Fête à Macron, grammaire

La fête DE ou À Macron ? Marlène Schiappa, ministre et rédactrice du blog “Maman travaille”, donne des leçons de linguistique à l'opposition : «[DE] eut été plus correct. Penser que les classes populaires ont besoin d’une langue française dégradée pour s’y reconnaître, c’est les mépriser.». Un beau lapsus de classe, qui mérite une analyse.

capture-d-ecran-de-2018-05-06-12-54-05
“De” et “à” sont parmi les mots les plus fréquents de la langue française, et donc les plus difficiles à définir, ce que chacun peut vérifier dans son dictionnaire préféré par la longueur des articles (TLFi, de, à). Madame la ministre autorisée à juger de la langue française s'est exposée à l'opinion de personnes plus compétentes qu'elle. On comprend dès lors mieux le projet de la précaire-Nation. S'il n'y avait plus aucun fonctionnaires pouvant se consacrer à l'étude et à l'enseignement de la langue française, la connaissance n'appartiendrait plus qu'à ceux qui peuvent s'en payer le temps, comme au XIXe siècle, et la classe dominante pourrait alors conserver son hégémonie culturelle en considérant que le bon usage, c'est ce qu'elle dit elle, et que toute autre parole serait une dégradation de son propre usage. Mais en attendant, l'université a formé des cohortes de diplômés, pas encore dissous dans la démographie. Cet échange de tweets est un fait politique fort, ceux qui règnent ne savent pas, ceux qui savent rejoignent le peuple.

Il faut bien sûr des conventions pour s'entendre, si chacun s'inventait ses mots, on prendrait tellement de temps à se comprendre qu'on ne se dirait plus rien. C'est peut-être une erreur de ne pas se faire comprendre, mais c'est surtout une faute de ne pas vouloir entendre.

À, de, chez, depuis, nous n'avons pas de problèmes pour comprendre et utiliser des prépositions, nous en avons une compréhension intuitive très vive, mais tout se complique quand on commence à vouloir définir ce que nous avons en tête. Ainsi par exemple, il semble assez clair que l'espace, ce n'est pas le temps, et inversement. Si je suis chez Macron depuis 2016, je ne suis pas en dehors, et je n'y étais pas avant. À et de sont beaucoup plus équivoques, je peux partir à Paris à 8 heures, ou partir de Paris de bon matin. À et de peuvent avoir un sens spatial, temporel, ils ne suffisent pas à définir une relation précise, ils caractérisent une relation déjà implicite entre deux termes.

Ainsi, fête et Macron sont deux noms, l'un commun, l'autre propre, à une personne. Entre une personne et une chose, la relation linguistique majeure est la possession. Beaucoup de langues ont un raccourci pour signifier cette relation, le cas possessif de l'anglais, le génitif de l'allemand, le français et les langues latines utilisent généralement de. La fête de Macron aurait été la fête qui appartient, qui fait partie de Macron, la Saint Macron par exemple.

Lorsque l'on dit, la fête à Macron, on dit quelque chose d'autre, mais quoi ? Cela sonne un peu comme la fête à Neu-Neu. Sauf que Neu-Neu n'est pas une personne un peu bête, il s'agit ici d'un lieu (Neuilly), comme on dit la fête au village.

Entre une personne et une chose, les langues inscrivent une autre relation très profonde, le datif : donner quelque chose à quelqu'un. « Elle est à qui la fête ? Elle est à Macron ». L'usage populaire ressent ici une évidence profonde de la langue, à signifie aussi la possession. La fête à Macron, elle est bien au président et à personne d'autre. Ce n'est pas une langue dégradée, mais un potentiel de la langue qui est dénigré par la norme.

Mais pourquoi l'usage normatif veut-il imposer la fête de Macron, alors que la fête à Macron se comprend parfaitement bien ? À cause du latin scolaire. Dans le latin classique, la préposition de prenait déjà des emplois similaires au français pour signifier la possession, remplaçant une déclinaison au génitif (conscientia culpae ou conscientia de culpa, « la conscience de la faute »). Or, à a été entendu par les grammairiens comme une dégradation de ab et ad, prépositions à la fois de provenance (notre de) et de destination (notre à). Contrairement à de, ab et ad, n'ont jamais servi à signifier la possession dans le latin classique. Pendant des siècles le français a été pensé sur le modèle du latin, manquant l'économie propre aux mots de notre langue. La fête à Macron est dépréciée par la vanité d'une science fausse, le français n'est pas le latin.

La langue a deux manières de dire la même chose, les élites en ont pris une et dénigrent l'autre, et ne réfléchissent pas plus longuement.

L'avantage de à est d'abord sonore. Fête et de se succèdent mal parce que t et d sont deux consonnes dentales (sourde et sonore). En picard on aurait dit la fête eud Macron pour résoudre l'euphonie, ou en occitan on serait parti vers la festa de Macron. Pour mieux observer la nuance de la possession entre de et à, il vaut mieux prendre un mot qui se lie aussi bien à de et à.

Comparons les louanges à Macron et les louanges de Macron. Le de indique d'abord une provenance, « elles sont de qui ces louanges ? elles sont de Macron », les louanges qui viennent de Macron, et donc, qui le concerne, sur lui. Le à indique d'abord une destination, les louanges adressées à Macron, mais aussi, celles qui lui appartiennent, « elles sont à qui ces louanges ? à lui ». À et de signifient la possession par un mouvement circulaire qui relient les deux termes dans les deux sens, mais en insistant différemment sur le précédent on le suivant. Les louanges à Macron vont à lui, les louanges de Macron viennent de lui. Ainsi, les fêtes de Macron sont celles qu'il donne, on n'est jamais invité, alors si le peuple veut s'inviter, c'est lui qui doit donner une fête à Macron.

Sous prétexte de beau langage, la ministre déléguée aux élégances a voulu priver le peuple de son initiative, en retournant une préposition. La langue n'est pas une science, c'est une guerre. Pour coloniser des esprits, on leur retire leurs mots, pour qu'ils ne puissent plus dire ce qu'ils sentent. Des élites servent ainsi un langage qui ne sert pas à parler mais à faire taire. Ils y attirent leurs adversaires, pour avoir l'avantage sur leur terrain. On perdra toujours à vouloir les battre chez eux. Il faut les penser depuis chez soi. Avoir ses mots, ce n'est pas encore le pouvoir, mais c'est déjà une dignité.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.