Confinés par la télé, des vieux craignent les jeunes qui cherchent l’amour

Les 50 ans et plus passent 5 à 6 heures par jour devant la télévision, tendance stable. Jeunes et classes aisées regardent de moins en moins l’écran de salon, préférant le mobile ou l’ordinateur, mais, le confinement du printemps a ramené du monde à l’intoxication anxieuse. Qu’en déduire pour ce confinement d’hiver ?

L’auteur et les lecteurs d’un tel billet espèrent toujours que la France est un pays de rebelles et de résistants. S’il s’en révèle parfois qui rachètent la majorité, c’est par la force d’avoir lutté contre une masse bien domestiquée. Le début de ce confinement d’hiver à partir du 29 octobre 2020, et sans doute jusqu’à noël, n’annonce pas une fièvre de révolte, mais plutôt des bonnes affaires pour la télé.

Médiamétrie, 2017-2020, conommation quotidienne de télévision, variations saisonnières et selon les segments Médiamétrie, 2017-2020, conommation quotidienne de télévision, variations saisonnières et selon les segments

La mise à plat des statistiques de Médiamétrie, la société anonyme qui arbitre les calculs d’audience pour les recettes publicitaires, montre que la télévision occupe encore bien des heures pour de nombreux français. Des phénomènes font la joie des annonceurs.

  • les plus de 50 ans, la génération qui a le plus de capital, a une consommation stable de publicité
  • le confinement a été une très bonne affaire pour l’audience, ayant modifié des habitudes et fidélisé de nouveaux publics
  • jeunes et classes supérieures (CSP+) délaissent la télévision pour d’autre écrans depuis plusieurs années, le confinement a restauré des niveaux d’intoxication antérieurs (pour les CSP+, 2017, pourtant année électorale)

Une analyse plus désintéressée sera surtout frappée par le cycle saisonnier du coma télévisuel, presque exactement corrélé à la durée des jours, comme la dépression saisonnière. Les gens ont théoriquement plus de temps pendant les grandes vacances, et pourtant ils regardent moins la télévision, c’est donc faute de mieux que les écrans s’allument. La télé est une sorte de luminothérapie mentale. Malheureusement, les lumières artificielles des plateaux n’éclairent pas beaucoup l’esprit.

L’annonce présidentielle d’un confinement aura un effet limité contre les infections, car des lieux notoires de propagation resteront ouverts, dont, les transports en communs, mais aussi, les abattoirs, les écoles, les lycées… Une étude vient récemment de montrer, à une échelle énorme, 500 000 sujets, que la contamination à la covid ne se fait pas également selon les porteurs, mais principalement par des super-contaminateurs. Autrement dit, une prévention efficace n’est pas de tester au hasard tous ceux qui le demandent mais de détecter rapidement ceux qui ont la particularité involontaire de supporter une multiplication énorme du virus, et qui alors contamine beaucoup. L’autre enseignement de cette étude, c’est que les enfants, et donc les élèves, peuvent être de super-contaminateurs.

Puisqu’une telle information est accessible à un citoyen négligeable, si elle est négligée par des élites bien plus éminentes, c’est que pour eux la lutte contre l’épidémie n’est pas le premier but mais un moyen pour d’autres fins. Le confinement va dévaster l’économie, mais il va mieux attacher le peuple à la télévision, d’autant plus que l’hiver progresse et diminue l’envie de sortir. Si l’économie est foutue, qu’au moins l’État garde le calme des rues. Les masses consommantes vont donc se livrer consentantes à l’administration de leurs pensées.

Réinventer la France avec ceux qui ont échoué…

Le sommet de l’État est de plus en plus inquiet depuis les révoltes de gilets jaunes. Ce président était la dernière cartouche idéologique, la synthèse de la gauche et de la droite, il n’y a plus rien d’autre de présentable derrière ; les autres prétendants au pouvoir suprême sont usés, ou trop haïs (comme Mélenchon et Le Pen). Par exemple, à la question : « À qui faîtes-vous confiance pour réinventer la France ? », le panel de l’IFOP répond dans l’ordre en juin 2020 :

  • 1. Édouard Philippe (premier ministre, démissionnaire)
  • 2. Nicolas Hulot (ministre de l’écologie, démissionnaire)
  • 3. Didier Raoult (chercheur en médecine populaire, dispensé de rigueur scientifique)
  • 4. Xavier Bertrand (ex-ministre de droite, multi-cartes)
  • 5. Nicolas Sarkozy (président de la république, de droite, désavoué en 2012, poursuivi par la justice)
  • 6. François Baroin (ex-ministre de droite, présidence Sarkozy)
  • 7. Bruno Le Maire (ministre des finances, de droite, multi-présidences)
  • 8. Jean-Yves Le Drian (ministre des armées, multi-présidences)
  • 9. Emmanuel Macron (président de la république)
  • 10. Général de Villiers (militaire désavoué par le chef des armées (le président Macron))

Dans cette liste d’hommes, de ministres ou de présidents, en exercice ou ayant exercé, on trouve deux intrus : Didier Raoult, et le général de Villiers. Ces héros des réseaux sociaux complotistes n’ont pourtant exprimé aucun intention électorale ou présidentielle. Une grande majorité de français pensent que ceux qui ont raté par le passé, ou qui échouent en ce moment, vont pouvoir réinventer l’avenir. Il y a une prime à ceux qui partent, le regret de leur départ fait oublier qu’ils n’ont pas vraiment changer le monde, comme Édouard Philippe, Nicolas Hulot, ou Nicolas Sarkozy.

La question produit en partie l’inconséquence de la réponse, mais on comprend mieux pourquoi le président du moment, M. Macron, cherche à monter dans le classement en renvoyant son premier ministre trop populaire, É. Philippe, ou en gardant le « contact avec Didier Raoult : “Il a eu raison avant tout le monde” » (Gala, 2020-10-28). C’est évidemment vexant pour un président de la république, qui plus est progressiste et disruptif, de ne pas être reconnu capable de réinventer la France par 68% des sondés. Mais le socle des 32% de qui z’y croivent suffit à gouverner, parce que les opposants plausibles sont plus bas dans le tableau :

  • 14. Yannick Jadot (écologiste ni de droite, ni de gauche)
  • 15. Marine Le Pen (cheffe des chez-nous-istes)
  • 16. Marion Maréchal Le Pen (nièce de la cheffe des chez-nous-istes)
  • 17. Anne Hidalgo (maire de Paris, des jeux olympiques, des bureaux vides, et des appartement AirB&B)
  • 27. François Ruffin (député nuit-deboutiste placardisé par 29.)
  • 29. Jean-Luc Mélenchon (lider maximo)
  • 34. Eric Zemmour (propagandiste de l’aigreur)

La gôche, forcément écosocialiste ou sociale-environnementale, s’unira dans la douleur pour perdre, elle sert juste de contre-poids aux différentes nuances d’extrême-droite, pour faire croire qu’il y a un centre, c’est-à-dire la raison du plus fort, ceux qui possèdent les médias. Quand il n’y a aucune chance de gagner, il n’est pas utile de participer, car les perdants ne servent qu’à faire valoir les gagnants. Il y a bien sûr d’autres enjeux, une campagne électorale nationale est une occasion de faire avancer des idées, ou mesurer ce que l’on pèse pour garder quelques mandats locaux. Mais il est inutile de lancer les violons des grandes valeurs, après les résultats rien de changera, ceux qui font le monde resteront.

Tandis que des milliardaires américains du numérique peuvent rêver d’immortalité ou de coloniser Mars, l’épidémie mondiale nuit aux grandes fortunes de France, par exemple dans le luxe et les produits de beauté. Alors faute de conquêtes plus grandioses, ils rachètent des médias (OPAs Lagardère), s’assurant de faire élire qui ils veulent. Macron est évidemment inquiet, Xavier Bertrand est 5 places devant lui  pour achever la France par la réforme, les médias décideront de ce que penseront les électeurs confits par la télé, et pour l’instant, il faut faire peur. Mais à qui  ?

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Depuis janvier 2020, le trouillomètre des français est indexé sur la covid (à laquelle s’ajoute, bénédiction politique, des attentats islamistes depuis octobre 2020). À part le cran du 5 mars (qui devrait être sorti de la série, la question a été posée dans le contexte d’un sondage particulier), la prise de conscience s’établit autour de 70% d’inquiets, elle varie selon les décrets de confinements, prouvant que l’exécutif a encore du pouvoir sur les esprits.

Comme à son habitude, l’IFOP, conduite par Jérome Fourquet, offre des résultats détaillés qui ne demandent qu’à être analysés, ce que les journalistes évitent, craignant d’ennuyer leur public, ou préférant la sociologie en freelance pour plateaux télé d’extrême droite. Au mieux, ils commentent le chiffre des variations conjoncturelles, beaucoup moins intéressantes que la composition structurelle de la population inquiète, très stable depuis plusieurs mois. Afin de contraster les traits sociologiques, on se concentrera sur les sondés qui se déclarent « tout à fait inquiets du

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coronavirus, pour eux et leur famille ».

Le meilleur vaccin contre la peur du coronavirus (à défaut de soigner la maladie), semble d’avoir des responsabilités, ou d’être écologiste. Mais la peur n’est pas du tout corrélée aux risques connus.

La population la plus à risque, les plus de 65 ans, ne sont pas les plus inquiets. Le graphique ne le montre pas, il sont tout de même nombreux à être « plutôt inquiets », mais toujours moins que les 50-65 ans, dont les risques de mortalité sont beaucoup plus faibles. Plusieurs raisons se mêlent, les personnes âgées s’informent moins par Internet et sont globalement moins formées, notamment en sciences, elles évitent de lire les statistiques de mortalité, que les grands médias évitent savamment de publier pour ne pas effrayer une population vieillissante. De plus en général, les réponses des retraités sont plus modérées que justement les 50-64 ans, dont les avis sont généralement les plus extrêmes.

Les écologistes n’ont pas tort de ne pas s’inquiéter, du moins s’ils sont végétariens et font du vélo, car ils éliminent un risque important de morbidité : l’obésité. Les jeunes, une fois n’est pas coutume, ont raison d’être insouciants, c’est la population la moins à risque. Les insoumis étant le parti le plus jeune, ils ne s’inquiètent pas trop non plus.

D’autres positions relèvent plus de la mentalité que du risque réel. Les femmes ont moins de risque de morbidité que les hommes, mais elles sont plus inquiètes. Dans d’autres enquêtes on notera qu’elles sont aussi plus enclines à ne pas se rassurer avec des arguments scientifiques, et par exemple a spécialement refuser le nucléaire ou l’intelligence artificielle. On peut aussi supposer une tendance à se soucier plus des autres, et donc de leurs parents. Rien ne permet de trancher ici.

L’inquiétude passe aussi par de très subtiles nuances selon le niveau de diplôme. Les bac+2 ont l’air ici spécialement peu inquiets, mais cela relève surtout de l’inconscience, partagée avec les cadres, les indépendants, ou les macronistes, une morale qui pense battre l’orage de cytokines par l’assurance et l’habitude de rassurer, même sans savoir. Avec la massification universitaire depuis les années 1990, les licence et + restent encore majoritairement plus jeunes que la population globale, donc moins à risques, et statistiquement en meilleure santé ; leur confiance est mieux fondée. Par contre, les niveaux de formation plus bas s’inquiètent, rejoignant le Rassemblement national.

La palme de la peur revient aux lepénistes, qui seraient bien heureux d’avoir un Trump pour leur dire que le virus chinois a passé la frontière illégalement. Les électeurs lepénistes sont les produits les plus pur de la société de consommation, craignant tout, pensant que tout leur ai dû, des clients rois. Ils revendiquent à raison le droit de juger par eux-mêmes, mais ne font pas l’effort de comprendre, ils pensent que tout devrait être aussi simple que ce que leur a mâché l’industrie du divertissement. Alors quand un virus ou des fanatiques religieux surgissent, ils ne sont pas préparés au réel, ils ont peur.

La confiance des dirigeants (cadres), et la peur des consommateurs (RN), n’a pas de fondement sanitaire mais forme l’axe politique structurant qui permet de conserver l’utilité de l’élite stato-financière qui circule entre fonction publique et grandes entreprises. Celui qui a peur de mourir se rend esclave, ainsi le virus calme les gilets jaunes et les retiendra chez eux pendant le confinement. Dans une enquête plus détaillée en mars, l’IFOP montre ainsi que les plus nombreux à être « tout à fait inquiets », et de loin (+23 % d’écart à la moyenne), disent « se sentir gilet jaune ». Des analystes ont montré que ce mouvement, réaction assez spécifiquement française à l’occupation des esprits par les réseaux sociaux, est la ligne de fracture la plus claire d’avec les élites qui décident et rassurent.

Cette enquête de mars offre aussi une ventilation selon les convictions religieuses. Catholiques pratiquants et athées sont les moins inquiets, sans doute pour des raisons différentes, par confiance en Dieu, ou par rationalité. Par contre, les français pratiquant une autre religion (donc généralement musulmans), sont presque aussi inquiets que les électeurs RN. Il peut sembler surprenant que des croyants travaillant à leur salut s’inquiètent de leur mort, mais ils appartiennent généralement aux classes les plus défavorisées, donc les plus exposés à la mortalité, dès mars ils avaient déjà vu des morts dans leur quartier, ainsi qu’à l’étranger.  Et comme pour les femmes, on peut se demander s’ils ne soucient pas plus de leurs anciens que d’autres français.

Ce demi-confinement d’hiver, qui laisse circuler des super-contaminateurs dans les transports en commun, les écoles ou les entreprises ; aura une plus faible efficacité sanitaire que celui du printemps et risque d’allonger la période d’enfermement. On imagine très bien que grand seigneur, le cabotin de la République nous annoncera mi-décembre que nous avons été très sages et donc on aura bien notre petit Noël. Et puis en janvier, il fera les gros yeux, et qu’à cause de vilains français, tout le monde est puni et doit de nouveau se confiner. Cette gestion simplifie largement la démocratie, pendant ce temps là, les lois antisociales continuent, d’autant plus que d’un coup de baguette magique, on aura calmé par la peur : les gilets jaunes, les lepénistes, et les musulmans. C’est trop tentant pour que l’exécutif n’y pense pas.

Tandis que les cadres iront travailler, commander, rassurer, en demandant au pouvoir des arguments, qui sera dehors ? Des écologistes, des jeunes, des insoumis, des athées… le sel de la France qui en a relevé plus d’une fois l’honneur.

Confire les esprits dans l’inquiétude

Le confinement va donc enfermer les retraités, les chômeurs, ou les télétravailleurs, avec la télévision. Il leur sera interdit de se changer les idées en sortant, l’industrie du spectacle occupera leurs pensées. Injecter continuellement la peur, sans permettre de fuir ou se battre, rompt nos équilibres animaux. L’avenir n’a rien à espérer de ce confinement, il n’en sortira pas de révolte, mais du vote Rassemblement national, et de la rancune contre les jeunes qui propagent le virus sans en pâtir.

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Souhaitons que la jeunesse soit assez saine pour ne penser qu’à son bonheur, à ses amours, et se moquer des malédictions de ceux qui vont mourir. C’est le moment de renouveler les danses macabres, et autres transes qui prirent des villes entières pendant la grande peste. Des danses occuperaient les places, redonnant des jambes aux vieillards pour un dernier moment. Des corps se souffleraient dans la bouche et se lécheraient, des jours durant, jusqu’à épuisement.

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