Retraites, gagner, c’est gagner quoi? Lire J. Baschet

Jérôme Baschet est médiéviste, de l'école d’anthropologie historique (Braudel, Le Goff…). Ce qu'il écrit sur la France est entre sa thèse sur les images médiévales de l’enfer, et sa vie au Chiapas zapatiste, notamment son dernier livre sur les gilets jaunes: «Une juste colère» (août 2019). Conjectures libres de ce qu’il pourrait dire sur le conflit actuel des retraites.

Jérôme Baschet est un chercheur reconnu des spécialistes par ses articles, il mérite d’être lu plus largement pour sa somme pédagogique : La civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’amérique (2004). C’est au départ un cours qu’il a donné à l’université libre du Chiapas, pour expliquer à des mexicains d’où venaient leurs colonisateurs. Les Amériques donnent un miroir transperçant de ce que fut l’Europe. La civilisation féodale se termine selon lui avec la révolution industrielle, si bien que quand il critique le capitalisme, il ne le prend pas à la légère comme une déviance morale de l’envie, ce n’est pas juste une organisation économique ou politique, c’est une civilisation totale, dont on ne sort pas plus facilement qu'un hérétique de la chrétienté. On voudrait lire aussi une histoire de la modernité depuis le Sénégal, ou de la révolution industrielle depuis le Maghreb, mais en attendant, la trajectoire de Baschet l’amène à connaître trois civilisations : notre quotidien globalisé, le monde médiéval, et ce qui persiste des traditions amérindiennes. De ce métissage, il observe les luttes en France et donne la bonne mesure de ce qu’il faut vouloir.

La retraite à points attaque le sens qu’une majorité de français donnaient à leur vie. Chacun sait bien qu’une fois ce point dans les mains de fonctionnaires qui naviguent entre banques et ministères, l’objectif sera de le réduire jusqu’à ce que l'on ne puisse plus compter que sur l’épargne en banque, à la merci d’une crise boursière. Le financier veut rendre les français dépendant de sa bonne fortune, et lui faire payer ses pertes. Notre pays est petit, il n’a plus de colonies, les grands patrons internationalisés prendront tout, tout, dans le plus complet mépris des gens. Les français sont piégés parce qu’il sont attachés au travail, en tous cas à la dignité d’un emploi, et acceptent en échange des conditions d’exploitation de plus en plus fétides. Le contrat moral était que l’on sacrifie 40 ans de sa vie pour ses enfants et en profiter un peu à la fin. La pédagogie du gouvernement essaie de cacher l’évidence: c’est dur maintenant, ce sera pire après.

En effet, le seul avenir professionnel après l’école, c’est les stages ; passé 50 ans, c’est le chômage ;  et pendant les enfants, c’est le temps partiel. État et employeurs se sont entendus sur le choix du chômage de masse plutôt que d’accueillir tout le monde dans l’emploi. Jusqu’ici, les pensions étaient comptées sur les 25 meilleures années (les derniers 6 mois pour les fonctionnaires) ; permettant d’oublier les mauvaises passes. Désormais, chacun paiera son diplôme initial jusqu’à la dernière année de sa vie, sans plus aucun espoir de rachat. Quand de jeunes énarques essaient de vous expliquer qu’il ne vous reste plus qu’une vie de misère devant vous pour d’obscures raisons comptables et de déficit public quand les riches ne cessent de s’enrichir, le conflit ne fait que commencer. Ce qui inquiète le régime, c’est que par le passé, par exemple les grèves de 1995, un tel conflit aboutissait à  une crise politique donnant la place à l’opposition. Mais il n’y a plus d’opposition, sauf la droite populiste, d’ailleurs Marine Le Pen s’est faite remarquée dans les manifestations. Si les grèves ne s’épuisent pas, nous aurons le choix entre deux options : une répression du centre, ou une répression de droite. Si les gens se fatiguent, cela reviendra. Mais pour aller où ?

Il n’y a rien à gagner. Avec des points, sans les points, un âge pivot, ou plancher, peu importe ; le problème, c’est la vie avant la retraite, quand on a encore de la santé. Il n’est pas raisonnable d'être rationnel avec des technocrates, ils sont formés pour embrouiller. La tactique rationnelle au sens militaire, c’est les déborder. Le problème de fond, pris comme base par Jérôme Baschet, c’est que le travail aliène, qu’il fabrique des marchandises mauvaises pour les gens, et mauvaises pour la planète. Toute révolution qui prétendrait avoir un meilleur système tout pensé d’avance vient d’une époque où la majorité avait une instruction primaire. Ça ne marche plus, plus personne ne s’en laisse conter, ce qui explique d’ailleurs l’impuissance d’un président tous frais descendu du suffrage universel. Pourtant, malgré l’instruction des masses, et l’augmentation des richesses, la domination persiste. Un nouveau mécanisme psychologique empêche l’émancipation : le harcèlement numérique. Avant, il fallait bien des sergents et des contre-maîtres pour faire marcher au pas et imprimer de la culpabilité ou de la honte. Les chefs se fatiguent, sont faibles, mais pas un logiciel. Tout le monde est pris dans une spirale d’urgences prescrites par des écrans, évitant de requestionner les raisons.

Mais à quoi bon courir comme un hamster dans sa roue alors que l’avenir des enfants sera désormais pire ? Puisque le bonheur n’est plus pour demain, prenons notre retraite tout de suite. La grève n’a pas d’autre but qu’elle-même, prendre le temps de tout remettre à plat. De quoi a-t-on vraiment besoin ? Combien de biens, et surtout de services, ne servent qu’à compenser le manque de temps ? Comment produire avec plaisir ? Il y a tout une économie du bonheur à refaire. Aller, au boulot ! On casse rien, il faut reprendre la boîte en main pour qu’elle soit utile aux gens.

Mais attention, la lutte sera dure. Contrairement à 1936, il n’y a pas d’Hitler pour justifier une guerre, alors on va nous inventer des ennemis de l’intérieur, pour diviser et garder l’emprise. Ils ne veulent pas le profit, ils veulent garder le pouvoir absolu de la monnaie sur la vie des gens, qu’aucun de nos besoins ou de nos rêves se fassent sans argent. Cette Église est tout. Il n’y a pas de vie en dehors, ou alors dans les bois, à la rue. Voilà où l’histoire médiévale permet de comprendre notre présent, nous sommes dans une croyance qui a besoin d’être totale, oui, totalitaire ; et qui envoie les croisades contre les hérétiques. Serons-nous des cathares égorgés, ou des paysans qui se mettent en commune ? On ne sait pas, comme eux ne pouvaient pas le savoir non plus, mais il y a tout un monde à inventer.

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