Politique, ceux qui ne savent pas, que disent-ils ?

Le baromètre de l'action politique (Ipsos pour Le Point) donne tous les mois un palmarès de personnalités. Les enjeux pour le pays sont faibles, cela sert surtout aux intéressés à se comparer. Mais lorsque l'institut donne des chiffres détaillés comme ce mois-ci, on découvre des citoyens en décalage avec ce qu'on leur fait dire, notamment ceux qui répondent «Ne sait pas».

Baromètre de l'action politique Ipso Le Point, 2016-2017 Baromètre de l'action politique Ipso Le Point, 2016-2017

Le baromètre Ipsos de l'action politique a une première grande qualité, il dure depuis 1996, et donc permet d'observer des gloires et des chutes. Le thermomètre montre assez clairement l'effet des élections présidentielles de 2017. Fillon, après la découverte de ses vices financiers, est tombé sans que plus rien ne puisse le relever, comme Strauss-Kahn après son accusation de viol en avril 2011. Hamon, et surtout Mélenchon, sont devenus des personnalités très populaires par le seul effet d'être entendues pendant la campagne présidentielle. Mais ensuite, sans que leur soient découvertes des turpitudes, ils sont sortis des médias et de la bonne opinion. La lumière n'a pas toujours le même effet. Hulot était la personnalité favorite des français tant qu'on ne le voyait pas. Son ministère est en train de détruire son image. Kouchner a fait la même expérience, vers cet âge où la chance ne reviendra plus, dans le gouvernement Sarkozy en 2007.

Avant le premier tour des présidentielles 2017, il y a eut beaucoup d'agitation autour de madame Le Pen. Elle n'a jamais attiré plus de 30% de l'opinion, avec 70% très durement opposée, assurant qu'elle échoue toujours devant le pouvoir. L'irruption d'une véritable opposition de gauche a failli modifier les plans. Il ne s'agit pas de croire que Mélenchon aurait pu être élu, car il suscite aussi beaucoup de rejet. Toutefois, pendant cette occasion sortie du temps de la résignation, des gens ont cru que tout devenait possible. Ce moment est passé. Il sera reproché à Mélenchon de ne pas avoir été grand dans la défaite, on reprochera à Jospin de l'avoir été en 2002. Il faut plutôt comprendre que les temps dépassent les individus, qui n'en sont que la voix.

Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, Macron 2016-2017 Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, Macron 2016-2017

La question posée par le sondage est cependant plus subtile qu'une simple cote d'amour. Pour 35 personnalités, le sondé répond à la question : quel jugement portez-vous sur l'action de ... par les options : Très favorable, Plutôt favorable, Plutôt défavorable, Très défavorable, Ne sait pas. Les résultats agrègent généralement un sous total Favorable avec les Très et Plutôt favorable, les résultats négatifs, et les doutes, sont beaucoup moins commentés. Or, ils donnent parfois plus d'information politique sur le réel état de l'opinion.

Ainsi, pendant les législatives , des opposants ont préféré dire qu'ils n'avaient pas encore d'opinion sur un président fraîchement élu. Les couacs ont commencé en juillet, le doute s'est effacé, le quinquennat commençait mal. Depuis, le président revient à la popularité. Même un opposant doit se réjouir de ce retour de l'exécutif à la légitimité. Nous sortons de 15 ans de sagesse molle, ou d'agitation vaine, aboutissant à l'enfoncement dans le marasme. Les trois derniers présidents, chacun dans un style, avaient assez compris la France pour éteindre toute opposition dans le pourrissement. Macron n'a pas leur expérience politique, il ose tout, sans se cacher. Il lance une réaction en chaîne dont personne ne peut prévoir le résultat, il était temps, soyons prêts.

Parmi les autres ministres, Jean-Yves Le Drian recule nettement, en perdant 3 points à 30%. Gérard Collomb (23%, -1), Jean-Michel Blanquer (15%, -1), Gérald Darmanin (14%, -1) et Muriel Pénicaud (11%, -2) reculent tous très légèrement.
(Mathieu Gallard, Chef de Groupe, Ipsos Public Affairs)

Mais la numérologie entre dans le ridicule lorsque l'on surveille quelques points qui varient d'un mois sur l'autre. Mathieu Gallard, analyste Ipsos, cherche à tirer des conclusions sur la popularité des ministres de Macron, cachant le fait le plus massif dans les données détaillées, ces ministres sont inconnus. La majorité des électeurs ne s'informent pas de l'action gouvernementale dans le détail, il ne savent pas ce qu'ils font. Voyez plutôt le palmarès des personnalités sur lesquelles le panel n'a pas d'avis (nsp) :

Palmarès des « Ne sait pas » : Blanquer, Jean-Michel (55,9%), Darmanin, Gérald (53,7%), Pénicaud, Muriel (53,4%), Castaner, Christophe (45%), Collomb, Gérard (37,8%), Le Drian, Jean-Yves (34,9%), Baroin, François (32%), Estrosi, Christian (31,2%), Bertrand, Xavier (30,3%), Wauquiez, Laurent (28,7%), Yade, Rama (28,6%), Pécresse, Valérie (27,1%),  Le Maire Bruno (26,6%) Kosciusco-Morizet, Nathalie (25,4%)...

Le palmarès des plus connus est idéologiquement plus varié :

Palmarès des « Ne sait pas » : Hollande, François (9,3%), Le Pen, Marine (9,7%), Sarkozy, Nicolas (10,9%), Valls, Manuel (11,3%), Macron, Emmanuel (11,4%), Mélenchon, Jean-Luc (12,2%), Fillon, François (13,3%), Hulot, Nicolas (14,2%), Maréchal-Le Pen, Marion (15,8%), Philippe, Édouard (15,8%), Juppé, Alain (16,1%), Taubira, Christiane (17,1%), Hamon, Benoît (17,3%)...

Au vu de ce classement, on peut commencer à se demander si les sondés répondent toujours à la question qu'on leur pose. Quel jugement portez-vous sur l'action de François Hollande ? Cela semble un bilan de son quinquennat récent, qui ne varie plus depuis mars 2016 (favorable : 18% ; défavorable : 73%). Pour Marine Le Pen, il est peu certain que l'on juge son bilan de députée, elle est très stable depuis 2014 (22% + / 68% -), comme le fut son père. Quant à l'action de Sarkozy (27% + / 62% -), elle devient de plus en plus enfouie dans les mémoires, car même en retrait de la vie publique depuis 2016, il baisse et rejoint les sommets d'impopularité de la fin de son quinquennat.

Cet indice mesure surtout la mémoire que l'opinion garde d'une personne. Ainsi, la valeur positive ou négative peut changer rapidement, par contre, le taux de « Je ne sais pas » est beaucoup moins volatile (sauf ce cas assez rare de Macron pendant les législatives 2017). Le palmarès garde ainsi la mémoire de beaucoup de retraités de la politique, qui ont expressément annoncé leur retrait de la vie publique, comme Nathalie  Kosciusco-Morizet, Nicolas Sarkozy, Najat Vallaud-Belkacem ou Arnaud Montebourg. D'autres personnalités servent de repères, de fanals, comme alain Juppé ou Martine Aubry. Mais la place dans les mémoires n'est pas infinie, ainsi Jack Lang ou Rama Yade s'effacent, comme partirent Raffarin ou Jean-Marc Ayrault. Le choix des noms se présente comme politiquement équilibré, il est surtout démagogique, et rempli de personnes qui n'auront pas de vrais rôles dans les années à venir.

Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, «Ne sait pas», selon l'âge Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, «Ne sait pas», selon l'âge

Le phénomène est connu des politologues, le voilà montré en un seul graphique, l'assurance du jugement progresse avec l'âge. Avec l'expérience, les citoyens savent plus vite ce qu'ils pensent d'une personne politique, car le répertoire des postures, quoiqu'en pense chaque nouvelle génération, n'est pas infini. On ne parlait pas d'intelligence artificielle du temps de Giscard, mais il était déjà jeune, moderne, pour la finance et la monarchie. Le vieillissement de la population ne va vraiment pas vers le gâtisme politique, l'espérance de vie en bonne santé augmente, les électeurs les plus mobilisés sont les plus critiques. C'est un changement de fond, qui durera aussi longtemps que la sécurité sociale. Un apprenti dictateur aurait intérêt à diminuer le remboursement des soins pour faire mourir un peu plus vite les citoyens critiques, notamment les retraités de la fonction publique, et tout particulièrement, les anciens profs. Par contre, il aura intérêt à garder les épargnants, ils ont peur pour leur argent.

Dans une moindre mesure, la culture politique varie selon le revenu, ou le niveau de diplôme, mais de manière beaucoup plus confuse, les graphiques sont moins convaincants. D'une part, il existe encore des salariés dont le revenu progresse avec l'âge, si bien que les plus riches sont un peu plus vieux, l'argent n'est pas une variable indépendante de l'âge. D'autre part, le niveau d'études a des effets plus complexes, un BAC n'a pas le même sens pour les jeunes générations ou les plus anciennes. Selon cette source, on devine qu'un bas niveau de diplôme n'est pas contradictoire avec la lucidité politique, au contraire, tandis qu'une instruction incomplète a fait perdre le bon sens à des classes entières, sans leur donner pour autant les instruments intellectuels pour prendre conscience de leur situation. La massification universitaire, pour beaucoup, n'a pas été libératrice, elle a surtout servi à inscrire l'humiliation intellectuelle dans les esprits, pour accepter la subordination.

Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, «Ne sait pas», selon le vote. Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, «Ne sait pas», selon le vote.
L'alignement politique influe évidemment sur la connaissance, on connaît mieux les gens de son bord (ou ses adversaires les plus déclarés). Il est d'ailleurs difficile de voter quand on ne sait rien de personne. Les abstentionnistes (avoués) au premier tour de la présidentielles 2017 se distinguent ainsi par un très grand relativisme. Plus d'un quart n'ont pas d'avis sur Marine Le Pen. D'une certaine manière, ils sont peut-être plus attentifs à la question et cherchent à juger par eux-mêmes de l'action d'une personnalité. Les abstentionnistes ne semblent pas vibrer aux commandements médiatiques contre le FN, mais ils ne sont pas pour autant frontiste.

Une fois corrigés des « ne sait pas », les abstentionnistes sont plus défavorables à Marine Le Pen que des exprimés, plus écœurés par Fillon, un peu plus défavorable mais pas radicalement opposés à Macron, leur différentiel positif est plutôt en faveur de Mélenchon, sans pour autant aller jusqu'à voter pour lui. Le parti le plus nombreux n'est pas assez organisé pour être homogène, mais il ne pense pas rien.

Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, «Ne sait pas», selon le genre. Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, «Ne sait pas», selon le genre.

La dernière surprise, plus difficile à expliquer, concerne la différence des genres. Pour toutes les personnalités testées, plus de femmes osent dire qu'elles ne savent pas. En un sens, elles ont bien raison. Combien de sondés savent vraiment ce que fait Martine Aubry dans sa mairie de Lille, ou Valérie Pécresse à la tête de l'Île-de-France ? Elles sont généralement moins extrêmes, avec presque toujours moins de « Très défavorable » (à part contre Jean-Luc Mélenchon), et généralement moins de « Très favorable » (à part pour quelques personnalités de droite : François Baroin, Gérald Darmanin, Laurent Wauquiez, François Fillon, Nathalie Kosciusco-Morizet, Valérie Pécresse). Les données ne permettent pas de déduire la moyenne d'âge de ces pasionarias de droite, mais cet indice montre en tous cas que la manière de répondre aux sondages n'est pas identique selon les genres.

Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, faveur selon l'âge Baromètre de l'action politique Ipsos pour Le Point, faveur selon l'âge

Les variables démographiques les plus objectives, comme le sexe ou l'âge, sont spécialement discriminantes. Afin de rendre les générations comparables, malgré l'ignorance déclarée de la jeunesse, les scores du graphiques ci-dessus sont en suffrages exprimés (les « Ne sait pas » ne sont pas comptés). On peut se demander si chaque sensibilité politique ne se caractérise pas par une simple pyramide des âges.

La droite penche spécialement vers les plus âgés, tandis que la gauche séduit la jeunesse. Selon ce profil, Valls est de droite. Le FN attire un pic vers 45 ans qui est aussi l'âge maximal des suicides et des dépressions. Ce repère permet de comprendre des profils plus complexes, notamment les anciens présidents qui ont conquis des images plus égales, mais auxquelles restent des traces de leurs origines. Hollande penche un peu plus vers la jeunesse. Sarkozy partage le pic de la frustration avec Philippot. Macron plaît aux vieux, comme la droite, moins aux plus jeunes, et il montre un creux chez les 45-60 ans. Cette classe d'âge ne manque pas de lucidité, c'est exactement elle qui va souffrir le plus des lois travail.

En résumé, ces palmarès de personnalités servent surtout à faire parler les journaux. Avec des données complètes, on peut observer des phénomènes plus profonds sur la manière dont se construit la notoriété politique. C'est une mémoire lente et progressive, qui commence par les générations les plus expérimentées. On peut ainsi optimiser sa carrière en plaisant directement aux plus vieux, comme Gérald Darmanin, Bruno Le Maire, Jean-Yves Le Drian, Gérard Collomb, Christophe Castaner, Jean-Michel Blanquer, champions de la gérontophilie selon une droite de popularité qui croit en raison exacte de l'âge, sans aucun pic ou trou pour une génération. Sont-il assurés que les ancêtres transmettent leur culte à leurs descendants ? Ils risquent d'être oubliés aussi vite que mourront leurs électeurs. Marine Le Pen plaît surtout à une tranche d'âge en fin de vie professionnelle, mais pas encore à la retraite. Toute le monde passe par cette crise, le FN a une rente de niche pour longtemps, mais difficile à étendre. Benoît Hamon, et surtout Jean-Luc Mélenchon, déplaisent de plus en plus avec l'âge. Les baby boomers à la retraite ne semblent pas vouloir se soucier des inégalités et de la planète qu'ils laissent, mais un sursaut de conscience n'est pas impossible, il n'est pas agréable de mourir méprisé.

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