Paris Match critiqué par un sondage qu’ils ont commandé

Paris Match a commandé un sondage à l’Ifop dont les résultats réfutent leur ligne éditoriale. Le paradoxe de notre société est de donner toute l’information, mais de ne jamais en tirer les conclusions. Les gens n’ont pas le temps de faire le travail, ce n’est pas eux qui sont payés pour ça, qu’on ne s’étonne pas de leur défiance.

Paris Match est un magazine à sensations (filiale de Lagardère). Ils ont commandé à l’Ifop un sondage convenant à leur vision du monde et leur hiérarchisation de l’information, à propos de 2017 et 2018, mais les français n’y adhèrent pas vraiment. La liste des réponses a beau être arrêtée dans un formulaire très contraint, l’opinion trouve toujours une case pour s’exprimer, il suffit de lire. Les résultats fournis par le sondeur sont pondérés par la «méthode des quotas» et ventilent les réponses selon différentes catégories comme sexe, âge ou métier. Les chiffres bruts en nombre de réponses ne sont pas fournis, il faut se contenter de valeurs interpolées, mais le croisement des données donnent tout de même des résultats intéressants.

Carte interzone pendant l’Occupation. «Toute carte dont le libellé ne sera pas uniquement d’ordre famillial ne sera pas acheminée et sera probablement détruite. Carte interzone pendant l’Occupation. «Toute carte dont le libellé ne sera pas uniquement d’ordre famillial ne sera pas acheminée et sera probablement détruite.

Personnalités

Finissons-en tout de suite avec les questions que le public est censé attendre, la personnalité de l’année est le pape François (33%) plutôt que Kim Jong-un (2%). Macron est préféré par les proches de la «République en Marche!» à 73%, 32% pour le PS et 38% pour les électeurs Fillon, mais comme la France Insoumise ne l’apprécie qu’à 18% et le Front National à 13%, il n’est que deuxième, le pape est beaucoup moins contesté.

Pour le réveillon, les français préfèrent largement dîner avec des comiques : Florence Foresti (33%), ou Omar Sy (40%). Remarquons que Brigitte Macron obtient un succès remarqué chez les retraités (17%), les sans diplôme (16%) et les marcheurs (34%) mais son total reste à 10%.  Comme convive, son mari Emmanuel Macron ne fait pas mieux (10%), et intéresse les mêmes profils. Dans la même catégorie, Carla Bruni (9%) est aussi appréciée des sans diplôme (15%) et des plus de 65 ans (19%), mais plaira plus aux Républicains (26%). De là à croire qu’il s’agit du cœur de leur électorat respectif, ce serait du mauvais esprit. Julie Gayet ne marche pas dans la même catégorie (4%), et intéresse surtout le PS (11%). Personnellement, j’aurais bien aimé manger avec François Hollande, certainement plus drôle et plus désabusé que Nikos Aliagas (6%). Tant de couvertures de Paris Match pour qu’il en reste si peu, il ne suffit donc pas de se faire imprimer pour être aimé.

Les événements les plus marquants de 2017

Parmi les événements marquants de 2017, l’élimination de François Fillon (5%), l’échec de LR aux législatives (6%), ou la disparition de Simone Veil (6%), n’arrivent pas à intéresser le panel en ligne de l’Ifop. Le problème des sondages, c’est que même en détournant complètement les réponses, les gens trouvent encore le moyen de ne pas dire ce que l’on attend d’eux. Heureusement, le grand événement marquant de 2017 n’est pas la première année de Trump (13%), mais l’élection d’Emmanuel Macron comme président de la République (23% en premier choix). Le deuxième fait marquant, parce qu’après pondération par l’Ifop les sondés savent étrangement plaire à Paris Match, c’est la mort de Johnny (15%). Nous nous concentrerons donc sur les réponses Macron, Johnny et Trump, qui n’ont pas d’intérêt en soi mais dont la répartition politique est significative.

Ifop 2017-12, les événements les plus marquants de 2017, selon l’alignement politique. Ifop 2017-12, les événements les plus marquants de 2017, selon l’alignement politique.

Seulement 40% des électeurs de Macron au premier tour de l’élection présidentielle considèrent que c’est l’événement le plus important de l’année. Vu les choix qui restent, cela ne manifeste pas un grand enthousiasme. Les électeurs de Marine Le Pen au premier tour considèrent que la mort de Johnny est plus importante (26%) que les élections présidentielles (17%). Plus intéressant, on observe une courbe symétrique en chapeau à bords qui remontent, de gauche à droite, montrant des intérêts différents pour Macron.

Les électeurs de Mélenchon sont les plus remontés contre le président (24%), plus que les insoumis qui agrègent différentes forces militantes qui étaient plus éparpillées au moment du scrutin. Les électeurs Hamon sont moins mobilisés, ils se préoccupent plus des problèmes internationaux et de Trump, et l’intérêt des socialistes (27%), est à ranger dans une relative sympathie, voire un soutien à l’ancien ministre de leur gouvernement. Fillon avait tout compte fait assez bien rassemblé à droite, ainsi une bonne partie (24%) ne semble pas si déçue d’un président qui applique un programme de droite. Par contre, ceux qui se rangent aujourd’hui derrière les Républicains de Wauquiez ne soutiennent pas plus qu’ils ne s’opposent à l’exécutif (13%), contrairement aux électeurs de Marine Le Pen et au FN, dont l’intérêt pour Macron est négatif. Bien que plausible, l’hypothèse de la courbe en chapeau reste à confirmer.

Dernière remarque, le panel interrogé ne considère pas que l’affaire Weinstein est un événement important (2%), avec tout de même plus d’intérêt de la part des jeunes (18-35 : 6%) des parisiens (5%) ou des marcheurs (5%).

Les bonnes nouvelles en 2017

Les sondés n’ont peut-être pas retenu le nom de Weinstein, par contre ils considèrent que «le succès de la campagne mondiale anti-harcèlement (balance ton porc) initiée par des femmes» est une bonne nouvelle («Oui, tout à fait» + «Oui, plutôt» = 80%), plus que «l’élection d’Emmanuel Macron comme Président de la République» (53%), mais moins que «les avancées de la médecine avec la première greffe d’un visage» (94%). La présentation de ces réponses en ordre de score positif est assez fallacieuse.

Personne n’ira dire qu’un progrès médical est une mauvaise nouvelle, mais quelle importance ? Il manque une information cruciale, tous ceux qui auraient voulut dire ni oui, ni non, dont on peut distinguer trois types : «Aucun de ces choix», «Je ne sais pas», «Je m’en fous». Gageons que Paris Match a reçu une analyse plus détaillée, car les faits retenus sont autant de gros titres du magazine, ils ont du être déçu d’apprendre que 55% des personnes interrogées ne pensent pas  que «l’annonce du prochain mariage du Prince Harry avec Meghan Markle» est une bonne nouvelle. Est-ce qu’il y aurait autant de gens si bien informés qu’ils ont un avis négatif sur la question ?

Ifop 2017-12, les bonnes nouvelles en 2017, l’élection d’Emmanuel Macron comme Président de la République Ifop 2017-12, les bonnes nouvelles en 2017, l’élection d’Emmanuel Macron comme Président de la République

L’élection de Macron est la nouvelle la plus clivante. La formulation de la question est assez équivoque pour que la gauche considère que son élection soit une bonne nouvelle, comparée à Marine Le Pen. Il est plus surprenant d’observer que les soutiens du Front National ne sont pas mécontents de Macron. Le dégradé d’engagement de gauche à droite confirme l’interprétation de la courbe en chapeau sur les événements marquants. Les étiquettes ont bougé, mais l’opinion garde un même arc continu entre deux bords. Le centre est désormais tenu par Macron, qui réconcilie des socialistes avec une part de la droite républicaine. Le même spectre est observé sur les bonnes nouvelles supposées de «l’arrivée au sein du gouvernement de personnalités issues de la société civile» ou de «l’arrivée de nombreux jeunes députés à l’Assemblée Nationale».

Ifop 2017-12, bonnes nouvelles sportives, selon l’alignement politique. Ifop 2017-12, bonnes nouvelles sportives, selon l’alignement politique.

Le sport aussi est politique. Les marcheurs sont décidément des gens sympas et positifs, ils se réjouissent de presque tout : «le dixième titre de champion du monde de Judo obtenu par Teddy Riner», «la victoire de l’équipe de France de Tennis en coupe Davis», «L’annonce de l’organisation par la France de la Coupe du monde de rugby 2023», et «l’annonce de l’organisation par Paris des Jeux Olympiques de 2024». Les ailes semblent plus aigries, mais pas pour les mêmes raisons. La gauche se réjouit plus que le Front National des victoires sportives, mais elle est est critique sur le gaspillage des grandes compétitions mondiales qui vont peser sur les finances publiques, en accord avec la droite qui montre enfin une différence de nature avec le macronisme. Les socialistes décomplexés, par contre, expriment une petite réticence qui sera bien vite effacée par l’enthousiasme de la maire de Paris.

Les grandes peurs en 2017

La Transformation Nationale n’arrive décidément pas à la Concorde des enthousiasmes, mais peut rassembler le peuple sur les peurs. Malgré une chance très faible d’en être victime, 96% du panel s’inquiète des «attentats en France, en Europe et dans le monde liés à l’islamisme radical». L’Exécutif a d’avance le thème de son Union Sacré, en cas de critiques séditieuses sur l’absurdité économique de sa politique fiscale. Les premiers de cordée ne vont évidemment pas entreprendre pour faire travailler des chômeurs et payer des impôts, on gagne beaucoup plus en spéculant. Si Paris n’arrive pas à prendre la place financière de Londres après le Brexit, un bel attentat pourrait servir à stupéfier l’opinion et justifier de nouvelles hausses d’impôts pour équiper nos forces de l’ordre paupérisées. Des mauvais français pourraient rappeler que l’épuisement de nos policiers et nos soldats résulte de l’évasion fiscale et des cadeaux boursiers comme le CICE, mais l’exécutif se prépare au pire, la loi contre les fausses nouvelles sur Internet a été annoncée le 3 janvier et devrait éviter de démoraliser la nation avec des vérités.

Ifop 2017-12, les peurs, selon le sexe et l’âge. Ifop 2017-12, les peurs, selon le sexe et l’âge.

Les femmes du panel ont plus peur que les hommes. En réalité, selon les questions, il s’agit d’un sentiment plus complexe qui tient aussi de la compassion, ou de la tristesse, pour les réfugiés qui coulent en Méditerranée, ou pour l’esclavage en Libye. Le mot le plus juste serait peut-être inquiétude, ces pensées qui troublent négativement la quiétude.

Est-ce qu’il n’y aurait pas des émotions positives pour troubler la quiétude ? Les fausses bonnes nouvelles de la section précédente ne permettent pas d’observer un mouvement aussi global. On peut discuter l’expertise géopolitique de Paris-Match, mais il faut prendre très au sérieux leur connaissance expérimentale des émotions. Le journal parle du monde, et pas de moi. Avec des crises, des cataclysmes et autre guerres, le monde peut changer ma vie en mal, mais aucune bonne nouvelle ne peut réellement changer ma vie en bien. Il faudrait être en guerre pour chercher l’espoir de la Libération. La reprise de la croissance ne va pas mécaniquement m’enrichir si je n’agis pas. Un mariage royal ou un champion de judo ne sont que des divertissements qui ne changent pas la vie.

Cette inquiétude est donc une attention sensible au monde, en quoi serait-ce féminin ? Le genre est certainement une construction sociale, renforcée par 2 millions d’années de sélection naturelle des chasseurs cueilleurs. La division sexuelle des rôles y était alors très contrainte : aux femmes, les enfants et le foyer ; aux hommes, la chasse et la guerre. On peut supposer que nous descendons des femmes les plus prévoyantes, et des hommes les plus insensibles. Il ne suffit pas de dire que la société nous assigne des rôles, car un paradis d’âmes sans le poids de l’histoire n’existe pas. C’est à chacun de ne pas se laisser aller à ses peurs et d’agir, pour dissiper ces fausses alarmes sur lesquelles on ne peut rien.  Changez vos cœurs, convertissez vous à l’action, pour qu’une nouvelle ne soit pas une émotion mais une une information.

S’il est possible de changer de sexe, il est plus difficile d’échapper à son âge. Là aussi, l’irrationalité exaspère. Ceux qui ont le plus à craindre sont normalement ceux qui ont le plus à vivre, or l’inquiétude augmente avec l’âge, alors que l’on a de moins en moins à perdre. Avec le vieillissement démographique, il va falloir vivre avec ces marais clapotants de dentiers inquiets. Des entrepreneurs politiques, et des pays entiers, cultivent ce jardin électoral de l’inquiétude. 1968 a fabriqué Fillon et cette génération de retraités égoïstes, sans conscience religieuse ou politique, et qui ont maintenant peur qu’on ne les aime plus parce qu’ils ne laissent que des dettes.

La réponse rationnelle est pourtant simple. Je suis mortel, chaque année de plus de mes enfants me donne la liberté de prendre plus de risques, puisque ma certitude augmente : ma fin. Les retraités devraient être la classe d’âge la plus révolutionnaire. Je le dis très à l’aise parce que j’arrive à l’âge du dentier. Mais peut-être que cette inquiétude annonce une conscience au monde supérieure aux autres classes d’âge. Nous n’avons plus rien à perdre, sauf la honte de n’avoir rien fait. Génération vieille et en bonne santé, nous sommes une nouveauté dans l’histoire, une pointe qui doit devenir un projet. Vieillards de tous les pays…

Ifop 2017-12, plusieurs peurs, selon l’alignement politique. Ifop 2017-12, plusieurs peurs, selon l’alignement politique.

La France est décidément une nation politique, elle projette l’incohérence de ses peurs dans ses partis. Le Front National s'inquiète moins de Trump, s’en sentant peut-être plus proche ; il se soucie moins du glyphosate, mais peut-être par manque d’information, car les tempêtes dans les Antilles sont expressément reliées au réchauffement climatique ; mais aussi, et cela devient plus intéressant, il s’intéresse moins aux réfugiés qui disparaissent en Méditerranée, ou à l’esclavage en Libye. Même le racisme ne l’intéresse pas vraiment. L’extrême droite n’est pas inquiète, elle ne s’intéresse pas, elle ne veut pas savoir. Mais remarquons bien que nous n’avons pas pour autant en France des ignorants irrationnels qui nient le réchauffement climatique, ou qui seraient créationnistes. Nous sommes éduqués, et de plus en plus imperméables à une longue histoire de bourrage de crâne d’État. L’infection publicitaire a produit des masses apathiques, sceptiques, et réticentes.

Le point d’inflexion de la courbe n’est plus ici Macron. Les marcheurs, tout à leur élan béat vers la victoire, essaient d’être parmi les gentils de toutes les causes, leur carapace d’optimisme les protégeant du réel. Avec surprise, et même un peu de déception personnelle, je dois admettre que les écologistes ne se soucient pas seulement d’environnement, mais sont au pic des consciences.

Allemagne, élections 2017, intégration démocratique de l’est. Allemagne, élections 2017, intégration démocratique de l’est.

Une carte électorale de l’Allemagne en 2017 pourrait préciser le portrait idéologique de l’écologie. Ce pays a donné et subi bien des coups de l’histoire au XXe siècle. Les grands partis de gouvernement y ont trouvé un message attrape-tout qui gomme l’ancien rideau de fer, mais des petits partis, avec des idéologies plus définies, montrent clairement l’ancienne frontière. Droite et gauche extrêmes répugnent à l’ouest, et inversement, l’écologie ne s’enracine pas à l’est. Cette carte montre un clivage plus profond que des aléas électoraux, elle se prolonge dans toute l’Europe, avec ces pays de l’est qui semblent durablement attachés à leurs régimes autoritaires. L’écologie n’est pas une grande force électorale, la désorganisation du parti peut nous désoler, et pourtant, c’est un pôle idéologique qui focalise beaucoup contre lui, dans les États-Unis de Trump, en Russie, ou à droite. Les perturbations climatiques, l’épuisement des énergies fossiles, ou l’environnement urbain, l’écologie réfléchit aux problèmes les plus réels et durables de notre époque. Il reste encore à penser ce que seraient une police ou une armée écologique, afin de quitter l’utopie rousseauiste et assumer la responsabilité du mal, qui est le rôle d’un État.

Ifop 2017-12, peur de l’accroissement des inégalités. Ifop 2017-12, peur de l’accroissement des inégalités.

S’inquiéter de ce que l’on ne peut pas changer peut déprimer, mais il y a des phénomènes mondiaux qui ne sont pas des fatalités. Le creusement des inégalités et le déclassement sont augmentés par des décisions politiques, à la portée du citoyen. L’arc idéologique est presque parfait, montrant bien les intérêts économiques convergents de la droite et des entrepreneurs, et la conscience économique des chômeurs. La position mitigée du Front National s’explique par la cohabitation d’intérêts contradictoires, qui ne pourront pas être satisfaits. Un retraité provençal raciste n’aime pas les chômeurs du bassin minier, il les trouve vulgaires. Mais derrière leur bulletin, les gens continuent à exister.

On notera aussi la mobilisation de la fonction publique, alors qu’elle est protégée du risque social. Les fonctionnaires sont restés un corps stable et citoyen, avec un souci sincère de la collectivité, dont ils s’occupent tous les jours, à l’école, à l’hôpital, ou à la mairie. À cause d’eux, la finance ne peut pas gouverner tranquille, par la fatalité technocratique. L’infirmière minutée comme une caissière, prise en flagrant délit de conversation avec un malade inquiet, sait parfaitement que c’est le chantage à la dette publique qui lui interdit d’être humaine.

 Les grands espoirs pour 2018

Les grands espoirs pour 2018 (du panel Paris Match), n’apportent pas d’information décisives sur l’avenir, mais plutôt sur le poids réel du divertissement dans l’opinion. Les gens ne croient pas au «succès d’une chanteuse ou d’un chanteur français au Concours de l’Eurovision» (1%), à ce que la «France puisse organiser l’exposition universelle 2025» (1%), à «la victoire d’un Français au Tour de France cycliste, 33 ans après Bernard Hinault » (1%), à peine plus à «une victoire de l’équipe de France de football à la coupe du Monde 2018 en Russie» (3%).

Il faut être journaliste pour croire qu’une victoire sportive est un événement historique. Les français mettent beaucoup plus d’espoir et d’importance dans le déclin du terrorisme (36%), la baisse du chômage (25%), des mesures pour le climat (13%), ou un vaccin contre le Sida (11%). Les scores montrent à l’évidence que la société du spectacle n’embrigade pas les masses que l’on veut gaver, les gens se divertissent, bien sûr, mais savent bien ce qui est important, pour peu qu’on leur demande.

Conclusion

Paris Match se voudrait apolitique, pour ne pas indisposer les patients des salles d’attente ou les annonceurs, et pourtant, cette enquête qu’ils ont commandé à l’Ifop ne dit rien de ce qu’ils voudraient. Les français ne s'intéressent pas à leurs gros titres, d’ailleurs, leurs ventes ne cessent de baisser depuis 2013. Leur sensationnalisme aimerait mêler géopolitique, écologie, économie et politique dans une même soupe anxiogène éclairée de mariages princiers, mais le niveau général de formation a trop monté pour s’y laisser prendre. Les français distinguent bien l’essentiel de l’accessoire, sauf un traumatisme pathologique à soigner, le terrorisme.

Le rapport aux peurs de 2017 dessine ainsi une carte politique intéressante. L’électorat du Front National existe encore, mais ses intérêts économiques contradictoires ne résistent pas à la première décision politique sur l’euro. Le racisme ne suffit pas à les rassembler, ils se rejoignent plutôt par leur insensibilité aux problèmes du monde. Brice Teinturier (Ipsos) avait ainsi identifié les prafistes (plus rien à foutre), représentant tout de même 30% de l’électorat. Leur opinion est cohérente, mais par sa nature même, électoralement éparpillée. Ils ont pu trouver un moment d’expression politique avec Marine Le Pen, qui leur apportera une déception supplémentaire qui les confirmera. L’attitude n’est pas seulement politique, elle est globale, et notamment au travail. Ce sont ces salariés qui voient arriver, désabusés, une nouvelle méthode révolutionnaire de motivation et d’évaluation, et qui se demandent juste quand ils vont être virés. La Transformation Nationale arrive sur un peuple déjà soviétisé par l’idéologie libérale. Les mots ont été usés par tant de mensonges que même les fake news déçoivent.

Mais l’inquiétude est aussi une forme de conscience qui peut préluder à l’action, et elle augmente avec l’âge. Les vieux en bonne santé se soucient du monde. Cela n’arrive pas encore à la conscience sociale, mais ils forment une classe démographique croissante qui pourrait devenir un moteur de l’histoire : une révolution sans illusion, pour que ma vie serve encore à laisser un monde meilleur. Les salariés du secteur public sont aussi très conscientisés. Dans les partis, dans les associations, ou les syndics de copropriété, les retraités de la fonction publique sont souvent des piliers actifs indispensables. Pendant que la finance se gave et déprime les parents à la tâche, des retraités aisés veillent à l’avenir des enfants.

 

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