Suicide facebook, en direct

Sur facebook, j’ai annoncé que je vais fermer mon compte depuis plusieurs jours, et tout le monde s’en fout. L’égo a normalement l’instinct de ne jamais vérifier si on l’aime vraiment, car il sait que ses semblables sont d’autres lui-même, qui ne se soucient des autres que pour eux-mêmes. J’ai commis l’erreur, le voile s’est déchiré, insupportable.

Facebook, c’est triste à se pendre. Facebook, c’est triste à se pendre.

Était-ce un moment de dépression ? ou bien une crise maniaque ? ou alors, de la curiosité… Non, j’ai pris un compte facebook par conformisme. Les collègues parlaient tous de ce qu’ils avaient vu sur facebook, de ce qu’ils avaient reçu, ou de ce qu’ils s’envoyaient. Je me souviens d’une pause qui avait duré trop longtemps, à cause de quelqu’un que je ne connaissais pas, qui avait mis sur son mur un truc que personne ne m’a décrit.

Ça m’a fait réfléchir, surtout quand j’ai lu au journal que les vedettes, mais même des hommes politiques, avaient un compte facebook. Avant, le journal parlait de ce qui se passe à la télé, maintenant, les nouvelles parlent de facebook. Pendant un temps, j’ai eu le rôle du sceptique, l’anticonformiste qu’on aime bien mais qu’on charrie un peu, parce que le groupe à besoin de lui pour sentir ses bornes. Je croyais faire mon original, c’est surtout le groupe qui m’avait assigné un rôle.

Je me suis retrouvé comme dans la cour du collège, à ne pas pouvoir parler du film à la télé parce que mes parents me faisaient coucher tôt. J'étais reposé et en forme pendant que mes collègues dormaient en cours, je devais les agacer sérieusement, surtout avec mes pantalons en velours côtelé. Ils étaient fiers de leurs jeans de rebelle, je leur disais qu’ils étaient conformistes, comme papa disait. J’étais fier intérieurement de me rebeller contre des rebelles que surtout j’énervais.

J’ai reproduit la posture avec facebook, critique de ce monde fictif au service d’une capitalisation boursière… Jusqu’au jour où les collègues se sont très sérieusement disputés à cause d’un qui avait subrepticement arrêté d’être ami avec un autre, pour pouvoir cacher des choses que les autres voyaient. Je ne comprenais pas tout bien et j’ai essayé de réconcilier les gens en ironisant sur ces histoires de cour d’école, de plus dans un monde qui n’existe pas. Mais personne ne m’écoutait. On me traitait comme un mineur qui ne comprend pas assez les affaires des adultes pour se mêler à leur discussion. Je me suis senti petit, seul, bête. J’ai voulu que des mains bleues se tendent vers moi, j’ai ouvert un compte.

Tout de suite, des francophones de toute l’Afrique sont venus me demander comme ami, comme s’ils avaient hacké le système pour avoir la liste des nouveaux comptes, je me suis méfié. J’avais un peu honte d’avoir changé d’avis pour demander mes collègues comme amis, je voulais explorer le terrain par moi-même, alors j'ai commencé par critiquer facebook, sur facebook. On m’a automatiquement proposé des amis qui pensaient comme moi, comme si mon attitude que je pensais originale était déjà prévue, ou plutôt, prévisible. J'espérais rencontrer quelques égarés comme moi, mais je fus inondé par les trolls, les «c’était mieux avant», et surtout, les «consommateurs critiques». C’est ceux qui vont voir un film avec des effets spéciaux et qui trouvent que le dragon n’est pas très réaliste. Je n’avais pas encore donné assez de matière à l’intelligence artificielle pour qu’elle apprenne à me plaire.

Aussi, après des alertes très insistantes à l’écran et beaucoup de félicitations, j’ai rempli toutes les cases du formulaire sur moi, et notamment, mon ancien collège, mon lycée, et plusieurs boulots. Quelle erreur… Des zombies sont sortis de ma mémoire pour me montrer comment ils avaient mieux réussi que moi, ou qu’ils n’avaient désespérément pas changé, comme scotchés dans l’album de ma vie alors que j’avais l’impression d’avoir parcouru tellement plus de chemin. Toute personne normale évite les gens qui lui rappellent ses hontes, si bien que très vite, qui se ressemble s’assemble, et dans votre cercle, vous n’avez personne qui vous méprise, et donc par conséquence, pas plus de gens à mépriser.

Miracle de la dématérialisation, les avatars peuvent circuler librement et produire un monde social parfait, où l’on ne croise plus jamais ceux qu’on n’aime pas. Il faut juste remplir le formulaire de sa vie pour amorcer la pompe du réseau et trouver sa place dans le monde.

Puis les pubs sont arrivées, tellement bien ciblées. Plein de jeunes femmes avaient justement envie de faire ma connaissance, parce que j’avais dit à facebook mon nombre d‘enfants. Statistiquement, j’ai l’âge où je crois encore séduire tandis que la nature, et mes congénères, me rappellent que j’ai eu mon temps, et que je ferais mieux de me rappeler ce que je pensais des vieux quand j’étais plus jeune. Il y a des sujets où changer d’avis n’est pas un signe d'intelligence mais de lâcheté. Ces pubs, vous ne les cliquez pas, n’est-ce pas ? J’ai essayé.

Je m’attendais à un piège à carte bleue, ou de la prostitution, il s’agissait pourtant bien de ce que cela promettait. Des femmes belles à l’intérieur, cherchant des liaisons discrètes. Cela m’a d’ailleurs débloqué une option premium, «être amants». Avec ce bouton, vous pouvez vous attacher quelqu’un qui sait tout ce que vous faîtes, vous savez tout ce qu’il fait, vous ne pouvez rien vous cacher mais personne ne sait que vous vous connaissez. Si vous avez plusieurs amants, dont votre conjoint s’il a débloqué l’option, ils ne sont pas informés de vos autres relations, et peuvent d’ailleurs être amants à votre insu, et se raconter toutes vos hontes derrière votre mur. Tromper sur facebook, ce n’est pas vraiment tromper, et d’ailleurs, tromper en réalité avec un amant facebook, ce n’est pas non plus tromper, puisque cela revient à parler de facebook, à faire des photos pour facebook, au restaurant, au concert, ou au lit.

Tout le plaisir est de vivre un fil secret, vu seulement de facebook, qui ajuste toujours mieux les pubs à ce qu’ils sait de nous, comme les signes d’un Dieu qui ne juge jamais parce qu’il comprend tout. Mais au bout d’un moment, il y en a toujours un pour vouloir se montrer aux autres. Les relations confortables ne durent jamais toujours, comme s’il en fallait un pour se croire le fauteuil de l’autre. Mais avec adresse, j’ai tout de même réussi à évacuer les relations encombrantes, sans détruire ma vie réelle.

Rempli de honte secrète, quel plaisir alors de pouvoir parler avec son conjoint d’autre chose que de facebook, de réalités concrètes comme d’un bricolage à finir, d’un aïeul renvoyé de sa maison de retraite pour mauvaise conduite, ou d’une infection spécialement nauséabonde dans un repli de peau quelconque. Mais ce n’est pas par amour que je quitte facebook.

La vie secrète ne donne du plaisir que quand elle est partagée, aussi en ai-je raconté à tout le monde de plus en plus. J'ai rejoins des cercles de personnes intéressantes, soit par la qualité de leur vie, ou le style de leur humour, donnant du like à chacun, et alors, miracle de la société libérale, on m’a liké aussi. À mon sommet, moins haut que d’autres, bien sûr, parce que je n'ai pas acheté des fans ; j’avais tout de même plus d’amis que toutes les personnes que j’ai pu rencontrer dans ma vie.

J’étais accroc aux alertes, aux commentaires, j’ai cru que j’existais. Je ne pensais pas être une vedette, mais quelqu'un auquel on aime bien revenir. Comme je voulais rester sincère, je ne likais que ceux que j’appréciais vraiment, si bien que mon public diminuait. Je ne voulais pas devenir ces machines à clics qui font semblant de s’intéresser à vous pour vous faire venir à leur mur. Vendeurs de soi comme marchandise, j’avais honte pour eux, mais personne n’était fier de moi. On s’éloignait, j’ai vu revenir les copains d’avant, puis les francophones d’Afrique, j’étais fini.

Depuis une quinzaine (de jours, sevrage difficile), j’ai annoncé mon suicide facebook. Presque tout le monde s’en fout. Ça me déprime tellement que je n’ai même pas envie de me tuer, en tous cas, pas là. Et fermer facebook ne va rien guérir, car les gens du vrai monde sont les mêmes. Ils font semblant de vous sourire pour recevoir des like en retour, ils se nourrissent de sincérité en payant des mensonges. Facebook m’a gâché les autres car il a modifié le réel. Ils ne savent plus attendre un bus sans se caresser le moi au téléphone. Excités, stimulés, instantanés, apprend-on encore à lire des visages, à ruminer une colère le temps de comprendre, ou à se laisser entraîner par une petite fille qui vous tire par la main parce qu’elle ne veut pas déranger un chat ?

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