Français d'une «autre religion», que veulent-ils ? (enquête Ifop, 2018-01)

En janvier 2018, l'Ifop a publié pour l'Express une grosse enquête de 50 questions. Les réponses sont ventilées selon de nombreuses catégories, dont, genre, âge, instruction, sympathie politique, mais aussi, la religion. 4 options étaient proposées : «catholique pratiquant», «catholique non pratiquant», «sans religion», ainsi que «autre religion». Que veut cette catégorie de français ?

Ce que veulent les français est une grande enquête Ifop pour l'Express, publiée en janvier 2018. 50 questions abordent la plupart des domaines accessibles à la loi et à l'action publique : société, école, immigration, sécurité, santé ou économie. Au croisement de ces réponses, chaque individu peut être précisément positionné sur l'échiquier politique. Comme à son habitude, l'Ifop livre des résultats très détaillés, avec notamment des catégories niveau de vie, et religion.

«autre religion» (que catholique)

Par son histoire, la France est profondément influencée par l'Église catholique, si bien que 90% de la population actuelle peut se classer autour de ce pôle en trois catégories : «catholiques pratiquants», «catholiques non-pratiquants», «sans religion». Chaque classe représente 25 à 40% des français, les proportions varient selon les enquêtes. En effet, la religion n'ayant aucune inscription administrative en France, chacun peut répondre différemment selon la manière dont les questions sont posées. Restent 8 à 10 % de personnes qui peuvent se déclarer d'une «autre religion», dont : les  juifs (< 1%), les protestants (1 à 2%), ou les musulmans (6 à 8%). Un panel de 1000 personnes ne permet pas de rentrer dans ce détail de manière significative.

La suite de ce billet va donc chercher à caractériser ces personnes qui revendiquent une religion qui n'est pas catholique, qui est en partie mais pas seulement musulmane, sachant que beaucoup de personnes de culture musulmane, ou juive, peuvent se déclarer «sans religion». Pour la tradition politique française, cette répartition est sans doute la meilleure. Il est exclus de vouloir déterminer les opinions des «musulmans», religion dont peuvent se revendiquer des individus originaires du Maghreb, mais aussi d'Afrique sub-saharienne, de Turquie, du Pakistan, ou des nouveaux convertis. Utiliser cette étiquette reviendrait à croire que cette foi suffirait à expliquer tous les comportements, alors que par exemple au sein même des catholiques français, on connaît de grande variations depuis l'extrême droite jusque la gauche. Relativement à notre laïcité nationale, «autre religion» est une qualification qui ne préjuge pas de l'avenir et signifie seulement, ni la religion traditionnelle du pays, ni athée.

La caractérisation des «sans religion» à travers une cinquantaine de questions demande un peu de méthode. L'approche sera progressivement illustrée en commençant par le traitement d'une seule question (la peine de mort), puis de plusieurs (sur l'enseignement), afin de montrer comment l'écart à la moyenne peut caractériser un segment de population connu (les femmes). Ainsi testée, la procédure pourra être appliquée pour dégager quelques traits de ces «autre religion».

48% des français favorables au rétablissement de la peine de mort

Les habitués des grandes enquêtes ne seront pas surpris par ce portrait d'une société qui reste conservatrice. Par exemple, 48% des français sont favorables au rétablissement de la peine de mort. Cette question n'est pas genrée, les proportions entre les hommes et les femmes sont identiques. On sera plus surpris de ne pas découvrir une variation claire selon l'âge. Les jeunes ne sont pas plus généreux que leurs parents, seuls les plus de 65 ans se distinguent, ils ne sont plus que 34% à souhaiter le retour de la mort légale. Le critère le plus distinctif est évidemment politique, 82% des FN y sont favorables, contre encore 10% de sympathisants écologistes. Le deuxième critère le plus discriminant est le niveau d'instruction, sans diplôme : 60%,  licence et + : 33%. L'instruction est en lien direct avec le niveau de vie, les «pauvres» seraient à 56% favorables à la peine de mort, contre 34% pour ceux qui se déclarent plus aisés. La religion est un trait moins distinctif, les catholiques, pratiquants ou non, sont à 52% favorables, les «autre religion» 46%, les «sans religion» 41%. Mais toutes les questions ne font pas réagir les mêmes traits sociologiques.

Ifop 2018-01, ce que les français veulent, attentes sur l'enseignement selon le niveau scolaire Ifop 2018-01, ce que les français veulent, attentes sur l'enseignement selon le niveau scolaire

Le niveau d'instruction est ainsi le critère le plus fort pour expliquer la différence des attentes à l'égard de l'enseignement. Plus les personnes interrogées ont un diplôme élevé, plus elles pensent que l'école sert à comprendre le monde et à penser par soi-même, moins elles estiment qu'elle sert à éduquer ou à faire respecter l'autorité et la hiérarchie. Ceux qui se sont arrêtés au bac, et donc le plus souvent professionnel ou technologique, sont les plus nombreux à considérer que l'école doit former à un métier. Les enseignants savent qu'aucune de ces missions doit être négligée, de l'école maternelle à la thèse, mais les citoyens gardent une image de l'enseignement qui dépend de leur expérience. L'alignement politique exagère les tendances, en gros, la droite veut plus d'autorité et d'éducation, et la gauche se soucie de culture et d'autonomie. Plus distinctif, les Républicains et la France Insoumise s'intéressent à la formation professionnelle. Le genre, l'âge ou le niveau de vie affectent moins les convictions éducatives. Ce graphique confirme les thèses du démographe Emmanuel Todd sur l'éducation. La massification universitaire va à l'encontre de la démocratie, dégageant une minorité dominante qui se sent plus libre que les autres, tandis qu'une majorité intériorise son échec scolaire et souhaite plus d'autorité et de hiérarchie.

Ifop 2018-01, ce que les français veulent, opinions distinctives selon les genres Ifop 2018-01, ce que les français veulent, opinions distinctives selon les genres

Puisque chaque question interroge différemment les dimensions d'une personne, on peut sélectionner un trait sociologique, par exemple le genre, pour montrer les questions qui sont les plus discriminantes. Tristement, et sans étonnement, on constatera que les hommes sont beaucoup moins sensibles que les femmes aux inégalités entre les genres. Au risque de froisser les féministes, on découvre une spécialisation sexuelles sur certaines questions. Les femmes sont moins idéologues que les hommes sur la famille, tant sur la procréation, que les droits des immigrés au regroupement familial ou à la nationalité. Par contre, il faut constater un rapport différent à la science. Le nucléaire n'est pas plus dangereux pour les femmes que les hommes, pourtant, elles sont plus nombreuses à s'en inquiéter, de même pour les conséquences de l'intelligence artificielle et des robots. Ce tableau oblige en tous cas à considérer que les différences de genre restent marquantes sur certaines questions, et que cette méthode peut apporter des éclairages sur d'autres catégories de population.

Ifop 2018-01, ce que les français veulent, opinions distinctives des «autre religion» Ifop 2018-01, ce que les français veulent, opinions distinctives des «autre religion»

Les français qui revendiquent une «autre religion» se distinguent de la majorité par leurs réponses à des questions sur l'immigration en France, et donc, la sempiternelle obsession du voile. On notera un peu plus de tolérance chez les athées que les catholiques pratiquants, mais décidément beaucoup de passions pour un peu de textile. De manière plus amortie, cette conviction religieuse «autre» semble solidaire avec d'autres causes liées à l'immigration, dont : le droit du sol, le regroupement familial, l'accueil des migrants, ou le vote des étrangers. Cette catégorie de français montre plusieurs réticences aux évolutions des mœurs, cette fois en accord avec les catholiques les plus convaincus, notamment : l'égalité des hommes et des femmes, la procréation médicale assistée, ou la gestation pour autrui. Mais les «autre religion» ont aussi des opinions moins prévisibles, par exemple, il sont beaucoup moins opposés au revenu universel, à l'ouverture des magasins le dimanche, ou aux cultures OGM.

Les «autre religion» sont donc une minorité avec des opinions qui se distinguent beaucoup de la moyenne nationale. Ils s'insèrent dans une histoire qui les précède, remontant au siècle des Lumières, sans suivre les positions traditionnelles. Avec les catholiques pratiquants, ils partagent certaines rigueurs sur l'évolution des mœurs, mais ils ne peuvent pas les suivre sur leur peur de l'immigration. En regard, ils montrent aussi que les catholiques français ont beaucoup évolué sur certaines questions morales traditionnelles, par exemple, les «autre religion» sont à 22% opposés à l'euthanasie, contre une moyenne de 3 % pour toute la population, et seulement 8 % pour les pratiquants, alors que la mort volontaire va à l'encontre de toutes les positions officielles du pape et de l'Église. Si la question était posée, on trouverait une même tolérance des catholiques français à l'égard de l'avortement et de la contraception, comme vient de le montrer le référendum irlandais pour l'avortement, prouvant bien la co-évolution des pratiquants et des athées dans la société européenne. Les «autre religion», qu'ils soient évangélistes ou musulmans, conservent des valeurs traditionnelles qui ont eu cours dans notre histoire, mais qui s'effacent.

«autre religion», ni de gauche, ni de droite

Les «autre religion» partagent des valeurs avec la gauche, notamment la tolérance à l'égard de l'étranger, mais ils s'en séparent vigoureusement sur les mœurs. La gauche pourrait aussi être surprise des positions écologiques de cette minorité, moins réticente aux OGM et au nucléaire, moins sensible à la souffrance animale. En économie, les «autre religion» ont des positions beaucoup plus libérales que la moyenne. On passera sur l'ouverture des magasins le dimanche, jour de congé d'un pays de tradition chrétienne, mais ils sont aussi plus favorables à la mondialisation ou à l'Europe. La gauche aurait tort de croire que ces français leur sont acquis par principe, on découvre plutôt un complexe idéologique cohérent, qui n'a pas encore trouvé son expression politique en France.

Houellebecq est un écrivain provocateur, mais il a eu une intuition pertinente dans Soumission en imaginant un parti «démocrate-musulman» (comme il y a eut longtemps des «démocrates-chrétiens» en Europe), alliant ouverture à l'étranger, rigueur sur les mœurs, technicisme et libéralisme économique. Il est théoriquement possible de construire un mouvement politique qui ne serait pas communautaire, défendant des idées générales compatibles avec l'universalité humaine. Cette force politique favorable au capitalisme aurait beau jeu de pouvoir se dire en même temps de droite et de gauche (par certains aspects).

Conclusion

Cette petite enquête, à confirmer par d'autres chiffres, montre en tous cas l'urgence pour la gauche de ne pas céder à la suffisance de ses bonnes intentions et au clientélisme des minorités. La liberté des «autres croyants» doit absolument être défendue, mais ce n'est pas pour autant qu'ils adhèrent par principe aux raisons pour lesquelles nous devons les défendre. Un laïque républicain veut donner à chacun les moyens de pouvoir choisir ses convictions, contre la majorité, et même contre sa communauté ou sa propre famille. Or, l'injustice économique amène ces temps-ci les individus à se resserrer sur les solidarités familiales et communautaires, ce qui contraint tacitement à ne pas pouvoir en refuser les valeurs. La laïcité réelle, et pas seulement en droit, a donc des conséquences économiques concrètes, par exemple, améliorer les conditions de travail des femmes pour qu'elles soient libres de pouvoir rompre un mariage religieux, ou bien lutter contre l'évasion fiscale qui appauvrit l'État et donc l'université qui permet de réfléchir sa tradition. Défendre une égale liberté de croire et de penser pour tous, si l'on veut être conséquent et déterminé, constitue un projet politique global.

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