gérant du journal Eric Portheault (qui était dans le bureau derrière la salle de rédaction avec son chien), Riss (qui est arrivé juste après). Entre autres grâce aux émissions de faits divers, on sait la vertu thérapeutique de pouvoir parler de ce qui nous est arrivé quand on a été choqué, meurtri. Il y a des moments émouvants comme le témoignage de Coco qui pleure sans s’en rendre compte, et qui a pris conscience ce jour-là du hasard et du destin. Elle est vivante, sans doute pas indemne, mais elle se marre encore sur les dessins de Charlie.
Comme dans C’est dur… , les Leconte père et fils n’hésitent pas à agrémenter certaines séquences de musique dramatique, grandiloquente qui lui donne parfois des allures de reportages d’Envoyé Spécial. Philippe Val reste toujours ce personnage extrêmement agaçant, pas très spontané ; même si le souvenir qu’il garde de Cabu en St-François d’Assises, parlant aux enfants à l’Eglise Saint-Sernin de Toulouse est une belle image. Bref l’Humour à mort réentonne l’hymne de l’émotion nationale à laquelle les terroristes de Daech ou d’Al Qaeda Yemen (desquels se revendiquaient les Kouachi) nous ont conviés deux fois de trop cette année.
Outre cette dimension émotionnelle, le film redevient un peu politique quand il aborde la question de la Une dans le numéro qui suit les attentats. Beaucoup ont reproché à Charlie d’en remettre une couche en représentant le prophète, même si au-dessus était écrit : « tout est pardonné ». Fallait-il la sortir telle quelle ? Faut-il prendre en considération une sorte « d’humeur mondiale » du moment avant de publier un journal ? Tout le problème est là.
G. Goujet.