Sophisme «libéraliste»: les Français ne veulent plus travailler

Avec le confinement, les Français ont réduit leurs besoins et goûter à l’autonomie. Les entreprises craignent que les gens ne reviennent plus «travailler» (se soumettre pour produire du nuisible au profit des actionnaires). Quand on a compris qu’on va mourir, qu’est-ce qu’un 0 de plus dans une monnaie qui va s’effondrer ? Parce que les gens veulent travailler utilement, ils ne veulent plus obéir.

Il est toujours bon de lire ses adversaires pour dénouer la part du réel qu’ils voient et qui nous manque, les raisons justes qu’ils en tirent et que parfois on se cache, mais aussi les mauvaises chevilles par lesquelles se fédèrent les convaincus. C’est une constante de l’histoire des religions, plus le mystère est absurde, plus les fidèles y croient avec ardeur, car le zèle permet d’anesthésier le bon sens. Ainsi un copain m’a poussé vers un billet de Patrick Coquart, « membre du groupe de réflexion Philosophie et Entreprise » et quelques autres « cuves à songes » (think tank) libéralistes : La dernière solution trouvée pour appauvrir les Français (2020-06-29, la Chronique Agora).

Comme beaucoup de français, j’aime la liberté, je suis donc libéral, dans les mœurs, avec les autres, ou avec l’argent. Le libéraliste est un doctrinaire qui sert une idéologie, le libéralisme, c’est une espèce de moraliste qui aime peut-être sa liberté à lui, mais surtout pas celle des autres.

Dans le billet ci-dessus, Patrice Coquart s’inquiète du « chômage partiel, antichambre du revenu universel ». Le chômage partiel est une mesure prise par le gouvernement pendant l’épidémie de COVID du printemps 2020, à la demande du patronat, pour que l’État prenne en charge les salaires des entreprises qu’elle a forcé à fermer pendant le confinement. En effet, gouverner c’est prévoir, le retour des épidémies est prévu depuis longtemps, ce gouvernement (et le précédent dont le président actuel dirigeait les finances), a voulu faire des économies sur les masques et les tests, il a donc du confiner la population. Il ne fallait pas en plus perdre des entreprises et les savoir-faire des salariés. Mais le libéraliste n’est pas rationnel en économie, il s’en sert pour punir le peuple. Fondamentalement, il ne veut pas que son « argent durement gagné soit dépensé pour jouer aux courses, partir en vacances, ou ne plus travailler ».

  • Le travail doit abrutir pour que le seul loisir soit de consommer

Le système de M. Coquart a besoin que l’argent fasse souffrir. Le problème, c’est que gagner de l’argent ne fait pas souffrir en soi. Par exemple, un joueur de foot ou une vedette gagnent d’autant plus d’argent qu’ils s’amusent et nous amusent en travaillant. La Californie des plus grandes capitalisations boursières prétend faire son argent en s’éclatant, et plus ils s’éclatent, et plus ils trouvent des trucs excitants que l’on a envie d’acheter. Si M. Coquart trouve que son argent est trop dur à gagner, un libéraliste lui répondrait qu’il n’a qu’à changer de boulot. L’argent n’est pas la juste rétribution d’une souffrance morale. Dans une boîte, celui qui gagne le plus à la fin, c’est généralement le plus pourri, le plus vicieux, le plus veule, il n’y a qu’à regarder qui nous gouverne.

Cet « argent durement gagné » suppose une économie sans innovation, où l’augmentation du revenu se fait nécessairement par l’augmentation du nombre d’heures, ou l’intensification du travail, mais pas par un nouveau procédé qui facilite le travail en augmentant la production. Si pour gagner plus, il faut travailler plus, alors le système actuel avoue son échec, il n’y a plus de progrès. Les salariés sont condamnés à se piquer les uns aux autres le peu d’emplois payés qui restent ; et pour se consoler de cet abrutissement, il ne reste que la consommation ou « jouer aux courses ». Voilà la liberté que les libéralistes souhaitent aux gens, s’abrutir en travaillant et en consommant.

Dans cette société, M. Coquart a raison de craindre le revenu universel, ou simplement, la propriété individuelle. En effet, s’il est possible d’avoir une maison avec jardin, alors il est possible d’assurer sa survie sans passer par la machine à produire et consommer. Le principe politique du libéralisme pour dominer les masses, c’est que la propriété individuelle soit un paradis toujours remis à plus tard pour faire courir les masses, ce qui élève d’autant plus les revenus des propriétaires. Or, le déversement actuel de milliards par les banques centrales va pour finir s’investir en France dans l’immobilier, ce qui fait monter les prix, rendant la propriété individuelle de plus en plus inaccessible, saut à épargner pendant 2 ou 3 siècles. La société de M Coquart est un système soviétique où une nomenklatura s’est approprié la monnaie pour ses intérêts, ruinant le rêve dont elle a besoin pour faire courir les masses. Ce soviétisme ne doit pas laisser un bout de terre indemne d’exploitation, sinon des gens pourraient vivre heureux quelque part sans lui.

  • Le revenu universel, une corruption des mœurs ?

Est-ce que le revenu universel est une solution ? Certaines critiques de M. Coquart sont réelles, commençons par les plus marrantes. « Troisième critique : le [revenu universel] n’est pas moral. Il signifie, en effet, que le seul fait d’exister donne droit à un revenu financé par les autres. » Remplacez revenu universel par capitalisme financier, et voilà une critique de la bourse, des actionnaires, voire du prêt à intérêt, digne du catholicisme médiéval. « Quatrième critique : le [capitalisme financier] est un appel à la paresse ». « Cinquième critique, celle du coût [social et écologique] de ce [capitalisme financier] ». Des arguments qui se renversent aussi facilement ne sont pas très solides, mais il y en a d’autres plus judicieux.

« Deuxième critique : le revenu universel ne peut que nous rendre encore plus dépendant de l’État qui veillera sur nous du berceau à la tombe ». Le capitalisme financier n’aime pas la concurrence et voudrait en effet s’occuper de nous en commençant par la maternité privée, l’école privée, le supermarché, l’entreprise, et à la fin, l’hospice privé, et les pompes funèbres privatisées. Par ailleurs, l’État se contrôle plus difficilement qu’une entreprise, une participation financière ne suffit pas, car il arrive qu’il y ait des élections. Mais dans la mesure où le vote est largement influencé par les intérêts de ceux qui possèdent les médias, M. Coquart ne devrait pas s’inquiéter, par contre, ceux qui sont sincèrement attachés à la liberté doivent y réfléchir.

Dans son principe, un revenu universel qui assure à tous une vie décente permettrait que le travail soit toujours un choix, afin que personne ne soit forcé d’accepter n’importe quel emploi qui dégrade la santé physique et morale. Beaucoup d’entreprises ne créent pas de richesses mais détruisent des personnes et l’environnement. Si une entreprise peut toujours compter sur une main-d’œuvre docile et captive, elle n’a pas besoin d’innover. C’est ainsi que par exemple le patronat textile a organisé une immigration de masse dans les années 1960 pour faire baisser les salaires plutôt que d’investir dans des machines. Les entreprises ont fermé tout de même, laissant aux autres les problèmes sociaux et environnementaux. Si une entreprise ne trouve plus personne à embaucher, c’est qu’elle doit fermer. Un revenu universel serait un coup de fouet pour la destruction créatrice chère aux libéralistes.

  • La gratuité libère, les allocs aliènent

Cependant, l’État n’est pas tenu par le peuple, il ne faut surtout pas dépendre uniquement de lui. Il suffit d’un caprice historique de la classe dirigeante, comme la révolution nationale de Pétain, pour que le revenu universel serve à soumettre. Paul Ariès a une proposition beaucoup plus sage, la gratuité de base. En effet, un revenu universel ne peut servir qu’à consommer ce qui s’achète et donc entretenir la domination de la finance et de la création monétaire. C’est le meilleur outil du capitalisme obligatoire. Il faut plutôt préserver la gratuité des services publics, car là est la vraie liberté. On peut prendre le risque d’entreprendre quand on sait que sa santé, sa retraite, et surtout les études de ses enfants, ne seront pas perdues en cas de faillite. Dans le paradis libéraliste des USA, l’ascenseur social est arrêté, n’entreprennent que ceux qui ont du capital à la naissance, pendant que la santé et l’éducation privées appauvrissent les classes moyennes.

Paul Ariès propose un revenu de base en trois parts, préserver la gratuité de l’essentiel en ajoutant par exemple des services publics non étatiques comme les cantines gratuites ou le premier mètre cube d’eau gratuit, une subvention dans une monnaie locale qui se consomme localement, et ainsi les allocations versées sur un compte en banque ne sont plus majoritaires. Il faut sortir du monothéisme monétaire qui n’est pas résilient en cas de crise financière.

  • La « mentalité d’assisté », entretenue par le libéralisme pour dominer

M. Coquart craint aussi qu’un revenu de base encourage une « mentalité d’assistés ». Il est notable que les bébés ne sont décidément pas assez entreprenants et dépendent beaucoup trop du ventre de leur mère, puis de leur parents. Les malades et les vieux ont aussi une fâcheuse tendance à être des assistés. Il semble désagréable à M. Coquart de constater que nous vivons en société et avons besoin des uns et des autres, par contre, il ne compte pas les patrons comme les assistés les plus coûteux par personne quand ils vivent des aides de l’État.

Cependant, l’aliénation par la charité est bien réelle, et on ne souhaite à personne, et surtout pas à nos enfants, de vivre inconscients de ce qu’ils ont reçu et de ce qu’ils devront rendre s’ils veulent que la société se perpétue. La dette morale ne doit pas être infinie, elle n’aurait plus de sens et plongerait dans l’impotence de la culpabilité, mais il faut faire comprendre que rien ne se crée de rien. Il y a de l’argent magique, mais il n’y a pas de frites magiques, il ne suffit pas de changer un chiffre sur un tableur pour faire pousser des patates.

Ne cachons pas que tout le monde ne réalise pas ce qu’il doit à la société (notamment les riches), mais aussi dans les quartiers populaires. Prenons par exemple des parents à la sortie de l’école, beaucoup de personnes sans emploi. Quand une maîtresse fait sortir les enfants en retard, un murmure d’indignation parcoure l’assemblée à la grille. Travaillant parfois chez moi, j’ai souvent repris mon fils après l’école, et à chaque fois que j’ai entendu ce murmure, j’ai dit haut et fort que nous devrions nous réjouir que l’enseignante de nos enfants a plus d’autorité que la cloche et qu’elle est assez consciencieuse pour toujours bien finir les choses. On en a plus pour nos impôts, au lieu de se plaindre, il faudrait féliciter la maîtresse. Je n’ai pas eu un succès fou, j’ai juste observé que l’on s’empêchait de parler devant moi.

Personnellement, je ne peux pas me plaindre de l’école, j’ai mis le temps, mais j’en suis sorti gagnant. Ces femmes (beaucoup de mamans), la vivent comme une institution qui les surplombe. On lit bien ce qui se joue dans ce reproche. Faute de pouvoir attaquer la compétence de la maîtresse, on peut la critiquer sur sa ponctualité, c’est un moyen misérable de prendre une revanche, largement excitée par les libéralistes et autres démagogues droitards contre l’éducation nationale. C’est la mentalité du client roi qui ne voit de prix qu’à ce qu’il paye. Or, on ne paye que pour être flatté, et donc, l’école qu’on paye dira toujours que nos enfants sont des génies. Ce commerce abuse des parents qui veulent le meilleur pour leurs enfants, sauf que l’éducation n’est pas une marchandise, l’année des 6 ans ne se rachète pas comme un yaourt qu’on n’a pas aimé.

Les services essentiels ne sont pas des marchandises détachables du producteur et du consommateur. L’éducation par exemple, ou la santé, ou même le logement, engagent les personnes dans de nombreuses relations. La liberté ne se limite pas à acheter ou ne pas acheter, elle consiste à participer et construire avec d’autres, par exemple mon appartement, c’est un droit de jouissance mais aussi une responsabilité dans une copropriété. Même se nourrir à un effet sur des territoires et des sociétés.

La marchandise des libéralistes flatte sciemment le client roi pour qu’il se plaigne de tout, mais que surtout il n’y change rien. La personne ne doit avoir qu’un désir, consommer, et qu’un projet, gagner de l’argent (pour consommer). Le but de ce système est de réduire la liberté à ce qui circule sur le marché, c’est un genre de soviétisme qui a son idée sur l’humanité, la personne est limitée à une théorie sur la société, peu importe que ce soit le marché ou le parti. Le marché est plus perfectionné que le parti pour soumettre les pensées, il n’a pas besoin de police, les déviants se suicident tous seuls.

Le libéralisme a produit la « mentalité d’assistés » qu’il dénonce en réduisant l’individu à un chiffre. Le marché est possédé par les dominants, il est inaccessible à beaucoup. Ainsi par exemple, les jeunes les plus entreprenants de certains quartiers ne peuvent réussir, selon les critères des libéralistes, que dans une économie parallèle. La distribution d’allocations aux dominés est un débouché commercial pour la production, et sert surtout à éviter que la société se désagrège en groupes fermés, régis par d’autres principes que la loi, que ce soit une mafia ou une religion.

  • Qui paye ?

Reste une question importante : « qui va payer ? ». M. Coquart a peur pour lui et les siens (impôt sur la fortune, « flat tax »), mais en fin de comptes, les riches ne paient jamais rien de leur personne, c’est toujours les autres et la planète qui paient. Actuellement, il est désormais clair que la dette des états, et surtout des entreprises, explose de manière exponentielle et ne sera pas remboursée. La croissance est impossible avec une population qui vieillit. Comme il faut bien dépenser l’argent créé par les banques centrales, la dette publique sert de coffre aux détenteurs de capitaux parce que la crise du confinement commence à produire des faillites en chaîne. Le capital ne va pas prendre le risque de financer des entreprises, le risque, c’est pour pauvres, qui vont y perdre leur épargne et leurs retraites.

Si l’État français fait de la dette, ce n’est pas pour le bien des citoyens mais pour proposer une épargne sûre au capital. Et puis le prétexte de la dette sert à détruire les services publics pour ouvrir de nouveaux marchés à des multinationales. M. Coquart sert a entretenir cette culpabilité, son épargne sera bien sûr un peu ponctionnée pour exciter sa haine contre les pauvres (ses « assistés »), sous prétexte d’une dette qui de toute façon fera banqueroute.

Il n’en reste pas moins que l’on vit à crédit. Sur quelle ligne tire-t-on ce crédit ? La comptabilité réelle est difficile à tenir, revenons plutôt à la physique. Le capital est un pouvoir d’investir et de faire travailler des gens. Si le capital sert à faire monter une nouvelle multinationale française du logement social à haute qualité environnementale, les artisans français perdent leur métier au profit d’une élite mondialisée qui va ruiner des économies étrangères. Si le capital sert à extraire du pétrole, à faire acheter des voitures Renault avec une nouvelle prime à la casse ou à faire voyager en Airbus, on le paie en réchauffement du climat. L’argent n’est qu’une croyance à un chiffre sur un ordinateur, mais son pouvoir matériel n’est pas fictif.

Un gouvernement éclairé et soucieux de l’intérêt général pourrait utiliser ce pouvoir provisoire de faire de la dette de manière plus utile, car de toute façon il risque de ne pas durer. Il faut construire, et d’abord, construire des institutions humaines, en commençant par recherche, santé, enseignement, justice, et police. Payer décemment les gens, ce n’est pas une dépense de fonctionnement, c’est un investissement dans les organisations qui survivront à tous les bâtiments. Le chiffre en €uro risque de ne plus valoir beaucoup après une grave crise financière, mais la modification des rapports de force, elle, change la société.

Il y a un mal social bien pire que des paresseux qui prennent le temps de se chercher avec le revenu universel, il y a ceux dont le travail acharné est une nuisance.

Didier Super - A Bas Les Gens Qui Bossent © 1laotseu

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